Échouages et Solidarité sur la Côte Fréjusienne : Des Vraquiers aux Voiliers

Le littoral de Fréjus, lieu prisé pour ses plages et son port, a été le théâtre d'événements maritimes d'une portée variable, allant de l'échouage spectaculaire et volontaire d'un vraquier transportant près d'un millier de réfugiés à l'échouement plus récent d'un voilier. Ces incidents, bien que différents dans leur nature et leur échelle, mettent en lumière la complexité de la gestion des situations d'urgence en mer, les défis logistiques qu'elles représentent pour les autorités et les forces armées, ainsi que l'importance cruciale de la solidarité humaine. Ils révèlent également les subtilités juridiques et les implications pratiques de tels phénomènes dans une région côtière active.

L'Échouage Volontaire de l'East Sea en Février 2001 : Une Arrivée Inattendue

Le 17 février 2001, une scène d'une intensité rare se déroule sur la côte varoise. Le vraquier l'East Sea échoue "volontairement" dans une anse de Boulouris, près de Saint-Raphaël dans le Var. Il était environ 3 heures du matin lorsque s'est déroulée cette scène, qui a bientôt été suivie d'une mobilisation générale pour sauver les occupants du bateau. L'événement n'avait étrangement été précédé d'aucun signal de détresse. Des pêcheurs qui avaient lancé leurs lignes en contrebas des villas du quartier résidentiel de Boulouris ont raconté, encore sous le choc, avoir vu le bateau dériver inexorablement vers les rochers. Ils ont fait des signaux avec leurs lampes, mais le vraquier a continué à glisser dans la nuit comme un bateau fantôme, avant de se poser sur le fond sablonneux de la plage, presque sans bruit. Ils ont ensuite entendu quelques plongeons et aperçu des gens qui nageaient en essayant de les éviter, une situation qu'ils ont qualifiée de très angoissante.

À son bord, le navire battait pavillon cambodgien et transportait 908 réfugiés kurdes naufragés, dont 480 enfants, bien que d'autres sources aient fait état d'environ 1200 immigrés clandestins kurdes, dont 300 enfants de moins de dix ans. Ces personnes étaient parties, pour certains depuis deux mois, de la région de Mossoul, au sud du Kurdistan, une zone alors sous contrôle de Saddam Hussein. Les réfugiés voyageaient entassés en fond de cale de l'East Sea, dans des conditions plus que précaires en matière de nourriture et d'hygiène, dans un incroyable entassement. Les passagers étaient déshydratés, affaiblis par le manque de nourriture. D'après les premiers renseignements, difficilement collectés par les enquêteurs de la police de l'air et des frontières, une dizaine d'entre eux, des personnes âgées et des enfants en bas âge, ont d'ailleurs dû être hospitalisés en état de dénutrition. Plusieurs femmes, selon la cellule de crise installée à la préfecture, ont accouché en mer depuis le départ du bateau, qui aurait appareillé en Grèce et fait escale en Turquie.

Le préfet du Var a déclenché le « plan blanc » d'assistance sanitaire face à cette situation d'urgence humanitaire. Le capitaine du bateau, qui n'avait demandé aucune assistance, a pris la fuite, tout comme ses hommes, qui faisaient partie des fuyards observés par les témoins et demeuraient introuvables. Le préfet du Var a déclaré que l'échouage était « probablement volontaire », une hypothèse corroborée par le fait que la mer était calme et les conditions météorologiques bonnes au moment de l'incident. Le bâtiment n'était toutefois menacé par aucune voie d'eau, ni par une quelconque fuite de carburant susceptible de provoquer un début de pollution. L'urgence se situait donc uniquement du côté de l'évacuation des passagers.

Une Mobilisation Exceptionnelle : L'Armée et les Services de Secours en Action

Face à l'ampleur de la situation, les autorités préfectorales ont rapidement mis en place une opération de secours exceptionnelle avec les responsables de la sécurité civile. D'importants effectifs de pompiers ont été mobilisés pour assurer le retour sur la terre ferme des occupants du bateau, parmi lesquels de nombreuses femmes, des adolescents et de très jeunes enfants, dont trois nourrissons nés pendant une éprouvante traversée de neuf jours entre la Turquie et la Côte d'Azur, via la Grèce. Pendant plusieurs heures, les sauveteurs ont encordé le navire puis ils ont constitué une chaîne humaine afin d'assurer la sécurité de l'évacuation de tous les passagers.

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Dès le samedi 17 février 2001 à 08h00, le 21e RIMA (Régiment d'Infanterie de Marine), dont seuls les services de sécurité étaient sur base (le reste des hommes étant en manœuvres au camp de Caylus), a été averti de l'échouage de l'East Sea. Dans la matinée, le 21e RIMa a été désigné pour préparer une zone de transit temporaire au camp Lecocq et une zone d'hébergement dans l'ex-ERCAT (Établissement de Ravitaillement du Commissariat de l'Armée de Terre) à Fréjus. Une compagnie du 21e RIMa, rentrant de manœuvre de Caylus, a été affectée au nettoyage et à la remise en état de l'ERCAT, un site abandonné depuis des années. Cette compagnie a rétabli l'eau et l'électricité, et mis à disposition ses moyens de campement, acheminés au profit de la Croix Rouge.

