Le Vendée Globe, surnommé « l'Everest des mers », est une course à la voile unique en son genre, en solitaire, sans escale et sans assistance, autour du monde. Cette épreuve mythique, qui se court tous les quatre ans, attire l'élite de la course au large, mais aussi des marins animés par la passion et le défi ultime. Chaque édition repousse les limites de l'endurance humaine et de la technologie navale, et la prochaine édition ne fait pas exception. Avec une augmentation notable des prétendants et une flotte de plus en plus sophistiquée, marquée par la généralisation des foils, la course s'annonce passionnante et très disputée.
Le Cadre Rigoureux du Vendée Globe et l'IMOCA
La course impose des règles strictes aux concurrents, les obligeant à naviguer sur des monocoques de la classe IMOCA. Ces grands monocoques de 60 pieds, mesurant 18,28 mètres de long, répondent à une jauge précise destinée notamment à assurer leur sécurité. Les dimensions sont encadrées : le mât doit être d’une hauteur maximum de 29 mètres et le tirant d’eau maximal est de 4,50 mètres. Si le parcours reste le même pour cette 10e édition du Vendée Globe, les prétendants sont plus nombreux et préparés que jamais, chacun ayant pour objectif de succéder à Yannick Bestaven, vainqueur en mars 2021 sur Maître Coq IV.
Les organisateurs, face à une hausse des candidatures, ont d’ailleurs choisi de passer de 30 à 34 le nombre de places accordées pour la course, reflétant l'engouement croissant pour cette épopée maritime. La flotte annoncée pour cette édition est d'une richesse exceptionnelle, avec 11 nationalités représentées, 6 femmes et 31 hommes. Elle mêle l'expérience des 17 skippers récidivistes à la fougue des 20 bizuths, promettant des profils variés et des objectifs sportifs différents qui font le sel de la course au large. Au cœur de cette évolution, la technologie des foils est devenue un élément incontournable, avec pas moins de 19 bateaux à foils attendus sur la ligne de départ.
L'Avènement des Foils : Révolution ou Évolution ?
L'intégration des foils dans la conception des IMOCA a transformé la dynamique de la course au large. Ces appendices, comparables à des ailes sous-marines, sont loin d'être de simples gadgets ; ils sont le fruit d'une ingénierie complexe visant à optimiser la performance des monocoques. La surface portante du foil produit à la fois une force latérale, agissant comme une forme d'antidérive, et une poussée verticale. Cette poussée verticale a pour effet de « soulager » la coque du bateau, voire de la faire sortir partiellement de l'eau, réduisant ainsi la surface mouillée et, par conséquent, la traînée. Les essais et les premières courses ont montré que les foils soulagent quasiment intégralement le bateau, permettant à la coque de sortir de l'eau. Le développement d’un second jeu de foils plus fins, moins perturbants au niveau du transpercement de la surface, a ensuite amélioré leur performance.
Ces foils remplissent également une fonction d'antidérive cruciale. Historiquement, les 60 pieds IMOCA étaient équipés de deux dérives-sabre, l’une étant abaissée pour que le bateau « cape » mieux, notamment au près. Cependant, étant donné que le Vendée Globe se court principalement au portant, ces dérives sont avantageusement remplacées par des foils, dont la partie plongeante, appelée « shaft », fonctionne comme un petit plan antidérive. On peut donc voir les foils non pas comme une révolution radicale, mais plutôt comme une évolution logique des dérives inclinées. Déjà pour le Vendée Globe 2012-2013, le chantier VPLP avait eu l’idée d’incliner les dérives de « Macif » et « Banque Populaire » vers l’intérieur afin qu’elles génèrent une force verticale similaire à celle des foils avec la gîte. Pour l'édition suivante, « Banque Populaire », rebaptisé alors « Maitre Coq », avait remplacé ses dérives par de véritables foils, tandis que VPLP concevait six autres foilers entièrement neufs.
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Les foils créent cependant des forces énormes sur la structure des bateaux, générant des accélérations et des chocs intenses. Ces conditions extrêmes posent des défis considérables tant pour la solidité des monocoques que pour l'endurance des skippers. Le fait que la jauge IMOCA limite à 5 le nombre d’appendices mobiles représente une contrainte majeure pour les architectes navals, les obligeant à faire des choix stratégiques. Un mystère subsiste quant à la paternité de cette technologie ; sur les sites et forums anglophones, les foils de ce type sont baptisés « DSS » pour « Dynamic Stability Systems », un nom associé à un brevet de Hugh Welbourn. La question de savoir si VPLP a acquis une licence ou déposé son propre brevet reste posée.
