Le secteur du transport maritime, responsable de près de 3% à 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, selon l'Organisation maritime mondiale (OMI), est un domaine clé dans la transition énergétique globale. Face à cet enjeu, le groupe CMA CGM, troisième armateur mondial et premier français, s'est engagé dans une stratégie ambitieuse de décarbonation, visant le Net Zéro Carbone d'ici 2050 pour l'ensemble de ses activités. Au cœur de cette démarche se trouve le projet Neoliner Origin, un navire cargo à propulsion principale vélique, qui incarne l'innovation et la détermination à transformer les pratiques industrielles.
Le Neoliner Origin : L'Aube d'une Nouvelle Ère pour le Fret à Voile
Le premier cargo à voile au monde est français, une réalisation saluée comme une étape historique dans le transport maritime. Le Neoliner Origin, navire de l'armateur Neoline, mesure 136 mètres de long. Il a été conçu par la société française Neoline, basée à Nantes, et construit par le chantier naval turc RMK Marine, à Tuzla sur la mer de Marmara, après deux ans de travaux intensifs. Tout juste sorti du chantier turc RMK de Tuzla le 26 septembre, et après avoir reçu son navire, Jean Zanuttini, le président et cofondateur de Neoline, a de quoi être fier de voir ce prototype devenir réalité.
Deux grandes voiles dressées sur un cargo à l'entrée du port de Marseille, ou lors de son arrivée en rade nord de Marseille, offrent une image inédite et majestueuse. Le Neoliner Origin est considéré comme le plus long cargo à voile du monde avec ses 136 mètres. Sur le pont, l'équipement est de taille, avec deux mâts en carbone de 76 ou 75 mètres de haut, autoportés, sans gréement pour les tenir, et des voiles rigides d'une surface totale de 3 000 m². Chacune de ces voiles fait 1 500 m² de surface, ce qui représente la moitié d'un terrain de foot, et leur principe est qu'elles se plient et s'envoient en moins de 2 minutes 30. Ces voiles, des panneaux de carbone et fibre de verre mis au point par les Chantiers de l’Atlantique, peuvent être hissées ou affalées en un temps record et sont orientées automatiquement pour optimiser la prise au vent. Les mâts sont également capables d’être inclinés à 70° pour passer sous certains ponts. Le commandant du navire, Mathieu Poulain, à la tête d’un équipage de treize ou quatorze marins, explique qu'en appuyant sur un bouton, tout se fait tout seul, à l'exception du foc, qui est un peu plus complexe. Le Neoliner Origin est capable de transporter 5 300 tonnes de marchandises, ou plus de 5 000 tonnes, ce qui équivaut au chargement d'un petit cargo traditionnel. Il embarquera 265 EVP (équivalents vingt pieds) et se spécialisera dans le transport de matériel roulant et de fret hors gabarit, comme 350 à 400 voitures, avec 1200 mètres linéaires à bord.
Ce navire révolutionnaire est doté d'une propulsion hybride, combinant moteur classique et voile. S'il y a toujours un moteur en assistance, le commandant espère bien s'en passer. La motorisation ne devrait être utilisée que pour les manœuvres d'accostage à quai. Son objectif final est d’atteindre une propulsion vélique de 90-95 %, les moteurs servant uniquement à appareiller et accoster. Le design du navire intègre des outils de simulation numérique de routage météo pour choisir en temps réel les trajectoires les plus efficaces, une caractéristique renforcée par des centres de navigation assistés par IA chez CMA CGM.
L'impact environnemental du Neoliner Origin est significatif. Il promet de réduire de 80% les émissions de gaz à effet de serre. Grâce au vent et en réduisant la vitesse de 15 nœuds (environ 30 km/h) à 11 nœuds (environ 20 km/h), la consommation de carburant est divisée par cinq, et donc les émissions par rapport à un navire classique. Cette technologie permet une économie de carburant de 80 % à 90 % à la clé. Sur sa route transatlantique, l’objectif est d’utiliser la voile à 70 à 80 % pour une décarbonation à 80 %, même si le trajet sera plus long, soit deux jours de plus pour une traversée de l’Atlantique. Sa vitesse de croisière atteint 11 nœuds, offrant un gain écologique considérable. Pour les Marseillais, qui subissent souvent la pollution des grands navires, c'est déjà un premier pas : « Si ça ne peut apporter du bien et diminuer la pollution, pourquoi pas ? », réagit un homme. Le capitaine Antonin Petit, deuxième commandant, qui a quitté le transport maritime classique par conviction personnelle, témoigne de son désir d'agir réellement pour la préservation de notre planète, trouvant dans ce projet l'occasion concrète de concilier pratique professionnelle et convictions.
