Turquie : Histoire et législation du port du voile

La Turquie, souvent perçue comme un pays unique à la fois musulman et laïc, suscite des interrogations quant à son identité et son héritage. Issue du plus vaste empire musulman, ayant dominé le monde islamique pendant des siècles et dont Istanbul surpassait des villes telles que Bagdad, Le Caire, Damas, Jérusalem et La Mecque, la Turquie présente une laïcité particulière qui mérite d'être examinée.

La Laïcité Turque : Une Rupture avec l'Héritage Ottoman ?

La laïcité turque, bien qu'inspirée du modèle français (le terme "laiklik" étant dérivé du français), s'en distingue significativement.

Réformes Institutionnelles et Juridiques sous Mustafa Kemal

Mustafa Kemal a instauré en 1923 une république en rupture avec l'héritage théocratique ottoman. L'abolition du sultanat en 1922 a marqué la fin de la légitimation religieuse de l'ordre politique et la distinction entre les pouvoirs spirituels et temporels. En 1924, l'Assemblée nationale abolit également le califat, une décision qui suscita de vives réactions dans les milieux religieux turcs et dans le monde musulman. La proclamation de la République de Turquie le 29 octobre 1923 a constitué la première expérience de régime républicain dans le monde musulman. La constitution de 1924 a initialement inclus un article stipulant que "la religion de l'État turc est l'islam".

Les réformes de laïcisation ont également touché le domaine juridique, avec l'abolition des tribunaux religieux en 1924 et de la charia comme source de loi en 1926, remplacée par une adaptation du code civil suisse. Ces changements ont eu un impact considérable sur la vie religieuse et familiale, ainsi que sur le statut des femmes, avec l'interdiction de la polygamie et de la répudiation, remplacées par le mariage et le divorce civils.

Continuité des Réformes Ottomanes

Bien que souvent présentée comme une rupture radicale, la politique anti-religieuse de Mustafa Kemal s'inscrit dans la continuité des réformes entreprises par les élites ottomanes depuis le XIXe siècle. L'Empire ottoman avait déjà fait coexister la loi islamique (eriat) et la législation impériale (kânun). Les réformes visant à comprendre la suprématie occidentale ont impliqué le renforcement de l'État et la marginalisation des autorités religieuses. Le nouveau code pénal de 1840, bien que s'inscrivant dans le cadre de la eriat, fut influencé par le droit français. L'organisation juridique et administrative des groupes confessionnels non musulmans monothéistes (millet) fut renforcée au cours du XIXe siècle, leur accordant une large autonomie religieuse et légale. À la veille de la Première Guerre mondiale, le gouvernement Jeune-Turc a réduit les pouvoirs religieux dans les institutions étatiques.

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L'Émergence du Terme "Laiklik"

Le terme turc "laiklik" est apparu après ces réformes, lors des premiers bilans tirés par le régime kémaliste, pour mettre en cohérence un ensemble de mesures. Il n'est entré dans le vocabulaire politique qu'en 1931, lors du congrès du parti unique, le Parti républicain du Peuple (CHP), où les six principes généraux du régime furent édictés. Ce n'est qu'en 1937 que le terme de laïcité fut inclus dans l'article 2 de la Constitution, définissant l'État turc comme "républicain, national, populiste, étatiste, laïc et réformiste".

La laïcité fut initialement interprétée comme l'exclusion de la religion des affaires étatiques, cantonnant la religion à la pratique personnelle. Cependant, cette laïcité ne doit pas être assimilée directement à la laïcité française, car les relations entre l'État turc et la religion sont complexes.

Une Séparation à Sens Unique : Le Contrôle de l'État sur la Religion

La Turquie ne connaît pas de véritable séparation entre l'État et la religion, mais plutôt une séparation à sens unique : si la religion ne doit pas intervenir dans les affaires de l'État, l'État, lui, intervient dans les affaires religieuses.

La Direction des Affaires Religieuses (Diyanet)

Le jour même de l'abolition du califat, le 3 mars 1924, fut créée la Direction générale des fondations pieuses (Vakflar Genel Müdürlüü), plaçant sous tutelle les biens gérés par les oulémas. La Direction des affaires religieuses (Diyanet leri Bakanl, ou DB) fut également créée, directement rattachée au cabinet du Premier ministre et dotée de pouvoirs considérables pour réguler et administrer les questions de croyance et de rituel musulmans. Le Diyanet nomme, destitue et fonctionnarise les imams et muezzins, contrôle les mosquées, décide des prêches et administre le pèlerinage à La Mecque.

Le Diyanet symbolise l'ambiguïté d'un appareil religieux créé pour protéger le principe de laiklik. L'État continue d'organiser et d'enseigner la religion, se voulant le titulaire exclusif des affaires religieuses.

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La Mainmise de l'État : Un Héritage Ottoman ?

Cette mainmise de l'État sur la religion rappelle une tradition ottomane. L'Empire ottoman a institutionnalisé l'islam au sein de l'État, faisant du sunnisme sa religion officielle et se posant en défenseur de l'islam face à la Perse safavide chiite. Les sultans ont institutionnalisé l'islam, créant la fonction de eyh-ül islam, ayant autorité sur l'ensemble des clercs.

Sous la République, la prétention de l'État à monopoliser le religieux s'est renforcée. Les non-musulmans, très présents durant l'Empire ottoman, sont devenus minoritaires sous la République, notamment suite aux massacres des Arméniens, à l'échange de populations avec la Grèce et à l'émigration des Juifs. L'État a également tenté de restreindre toute expression divergente de l'islam, interdisant les confréries soufies depuis 1925.

Instrumentalisation de la Religion par le Régime Kémaliste

La domestication de la religion implique son instrumentalisation par le régime kémaliste pour affirmer la cohésion nationale. L'islam joue le rôle de religion officielle et occupe une place de première importance dans la définition de l'identité nationale. Le Diyanet fonctionne comme une institution de légitimation du pouvoir et doit mettre en pratique une version nationale de l'islam. Les réformes ne visent pas à éradiquer l'islam, mais à le réformer pour en faire une religion éclairée et moderne.

La Laïcité Turque dans le Contexte Contemporain

Bien que la laïcité soit inscrite dans la constitution turque, son interprétation et son application ont évolué au fil du temps.

Le Port du Voile : Un Enjeu Politique et Sociétal

La question du port du voile a été un enjeu majeur en Turquie, polarisant la société et la classe politique. L'interdiction du port du voile à l'université et dans la fonction publique, progressivement levée par le président Erdogan, a été perçue comme une libération des droits des femmes par certains, tandis que d'autres y voient une instrumentalisation de la religion à des fins politiques.

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L'AKP, parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2003, a mis fin à l'invisibilisation des femmes portant le voile, qui constituent une partie importante de sa base électorale. L'autorisation du port du voile à l'université en 2008 a permis aux femmes voilées d'accéder à l'enseignement supérieur sans renier leurs croyances.

La Laïcité Turque : Un Modèle en Crise ?

La laïcité turque, qui n'a jamais signifié une séparation stricte du pouvoir et du religieux, est aujourd'hui remise en question. Recep Tayyip Erdogan continue de soumettre le religieux au politique, s'appuyant sur un discours islamo-nationaliste.

La question de la laïcité reste un sujet de débat en Turquie, avec des prises de positions parfois antagonistes. La sécularisation ou la désécularisation de la société turque est un enjeu d'actualité.

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