La cellule de crise de l'état-major de Marseille s'est activée pour localiser et faire transporter à l'ex-ERCAT les matériels techniques nécessaires : canons à air chaud, WC chimiques, douches de campagne, chaîne de restauration, 1000 lits, 600 duvets, 4 couvertures par personne, chaises, tables, et bien d'autres équipements. Tous ces équipements ont été mis en place dans la journée, grâce à la mobilisation rapide et efficace de plusieurs unités militaires : le 1er REG (Régiment Étranger du Génie), le 1er REC (Régiment Étranger de Chasseurs), le 54e RA (Régiment d'Artillerie), des bases aériennes d'Istres et de Nice, un détachement du 3e RAMA (Régiment d'Artillerie de Marine), et du 1er RCA (Régiment de Chasseurs Alpins). Des EVAT (Engagés Volontaires de l'Armée de Terre) ont également été vus en train d'installer un groupe générateur, soulignant l'ampleur de l'effort logistique. Les militaires du 3e RAMA et du 1er RCA ont été photographiés déchargeant du matériel d'un camion TRM 2000 et installant des barrières, témoignant de l'organisation rigoureuse de ce camp d'urgence. Des camions TRM 2000 du 3e RAMA étaient d'ailleurs présents sur le site. Des souffleries d'air chaud, mises en place par l'Armée de l'Air, assuraient le confort thermique des occupants, avec en arrière-plan des enfants assis à côté du matériel. L'adjudant Boutiller du 21e RIMa était responsable de la mise en place du matériel dans le camp militaire de Fréjus, tandis que le Lieutenant-colonel Laporte du 21e RIMa faisait le tour des installations, conversant avec un caporal féminin et les responsables de la Croix Rouge. Il a même été interviewé par le sous-lieutenant Cauchois Nadège de la revue "Armée d'aujourd'hui" en présence du sous-lieutenant Roque, officier communication du 21e RIMa. L'état-major de Marseille a également effectué une visite pour se rendre compte de l'état d'avancement de la situation. Les militaires filtraient l'entrée dans le camp, assurant la sécurité de tous.

L'Accueil des Réfugiés Kurdes : Entre Urgence et Humanité

Dans un premier temps, le camp Lecocq du 21e RIMA a accueilli les réfugiés. Ils ont été examinés par le médecin militaire Rivière, et évacués si nécessaire vers les hôpitaux. Ils ont également été nourris et réconfortés par la Croix Rouge. Les formalités administratives effectuées par la police aux frontières (PAF) ont ensuite permis aux réfugiés d'arriver à l'ex-ERCAT. Ils y ont été nourris jusqu'au dimanche 18 février au soir par le 21e RIMA, puis pris en charge par la Croix Rouge. Le dimanche 18 février au matin, les derniers réfugiés ont quitté le camp Lecocq, qui est passé sous l'autorité préfectorale, pour rejoindre l'ex-ERCAT. Des contrôles d'identité par la police des frontières étaient réalisés, comme en témoignent certaines photographies.

La vie quotidienne s'est organisée dans les bâtiments du camp, où des familles kurdes étaient installées sur des lits de camp avec des couvertures militaires. Des files d'attente se formaient pour les repas du midi et du soir, distribués par le personnel de la Croix Rouge qui préparait les repas avec les cuisines de campagne. Des photos de nuit ont immortalisé ces moments de distribution. Une vue générale de la salle de restauration montrait des familles kurdes à table en train de se restaurer, tandis qu'une femme kurde et sa fille étaient également photographiées se restaurant. Des femmes étendaient leur linge aux arbres, transformant le camp en un lieu de vie improvisé. Un arbre servant de séchoir pour le linge est d'ailleurs visible sur les clichés, avec des vêtements séchant accrochés. Des portraits touchants de familles kurdes devant les bâtiments, de vieilles dames kurdes portant le foulard, de femmes avec un nouveau-né ou un enfant, d'hommes et de jeunes filles assis sur le trottoir, et d'enfants posant devant les souffleries d'air chaud, ont capturé des instants de cette période difficile. Un vieil homme kurde a été vu allumant une cigarette et portant sous le bras des jouets d'enfant, ou assis sur une cagette en bois. Des enfants ont été photographiés portant le béret d'un militaire du 3e RAMA, ou aux côtés d'un soldat, illustrant les interactions humaines au sein du camp. Des enfants étaient également vus devant une boîte de couches, soulignant les besoins primaires des plus jeunes.

Le 27 février 2001, dans l'urgence, la zone d'attente administrative ouverte à Fréjus a été transformée par arrêtés préfectoraux en zone d'hébergement. Après l'attribution de saufs-conduits, permettant de demander éventuellement l'asile politique, et la délivrance pour certains d'autorisations provisoires de séjour, les réfugiés ont été accueillis par diverses structures. Le camp militaire de Fréjus a accueilli les réfugiés kurdes pendant 13 jours, avant de fermer ses portes administrativement et techniquement le 6 mars 2001.

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Pendant cette période, des personnalités se sont rendues sur place pour constater la situation. Le 26 février 2001, Danielle Mitterrand, présidente de "France Liberté", et le préfet du Var, Daniel Canepa, ont visité le camp. La ministre de la Solidarité, Elisabeth Guigou, s'est également rendue à Fréjus pour se pencher sur ce délicat problème de clandestins scandaleusement « largués » sur la côte française.

Le Destin du Navire East Sea et les Enjeux Ultérieurs

Après avoir été remorqué dans l'après-midi par un bâtiment de la marine nationale, le « Mérou », l'« East Sea » a sombré le soir même au large de Sainte-Maxime (Var). La question du sort de ces 908 personnes est restée en suspens, car selon qu'ils soient considérés comme clandestins ou réfugiés, ils seraient expulsés ou pourraient rester en France. En l'absence du capitaine et d'un mystérieux armateur syrien en cours d'identification, les enjeux juridiques et humanitaires étaient complexes. Cet événement a marqué un précédent majeur en France, étant la première fois qu'un tel accident, avec des immigrés à bord, se produisait sur le territoire national.

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