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L'Alliance Stratégique : CMA CGM et Neoline, Un Engagement pour l'Avenir
Le projet Neoliner Origin est le fruit du travail réalisé depuis 2011 par Jean Zanuttini, cofondateur à Nantes de la société Neoline. Né en 2011, ce projet a bénéficié de nombreux partenariats, y compris le soutien de la Banque Publique d'Investissement (BPI) de France. Cependant, sa construction, initialement prévue pour 2019, avait été repoussée faute de financements, avec un budget conséquent de 60 millions d'euros. Au début de 2022, le principal investisseur de Neoline, l’armateur Sogestran, annonçait même son retrait du projet.
C'est alors que le groupe CMA CGM, acteur mondial du transport maritime, a annoncé une prise de participation au sein du capital de Neoline. En entrant au capital de Neoline en 2022 ou 2023, avec une participation de 37%, CMA CGM est devenu l’actionnaire de référence de Neoline, aux côtés d’Ademe Investissement, Corsica Ferries, Louis Hardy SAS, la Banque des Territoires et la Région Pays de Loire. Cet investissement majeur de 60 millions d'euros pour ce premier exemplaire a permis à la compagnie maritime nantaise de lancer la construction de son navire. Cette annonce est intervenue quelques jours après la publication des résultats financiers records du géant mondial.
L’investissement dans le projet Neoliner Origin reflète la détermination du Groupe CMA CGM à transformer les pratiques d’une industrie à travers des solutions diversifiées et audacieuses vers une nouvelle génération de navires. En partenariat avec d’autres chargeurs et investisseurs, CMA CGM réaffirme, à travers cette initiative, sa volonté de promouvoir des solutions de transport bas carbone et de préparer l’avenir décarboné de la logistique mondiale. Le groupe ambitionne de renforcer son expertise en matière de propulsion vélique, dans le but de l’intégrer concrètement à sa stratégie de décarbonation. Xavier Leclercq, vice-président en charge des constructions neuves chez CMA CGM, insiste sur le fait que le Neoliner Origin n'est pas un navire à assistance vélique mais à propulsion vélique, une carte parmi d’autres pour que CMA CGM atteigne la neutralité carbone en 2050.
Le Neoliner Origin a entamé une série d'escales remarquables. Après avoir touché l'eau dans le port turc de Tuzla, le navire a fait une escale le lundi 6 octobre au pied de la Tour CMA CGM à Marseille, après avoir fait escale à Bastia. Le Neoliner Origin, parti de Bastia la veille par un temps difficile, a redéployé son gréement vers minuit dans la nuit du 5 au 6 octobre. Son arrivée majestueuse en rade nord de Marseille, avec ses deux voiles, a été saluée par Xavier Leclercq, qui a noté qu'avec un vent de 17 nœuds, le navire filait 8 nœuds dans un silence total. Après un baptême officiel à Nantes le 13 octobre, le Neoliner Origin quittera le 16 octobre son port d’attache de Saint-Nazaire pour sa première transatlantique jusqu’à Saint-Pierre-et-Miquelon, puis Baltimore (États-Unis) et Halifax (Canada), assurant ensuite une rotation mensuelle à une vitesse commerciale de 11 nœuds. Huit chargeurs français se sont déjà engagés pour des contrats pluriannuels, dont Renault pour Saint-Pierre-et-Miquelon, Beneteau, Manitou, Clarins, Alliance Europe, l’importateur saint-pierrais, Hennessy, Rémy Cointreau et Longchamp.
La société Neoline espère la mise en chantier prochaine d'un second spécimen pour répondre à un maximum de besoins de transports. Jean Zanuttini prévoit la construction d’un second cargo identique, dont la mise en chantier pourrait débuter mi-2026. L'objectif est de diviser par deux la fréquence de départ, de démontrer que les objectifs de consommation énergétique sont atteints, d'être à l’heure sur les horaires et de rendre cette ligne rentable. La propulsion vélique est certainement l’une des solutions qui va s’imposer pour décarboner le transport maritime. D’ores et déjà, les mâts Solidsail ont fait des petits, trois par navire cette fois, chez Orient Express, et la filière française vertueuse de ce projet espère beaucoup d’autres développements.
