Le voile islamique a une histoire complexe en Turquie, marquée par des périodes d'interdiction et de réhabilitation, et reste un sujet politiquement chargé. Cet article explore l'évolution de la législation et des pratiques concernant le voile en Turquie, en tenant compte du contexte historique, des enjeux politiques actuels et des débats sociétaux.
Introduction : Le voile au cœur des enjeux politiques turcs
À quelques mois des élections, la question du foulard islamique agite la classe politique turque. Le président Erdogan veut inscrire le droit de porter le voile dans la constitution, tandis que l’opposition laïque demande une loi pour protéger le port du voile. Cette situation illustre la manière dont le voile est devenu un enjeu politique majeur, instrumentalisé par les différents acteurs pour rallier des soutiens et polariser l'opinion publique.
Un passé d'interdiction et de sécularisation
La laïcité kémaliste : une rupture avec l'héritage ottoman
C’est en rupture avec l’héritage théocratique ottoman que Mustafa Kemal a instauré en 1923 une république reposant sur une légitimité tout autre que religieuse. Au niveau institutionnel tout d’abord, le gouvernement d’Ankara abolit le sultanat en 1922. Cette mesure équivalait à la fin de la légitimation religieuse de l’ordre politique, ainsi qu’à la distinction des attributions spirituelles du chef religieux de l’islam des pouvoirs temporels : le calife n’avait plus, dès lors, que des attributions spirituelles. Mais le 3 mars 1924, l’Assemblée nationale abolit en outre le califat. Cette décision suscite une levée de boucliers dans les milieux religieux turcs, et fait l’effet d’une bombe dans l’ensemble du monde musulman.
La proclamation de la République de Turquie, le 29 octobre 1923, consomme la rupture : il s’agit de la première expérience de régime républicain dans le monde musulman. Dans la nouvelle constitution, adoptée le 20 avril 1924, le groupe religieux de l’Assemblée parvient à introduire un article (article 2) stipulant que « la religion de l’État turc est l’islam ».
Les réformes de laïcisation concernent également le domaine juridique : les tribunaux religieux sont abolis en 1924. En 1926, le gouvernement abolit la charia comme source de loi, ainsi que les lois qui lui sont liées, et les remplace par… une adaptation du code civil suisse. Nul besoin d’insister sur l’ampleur des changements ainsi induits dans la vie religieuse et familiale ou le statut des femmes. Polygamie et répudiation sont interdites et remplacées par le mariage et le divorce civils. Tous les adultes obtenaient ainsi le droit de changer de religion à leur gré ; pratique, il est vrai, mal vue et peu répandue.
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En outre, le 3 mars 1924, l’Assemblée nationale vote la loi no 430 sur l’unification de l’enseignement qui rattache toutes les institutions d’enseignement au ministère de l’Éducation nationale. Elle ferme ainsi les écoles coraniques (medrese), ce qui met fin à la formation de nouveaux théologiens.
Cette politique antireligieuse est souvent présentée comme une rupture ex nihilo d’avec l’Empire ottoman. Pourtant, ce dernier avait tôt fait coexister la loi islamique (eriat) et la législation impériale (kânun). En outre, les réformes engagées depuis le XIXe siècle par les élites ottomanes cherchant à comprendre les raisons de la suprématie occidentale et du déclin impérial, ont, au-delà de leur dimension technique, impliqué le renforcement de l’État et la marginalisation des autorités religieuses et de leurs compétences. On peut donc aussi replacer les mesures de la jeune république dans la continuité des réformes entamées au XIXe siècle, qui ont notamment restreint progressivement la compétence des tribunaux religieux.
Fut ainsi promulguée en 1840, en pleine période de « réorganisation » (Tanzimat, 1839-1876), un nouveau code pénal dont les dispositions, tout en s’inscrivant dans le cadre de la eriat, n’en furent pas moins influencées par le droit français. En outre, cet empire multiconfessionnel avait dû trouver des formes juridiques pour faire cohabiter différents groupes religieux. Les millet, organisation juridique et administrative des groupes confessionnels non musulmans monothéistes - héritiers de la dhimmitude musulmane (zimmî) - furent renforcés et institutionnalisés au cours du xixe siècle. Ils bénéficiaient d’une large autonomie religieuse et légale, qui a ouvert la voie à la définition de compromis politiques et juridiques et à une distinction relative entre les sphères religieuse et mondaine.
Les édits impériaux dits Hatt-i Hümayûn de 1839 et de 1856 promettaient un statut et un traitement égaux à tous les sujets ottomans sans distinction de croyance. En outre, le pouvoir de régler les affaires intracommunautaires dans chaque millet, jusqu’alors dans les mains des autorités religieuses respectives, fut progressivement transféré à des assemblées de laïcs. Les rapports entre État et religion furent également un objet important des débats d’idées et des réformes qui marquèrent la fin de l’Empire.