Les Pionniers des Foils et leurs Enseignements (Vendée Globe 2016-2017)
L'édition 2016-2017 du Vendée Globe a été un tournant, les deux premiers bateaux de la course étant des IMOCA à foils de dernière génération. Une comparaison entre ces deux leaders, issus du même cabinet d’architecture mais adoptant des philosophies différentes, illustre la complexité de cette technologie.
Banque Populaire VIII (devenu Medallia) : La coque de ce bateau était relativement proche des IMOCA précédents, sur laquelle des foils furent greffés. Le team a fait preuve d'audace en installant ces appendices dont le potentiel réel n'était pas encore pleinement connu. Par sécurité, l’équipe a opté pour un compromis permettant soit de naviguer sans les foils, soit même de réinstaller des dérives traditionnelles avant le départ. Le cahier des charges exigeait un bateau homogène à toutes les allures. Large (5,80 m) et doté de volumes avant importants, il visait à compenser la puissance du moteur vélique. Le développement d’un second jeu de foils plus fins a permis d'améliorer sa performance.
Hugo Boss (première génération à foils, 2015, devenu Guyot Environnement-Water Family) : Conçu selon la volonté d’Alex Thomson, ce bateau adoptait un programme plus radical. Il était moins polyvalent, et le travail du foil y était bien plus prononcé, supportant une part plus importante de la masse du bateau. Cela a conduit à des dessins de foils très différents de ceux de Banque Populaire VIII. Les vues de face communiquées par Guillaume Verdier montraient que la courbe du shaft était inversée sur les deux bateaux. De plus, bien que les coques n'aient pas la même largeur, les foils de Hugo Boss, une fois entièrement sortis, atteignaient la même envergure que ceux de Banque Populaire VIII, ce qui impliquait qu'ils étaient plus longs. Cela posait des défis au moment de les rentrer, d'autant plus que, contrairement à certaines représentations schématiques, les foils de Hugo Boss ne sortent pas sur le pont devant le mât.
À l’issue de cette édition, la victoire de Banque Populaire VIII n'a pas prouvé de manière univoque que sa configuration était la meilleure. Hugo Boss, bien qu'ayant rencontré des problèmes, a démontré une très bonne vitesse, notamment en battant le record de vitesse sur 24 heures de François Gabart lors de sa remontée de l’Atlantique. Si Armel Le Cléac’h, le vainqueur, a mis 3 jours de moins que le vainqueur de l'édition précédente, il est important de souligner qu'il a parcouru beaucoup moins de milles. Ramené à l’ensemble de la course, la vitesse moyenne de l’IMOCA à foils n'était que de 0,1 nœud plus rapide que celle de Macif de François Gabart, un bateau sans foils à l'époque.
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Ces observations ont alimenté les discussions parmi les experts et les marins. Certains, comme un commentateur en ligne, trouvaient les foils "pas convaincants", notant que des bateaux classiques, comme celui de Vincent Riou, parvenaient à tenir le rythme des foilers. D’autres soulignaient que les équipes dotées de foilers bénéficiaient souvent de budgets plus conséquents, de bateaux neufs et des meilleurs skippers, ce qui pouvait fausser la comparaison. Un handicap potentiellement lié aux foilers fut également évoqué : leur portée plus large, augmentant les chances de heurter des débris ou des "cochonneries" en mer, comme un banc de poissons-lunes. L'incident d'Alex Thomson, qui, naviguant dans 22 nœuds de vent, a entendu un "gros bruit" et a constaté un foil tribord endommagé et des éraflures sur le flanc de son bateau, illustre concrètement ce risque. Il a dû réduire l'allure, changer de voilure et rétracter le foil pour évaluer les dégâts, bien qu'il n'ait pas constaté de dommages structurels visibles à l'intérieur.
La jauge actuelle limite la puissance des bateaux pour des raisons de sécurité, notamment par des restrictions sur la largeur de la coque, la standardisation de la quille et du mât, et un plan de voilure similaire. Dans ce contexte, l'utilisation de dérives foils est apparue comme un "trou de jauge" permettant d'améliorer les performances. Cependant, des voix s'élèvent pour suggérer que la vraie révolution pourrait résider dans l'autorisation de plans porteurs réglables pour les safrans, ce qui permettrait aux foilers d'être "quasiment toujours émergés" et d'obtenir des gains de vitesse substantiels.