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La Décarbonation du Transport Maritime : Un Impératif Global et la Stratégie de CMA CGM
Le transport maritime est l'un des secteurs les plus polluants, responsable d'une part significative des émissions de gaz à effet de serre mondiales. Près de 99 % des navires dédiés au transport international utilisent du fioul lourd ou du gaz naturel liquéfié. L'armateur CMA CGM, avec sa flotte de 650 porte-conteneurs desservant les ports du monde entier, est engagé de longue date en faveur d’un transport maritime plus durable et moins carboné. Pour atteindre son objectif Net Zéro Carbone d'ici 2050, le Groupe explore activement toutes les solutions technologiques disponibles.
La stratégie de décarbonation du Groupe CMA CGM s’appuie sur deux piliers : réduire la consommation d’énergie grâce à l’excellence opérationnelle et l’optimisation des actifs, et augmenter la part des énergies bas carbone dans le mix énergétique de CMA CGM. À travers son fonds énergies PULSE, doté de 1,5 milliard d'euros sur 5 ans et créé en septembre 2022, le Groupe CMA CGM accélère la transition énergétique du transport et de la logistique. Le groupe a ainsi pris la tête de la course imposée par la réglementation pour décarboner le secteur maritime et logistique.
Outre la propulsion vélique, réinventée grâce aux avancées techniques modernes comme alternative crédible aux énergies fossiles, CMA CGM teste de multiples options d'amélioration des performances. Le groupe travaille sur le design avec ses porte-conteneurs Mermaid fonctionnant avec une économie de 20 % des émissions carbone. Il diversifie son mix énergétique avec l'acquisition de 162 navires dual-fuel capables d'utiliser du biométhane et des e-fuel, un investissement de 20 milliards d'euros d'ici 2029. À terre, le groupe mise sur l'utilisation massive du transport fluvial et ferroviaire pour livrer ses cargaisons, diminuant ainsi les transports routiers plus polluants. Les centres de navigation assistés par IA, qui calculent en temps réel les meilleurs trajets de la moitié de sa flotte (environ 300 navires), ont déjà permis de réduire de 57 % l'empreinte carbone individuelle de ses conteneurs.
Cependant, la transition énergétique du transport maritime est complexe. Si l'objectif du groupe est d'arriver à zéro émission nette en 2050 pour toutes ses activités, son entreprise mise sur le gaz naturel liquéfié (GNL) comme carburant de transition. Or, le gaz naturel liquéfié ne peut pas être considéré comme une alternative à faible émission de carbone, rappelle le GIEC, car le GNL est majoritairement constitué de méthane dont la combustion émet du CO2. Rodolphe Saadé, le PDG de CMA CGM, a défendu cette politique de décarbonation menée dans son entreprise lors d'une audition devant la commission d'enquête sénatoriale en mars 2024, affirmant qu'en 2023, 29 millions de tonnes de CO2 ont été émises, soit un million de moins qu'en 2022. La compagnie anticipe également la mise en place de la taxation carbone, car progressivement, entre 2023 et 2026, les armateurs seront obligés d’acheter des crédits carbone pour compenser leurs émissions de gaz à effet de serre. Pour la cible « zéro carbone » en 2050, Maersk et CMA CGM mettent d'ailleurs en place un partenariat pour un cadre réglementaire préalable à la réduction des émissions de CO2 dans le secteur du transport maritime et à l'instauration de règles équitables.
En comparaison, une dizaine d'autres projets à voile existent en France, notamment les lignes de Towt et de Zéphyr et Borée. Le navire Grain de Sail, long de 24 mètres, traverse l’Atlantique depuis 2020 et charge à son bord environ 50 tonnes de vin, grains de café et cacao. L’entreprise Zéphyr et Borée, qui a conçu un cargo à voile de 121 mètres pour transporter la fusée Ariane 6, devrait mettre à l’eau son bateau d’ici la fin de 2022. Toutefois, leur capacité est bien moindre comparée aux 5 300 tonnes de marchandises que peut embarquer le cargo de Neoline, et il s'agit surtout d'adaptation de goélettes existantes ou de voiliers à assistance moteur, tandis que le Neoliner Origin représente un véritable voilier à propulsion vélique. La participation de CMA CGM a permis de construire un navire rentable pour une exploitation commerciale régulière, affirmant le directeur des constructions neuves de l'armateur. Pour les armateurs, l’intérêt de prendre des parts dans ce type de projet est d’être « aux premières loges du transport décarboné ».
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