À la veille de la Première Guerre mondiale, dans un contexte de centralisation et d’accroissement du contrôle étatique, le gouvernement Jeune-Turc issu de la révolution constitutionnelle de 1908 impulse une réduction des pouvoirs religieux dans les institutions étatiques : limitation en 1913 de l’aire d’intervention des tribunaux religieux ; rattachement de tous les tribunaux au ministère de la Justice en 1915, contrôle des fondations pieuses (vakf) par le ministère des Finances, limitation des prérogatives ministérielles du chef des clercs, le cheikh-ül islam, en 1916.
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L'interdiction du voile : symbole de la laïcité
Dans la Turquie kémaliste, le port du voile est perçu comme un symbole de l'obscurantisme religieux et un obstacle à la modernisation du pays. Des mesures sont prises pour décourager, voire interdire, le port du voile dans les institutions publiques, notamment les écoles et les universités. Cette interdiction, bien que non systématiquement appliquée, marque une volonté de contrôler l'expression religieuse dans l'espace public et de promouvoir une identité nationale laïque.
Ni voile ni barbe. Pendant plus d’un demi-siècle et demi, les fonctionnaires turcs devaient être «en cheveux» pour les femmes, et glabre pour les hommes. Mal supportée par nombre d’entre eux, l’interdiction du port du voile et de la barbe heurtaient leurs convictions. Or, comme son modèle français, l’Etat turc avait érigé les principes de laïcité et de neutralité en pierre angulaire de sa «modernisation» et de son adaptation aux exigences du «progrès» et de la «raison».
La réhabilitation du voile sous Erdogan
La levée progressive des interdictions
L’installation au pouvoir du parti de la justice et du développement (AKP) à partir des années 2002 qui changea la donne. Passée la phase libérale consacrée, avec le soutien européen, à exclure l’armée, gardienne de la République laïque, du champ politique, une des principales préoccupations du parti islamo-conservateur et de ses dirigeants est de revenir sur l"interdiction du voile: d’abord dans les écoles et l’université en 2010, puis au Parlement, à la télévision et dans les Palais de justice. Ceci au nom des libertés.
Recep Tayyip Erdogan dit vouloir réformer cet état jacobin kémaliste dont la Turquie a hérité de la France et dans le moule duquel le Président s’est finalement fort bien coulé, retournant les institutions à son profit. Cette longue conquête de ce qui est considéré par une majorité de femmes turques comme une liberté restera-t-elle sans conséquence sur le principe de la laïcité et sa raison d’être, la neutralité de l’Etat? Lorsque ce principe de la laïcité de l’Etat a été introduit en France, au début du XXème siècle, à une époque où la religion catholique était largement dominante, c’était pour écarter l’influence de l’église sur la société et sur l’Etat; Mustafa Kémal, dit Atatürk, en imposant ce même principe en Turquie, était animé des mêmes préoccupations s’agissant de la religion musulmane.
Une instrumentalisation politique ?
La réintroduction du voile dans l'espace public est perçue par certains comme une victoire de la liberté religieuse et une reconnaissance de la diversité culturelle de la Turquie. Pour d'autres, il s'agit d'une instrumentalisation politique de la religion par le gouvernement Erdogan, visant à consolider son pouvoir et à séduire un électorat conservateur.
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Pour Zeynab et ses amies, la classe politique turque instrumentalise la question du voile. À ses côtés, Seval étudiante approuve. "Il faut relâcher la pression sur la société sur cette question. Il y a quelques années Erdogan disait dans ses discours 'Les femmes voilées et non voilées sont toutes mes sœurs', il était alors plus pacifique mais maintenant… C’est présenté comme un problème qu'il y ait des femmes voilées et non voilées et je n’aime pas cela".
Le voile aujourd'hui : entre pratique religieuse et enjeu sociétal
Une pratique en évolution
La dernière étude sérieuse fait état d’une baisse du nombre de femmes voilées en Turquie ces dix dernières années. Elles seraient six sur 10 à porter le foulard. Et un mouvement de dévoilement traverse la société. Büşra Cebeci a enlevé son voile il y a six ans. Elle se souvient, raconte-t-elle, du vent dans les cheveux, du plaisir de choisir des boucles d’oreilles… Des premiers temps aussi où elle gardait un foulard à portée de main au cas où elle croiserait son père dans la rue. Büşra Cebeci a décidé de ne plus porter le foulard islamique il y a six ans "Maintenant, raconte-t-elle, il me semble que c’est plus facile parce que, à l’époque, ce changement était un geste radical. Maintenant, nous avons en quelque sorte brisé notre isolement. Les gens devinent ou savent ce qui nous motive ou alors ils s’en fichent. Je pense que c’est un peu plus confortable aujourd’hui. Mais soyons clair, l’AKP n’y est pour rien, c’est grâce au combat des femmes !"