La Flotte à Foils pour la Prochaine Édition du Vendée Globe
La 10e édition du Vendée Globe verra une part significative de sa flotte équipée de foils, témoignant de l'adoption généralisée de cette technologie pour optimiser la vitesse et la performance. Voici une présentation des principaux monocoques à foils qui marqueront cette édition, certains étant neufs et d'autres ayant une histoire déjà riche sur le circuit IMOCA :
Le bateau de Samantha Davis : Ce monocoque, spécialement conçu avec des foils, a été mis à l’eau le 30 juillet 2022. La skippeuse britannique, une des six femmes engagées dans la course, le mènera à travers les océans.
Holcim-PRB : Mis à l’eau le 8 mai 2022, ce bateau fait partie de la sixième série des Imoca PRB et est équipé de foils. Il a d'abord été barré par Kevin Escoffier avant de revenir à Nicolas Lunven en septembre 2023 pour la préparation du Vendée Globe.
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Le monocoque de Boris Herrmann : Conçu spécifiquement pour le Vendée Globe, ce bateau avec foils a été mis à l’eau le 19 juillet 2022. Barré par l’Allemand Boris Herrmann, il a déjà prouvé son potentiel en participant à The Ocean Race 2023, un tour du monde en équipage, où il a terminé à la 3e place.
Charal 2 (Jérémie Beyou) : Après l'annonce du renouvellement du partenariat entre Charal et Jérémie Beyou en mai 2021, la construction de Charal 2 a été lancée, menant à sa mise à l’eau le 11 juillet 2022. Ce monocoque de nouvelle génération, dont le prédécesseur était déjà un foiler performant, sera barré par Jérémie Beyou au départ du Vendée Globe.
Advens 2 (For People / Vulnerable) de Charlie Dalin : Mis à l’eau le 16 mars 2023, puis le 24 juin 2023 à Concarneau, ce bateau est décrit comme une « évolution » de son Apivia précédent, « qui était déjà très performant » selon Charlie Dalin lui-même. Équipé de foils, ce monocoque a déjà connu le succès à deux reprises, confirmant la pertinence de ses améliorations.
Groupe Dubreuil-Les Sables-d’Olonne-Vendée (Sébastien Simon) : Conçu avec des foils par l’architecte Guillaume Verdier, ce monocoque a été mis à l’eau le 29 août 2022, avec pour port d’attache le Vieux-Port de La Rochelle. Il a pris la suite de l'ancien 11th Hour Racing-Malama qui avait remporté The Ocean Race en juin 2023 avant d'être racheté par Sébastien Simon.
Biotherm (Paul Meilhat) : En octobre 2021, Biotherm a donné son accord pour la construction d’un Imoca chez Persico Marine en Italie. Ce bateau avec foils a ensuite été transporté par la route jusqu’à Lorient, où il est arrivé le 24 août, avant sa mise à l’eau la semaine suivante. Paul Meilhat en sera le skipper lors du Vendée Globe.
Le monocoque de Yoann Richomme : Spécialement construit pour le navigateur Yoann Richomme sur des plans des architectes Koch Finot-Conq, ce bateau a été mis à l’eau en février 2023 à Lorient et est conçu pour le Vendée Globe. Ce monocoque avec foils a déjà connu la victoire en remportant le Retour à La Base 2023 et la Transat CIC 2024, affirmant ainsi sa compétitivité.
Le plan Verdier de Maxime Sorel : Mis à l’eau le 27 juin 2022, ce plan Verdier équipé de foils s’est aligné au départ de sa première course, les 48 heures du Défi Azimut à Lorient, où il a terminé 4e avec Maxime Sorel à sa barre. Le bateau porte la cause de l’association Vaincre la mucoviscidose, avec un dragon gigantesque sur les voiles et la coque, symbolisant le « souffle du dragon » essentiel pour les patients atteints de mucoviscidose.
Charal (première génération) : Mis à l’eau le 21 août 2018, ce premier voilier Charal, avec Jérémie Beyou à sa barre, a connu le succès sur la Fastnet Race 2019 et sur la Vendée-Arctique-Les Sables d’Olonne 2020. Il a marqué le début de l'ère des foils pour l'équipe Charal.
MACSF (Isabelle Joschke) : Considéré comme l’un des voiliers références du circuit Imoca à sa mise à l’eau sous le nom de Safran, ce monocoque équipé de foils a été renommé MACSF en décembre 2018. Avant cela, il avait multiplié les podiums sur la Transat Jacques-Vabre et pris la 3e place de « l’Everest des mers » en 2008.