À quelques mois des élections, les deux camps se disputent les votes des milieux conservateurs. Mais les électeurs et les électrices, qu’elles soient voilées ou non, ne sont pas dupes des grandes manœuvres. Leurs voix iront d'abord à celui qui semblera le plus capable de résoudre la crise économique.
Un débat toujours vif
Malgré la levée des interdictions, le débat sur le voile reste vif en Turquie. Les tensions entre les partisans d'une laïcité stricte et ceux qui revendiquent une plus grande liberté religieuse persistent. La question du voile continue de diviser la société turque et de susciter des controverses, notamment en ce qui concerne son port dans certaines professions ou institutions.
La laïcité turque : un modèle spécifique
La Turquie est souvent présentée comme le seul pays « musulman et laïc ». Quel destin pour un pays héritier du plus grand empire musulman au monde, qui a réuni les centres musulmans les plus importants et exercé sa domination sur le monde islamique pendant plusieurs siècles ! Istanbul reléguait alors Bagdad, Le Caire, Damas et Jérusalem mais aussi La Mecque au rang de villes provinciales. L’Empire ottoman n’a pas seulement été le siège plusieurs fois centenaire du califat ; l’islam y était religion d’État et le socle de sa légitimation, aussi multiconfessionnel que fût l’Empire.
C’est dire à quel point cette « laïcité » turque interroge. Soulignons tout de suite que le parallèle souvent dressé avec la laïcité française est trompeur, même si l’inspiration existe bien, puisque le terme « laiklik » est créé en turc moderne dans les années 1920 à partir du vocable français.
Outre la question de l’inscription de ces réformes dans une histoire plus large, se pose également la question de leur qualification. Elles sont souvent résumées sous le chapeau de « laïcisation ». Certaines des « lois de réforme » des années 1920 et 1930 ont ainsi été inscrites a posteriori dans les constitutions de 1961 et de 1982 en tant que principes fondamentaux dont l’immuabilité vaut comme garantie « du caractère laïc de la République de Turquie » (Constitution de 1961, art. 153, Constitution de 1982, art. 174). Or, le terme turc même de laïcité (laiklik) est postérieur à ces réformes. Il apparaît à l’heure des premiers bilans tirés par le régime kémaliste lui-même, pour mettre rétrospectivement en cohérence une série de mesures ayant des champs d’application distincts.
Le terme n’apparaît dans le vocabulaire politique qu’en 1931 au sein de discussions lors du congrès du parti unique, le Parti républicain du Peuple, CHP. Sont édictés lors de ce congrès, puis insérés dans le programme du parti, les six principes généraux du régime. Ce n’est qu’en 1937 - peu avant la mort d’Atatürk - que le terme de laïcité apparaît dans le vocabulaire institutionnel, par son insertion, avec les cinq autres grands principes du kémalisme définis en 1931, dans l’article 2 de la Constitution à l’occasion de la révision du texte initial. Le nouvel article 2 stipule explicitement que « l’État turc est républicain, national, populiste, étatiste, laïc et réformiste ».
Ce caractère laïc est d’abord interprété comme l’exclusion de la religion des affaires étatiques. Ainsi, le programme du parti de 1931 « prend pour principe que dans la gestion de l’État, tous les textes de lois, de règlements et d’ordonnances doivent être rédigés et appliqués en conformité avec les principes et les formes puisés aux sources scientifiques et techniques de la civilisation moderne et en fonction des besoins temporels.
Il faut cependant nuancer cette « laïcité », ou du moins ne pas l’assimiler directement à la laïcité française. En effet, les relations entre État turc et religion sont loin d’être aussi simples qu’il y paraît au premier abord. La Turquie ne connaît pas de véritable séparation entre État et religion, ou plutôt il s’agit d’une séparation à sens unique. Si la religion ne doit pas intervenir sur les affaires d’État, en revanche l’État doit intervenir sur les affaires religieuses.
Le jour même de l’abolition du califat, le 3 mars 1924, est en effet créée une Direction générale des fondations pieuses (Vakflar Genel Müdürlüü) - ce qui équivaut à la mise sous tutelle de tous les biens anciennement gérés par les oulémas. Le même jour est surtout créée une Direction des affaires religieuses, le Diyanet leri Bakanl (ou DB), dont le directeur est nommé par le président de la République sur proposition du Premier ministre. Directement rattachée au cabinet du Premier ministre, cette institution est dotée de pouvoirs considérables : elle est chargée de réguler et d’administrer toutes les questions de croyance et de rituel musulmans, principalement dans le cadre de l’enseignement et de la pratique du culte. C’est le Diyanet qui nomme, destitue et procède à la fonctionnarisation des hommes de religion, les imams et muezzins, après avoir surveillé leur formation dans des écoles de prédicateurs. C’est également le Diyanet qui contrôle les mosquées, décide des prêches qui y sont lus chaque vendredi, et administre le pèlerinage à La Mecque. Le DB supervise enfin les ouvrages d’enseignement de l’islam, les livres scolaires.