Guyot Environnement-Water Family (Benjamin Dutreux) : Mis à l’eau le 8 septembre 2015 pour Alex Thomson sous le nom de Hugo Boss (sixième du nom), il fut l'un des premiers Imoca à foils. Il est devenu Guyot Environnement-Water Family en 2022 après son rachat par Benjamin Dutreux, qui l'a barré lors du Défi Azimut.
Medallia (Pip Hare) : Fabriqué sous le nom de Banque populaire VIII et barré par Armel Le Cléac’h, ce monocoque, mis à l’eau le 9 juin 2015, a été un des premiers IMOCA de dernière génération à adopter les foils, comme souligné lors du Vendée Globe 2016-17.
Hublot (Alan Roura) : Hugo Boss, septième Imoca du nom, a été mis à l’eau le 4 août 2019 pour le skipper anglais Alex Thomson. Ce foiler de dernière génération a été vendu à un mécène suisse en octobre 2021 pour être confié au skipper Alan Roura, qui l'a renommé Hublot cinq mois plus tard.
Prysmian (Giancarlo Pedote) : Mis à l’eau le 12 septembre 2015 sous le nom de St Michel-Virbac, ce monocoque fait partie des premiers IMOCA dotés de foils. Vainqueur de la Transat Jacques-Vabre 2017 avec Jean-Pierre Dick, le bateau est passé aux mains de Yann Eliès en 2018 (Ucar-StMichel) avant d'être vendu en 2019 à Giancarlo Pedote et de devenir Prysmian.
Maître Coq (Samantha Davies) : Ce voilier a une histoire évolutive en matière de foils. Né Foncia 2 et barré par Michel Desjoyeaux, il est passé au Team Banque populaire en 2011 avec Armel Le Cléac’h, terminant deuxième du Vendée Globe 2012-2013. À partir de 2013, il a été équipé de petites foils et barré par Jérémie Beyou sous le nom de Maître Coq. En avril 2017, il a été racheté par Initiatives-Cœur qui l'a confié à Tanguy de Lamotte, puis à Samantha Davies, qui l’a équipé de grands foils.
For The Planet (Sam Goodchild) : Construit et mis à l’eau en 2019 à Lorient, ce voilier doté de foils a d'abord pris le nom de Linked Out et fut mené par Thomas Ruyant et Morgan Lagravière, remportant la Transat Jacques-Vabre 2021. Barré par Thomas Ruyant, il s’est imposé lors de la Route du Rhum 2022. En 2023, sous le nom de For The Planet, l’Imoca est barré par Sam Goodchild.
L’Occitane en Provence (Clarisse Crémer) : Également construit et mis à l’eau en 2019 à Lorient, ce voilier doté de foils a pris le nom d’Apivia avec Charlie Dalin à sa barre avant de devenir L’Occitane en Provence en 2023 avec Clarisse Crémer. Ce monocoque a connu de nombreux succès entre 2019 et 2022, dont la Transat Jacques-Vabre (2019), la Fastnet Race (2021) et plusieurs épreuves du Défi Azimut.
Bureau Vallée (Louis Burton) : Mis à l’eau le 31 janvier 2020 pour Armel Tripon en vue du Vendée Globe 2020-2021, ce bateau de conception moderne a ensuite été confié à Louis Burton le 12 février 2021, prenant le nom de Bureau Vallée. Sa conception récente le place dans la catégorie des IMOCA équipés de foils.
À titre de contraste, certains bateaux sans foils ou d'anciennes générations sont également présents, soulignant la diversité de la flotte et la capacité des marins à adapter leur stratégie à leur matériel. Parmi eux, on retrouve notamment des plans Farr conçus pour le Vendée Globe 2008-2009, comme le monocoque racheté en 2018 par Manuel Cousin (Groupe Setin) ou l'ancien Estrella Damm aux mains de Sébastien Marsset. Le monocoque sans foils lancé le 30 septembre 2023, dessiné par David Raison et construit par Persico Marine en Italie, représente également une approche alternative. L'Imoca créé sous le nom de Spirit of Hungary et mis à l’eau le 1er avril 2014, qui a porté plusieurs noms pour finalement devenir D’Ieteren Group, est le seul Imoca lancé entre 2013 et 2022 à ne pas être doté de foils, une particularité notable dans le paysage actuel.