Le Diyanet symbolise toute l’ambiguïté d’un imposant appareil religieux créé pour protéger le principe de laiklik. Loin d’avoir coupé les ponts avec la religion, l’État continue donc de l’organiser et de l’enseigner. Producteur de normes religieuses qu’il essaie d’imposer à la société, l’État turc se veut le titulaire exclusif des affaires religieuses et l’autorité ultime en la matière. L’État entend exercer un contrôle total sur les nouvelles institutions religieuses qu’il substitue aux anciennes.
Ironiquement, cette mainmise de l’État sur la religion n’est pas sans rappeler une tradition ottomane. L’Empire ottoman a en effet procédé à une institutionnalisation sans précédent de l’islam au sein de l’État. Au fur et à mesure de son opposition à la Perse safavide voisine, qui proclame le chiisme comme religion d’État en 1501, soutenue en outre par de nombreux sujets ottomans hétérodoxes, la Sublime Porte, pour des raisons politiques plus que par conviction religieuse, fait du sunnisme sa religion officielle et s’en fait le défenseur. Peu après, le sultan Selim Ier (1512-1520) conquiert les villes saintes de l’islam, La Mecque et Médine, ce qui lui apporte le titre de protecteur des lieux saints. Il annexe également l’Égypte, siège du dernier calife abbasside qui est alors déporté à Istanbul.
C’est à cette période que les sultans institutionnalisent l’islam au sein de l’État. Soliman le Magnifique (1520-1566) crée ainsi la fonction de eyh-ül islam, sorte d’équivalent du patriarche grec orthodoxe, ayant autorité sur l’ensemble des clercs. Il met l’administration de l’Empire en accord avec la charia, et perfectionne le système de formation des ouléma, les medrese. La construction de cette espèce d’Église musulmane fortement hiérarchisée, liée à l’État et rétribuée par lui, n’a pas de précédent dans la tradition musulmane. Ainsi les souverains ottomans ont-ils par la suite signé de la formule « l’épée de l’islam et l’ombre de Dieu sur la terre », adaptant trait pour trait les institutions du patriarcat orthodoxe de Constantinople.
Par rapport à l’Empire, la prétention de l’État à monopoliser le religieux se renforce même sous la République. La première raison est que les non-musulmans, si présents durant l’Empire ottoman, sont très peu nombreux sous la République. Certes, le traité de Lausanne (1923) - qui s’inspire directement de la structure administrative ottomane du millet - leur confère un statut de minorité reconnue et énonce, outre des droits équivalents à ceux dont jouissent les ressortissants des États, une série de droits positifs. Mais ce statut concerne désormais une part minime de citoyens : la société a été homogénéisée sur le plan religieux par les massacres des Arméniens à la fin du xixe siècle et en 1915, l’échange des populations chrétiennes orthodoxes de Turquie contre les populations musulmanes de Grèce en 1922, l’émigration d’une partie des Juifs après la création de l’État d’Israël, et la fuite de la majorité des Grecs d’Istanbul en Grèce après les violences de septembre 1955. Sous la République, les Turcs se trouvent donc dans leur immense majorité soumis au Diyanet.
La seconde raison est que l’État a tenté de restreindre toute expression divergente de l’islam, susceptible d’échapper à son contrôle. Ainsi, les confréries soufies sont interdites et les couvents fermés ou confisqués depuis 1925. En revanche, les confréries ne sont pas remplacées par une institution centralisée chargée de les administrer et de les contrôler.
Dans une large mesure, cette domestication de la religion implique son instrumentalisation par le régime kémaliste pour affermir la cohésion nationale, pour ainsi dire comme « appareil idéologique d’État ». Dans la perspective de création d’un État-nation, l’islam joue dans les faits le rôle de religion officielle et occupe une place de première importance dans la définition de l’identité nationale. Comme sous l’Empire, le Diyanet fonctionne paradoxalement comme une institution de légitimation du pouvoir et, dans ce cadre, doit mettre en pratique une version nationale de l’islam.
D’une manière générale, ces réformes ne visent pas à éradiquer l’islam, mais à le réformer pour en faire une religion éclairée et moderne. Elles s’inscrivent dans un projet plus vaste de modernisation et d'occidentalisation de la Turquie.