En 1978, la première édition de la Route du Rhum a insufflé un véritable vent de liberté dans le monde du nautisme, marquant un tournant décisif dans l'histoire de la course au large. Cette compétition est née d'une volonté audacieuse de briser les conventions établies, notamment après la polémique de l’édition 1976 de la Transat anglaise. Face aux restrictions croissantes imposées à la taille des bateaux par les organisateurs britanniques, l'homme de spectacle Michel Etevenon, avec le soutien du monde de la voile, a imaginé une course radicalement différente. Son ambition était de mettre en lumière une compétition de sport nautique d'envergure, largement relayée par les médias grand public, tout en offrant un pied-de-nez retentissant aux règles jugées trop conservatrices de la Transat Anglaise.
La Route du Rhum, également appelée "la transat de la Liberté" à ses débuts, se distinguait par son règlement novateur : monocoques et multicoques étaient invités à s'affronter sans restriction de taille et sans spécificités au niveau du classement. Cette liberté contrastait fortement avec la course reine de l'époque, la Transat Anglaise, qui reliait Plymouth à Newport tous les quatre ans, et dont l'organisateur, le Royal Western Yacht Club, avait décidé de réglementer la taille des bateaux à 56 pieds. Cette mesure visait à stopper la course au gigantisme, en grande partie initiée par les Français. C'est dans ce contexte que Michel Etevenon a annoncé sur Antenne 2, dès le 13 décembre 1976, sa volonté de créer une course transatlantique réservée aux bateaux à partir de 18,5 mètres, où seul le moteur serait interdit. L'épreuve devait rallier la ville de Saint-Malo en Bretagne à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, offrant un parcours transatlantique exigeant. Le syndicat des rhumiers de Guadeloupe, désireux de promouvoir ses îles et son savoir-faire, a rapidement embrassé cette initiative, créant ainsi un partenariat solide qui a donné son nom à la célèbre course.
Un Départ Historique sous les Projecteurs Malouins
Le 5 novembre 1978, Saint-Malo, promue "capitale de la voile" pour l'occasion, est devenue le théâtre d'un événement nautique sans précédent. Le départ, donné face à la pointe du Grouin, a été largement suivi par des milliers de personnes, offrant un spectacle grandiose que les amateurs de courses nautiques purent pleinement apprécier. Ce sont 39 bateaux au total qui étaient présents sur la ligne de départ, prêts à mettre le cap sur les Antilles, inaugurant ainsi la première Transat à la française, qualifiée de véritable "triomphe" et de "fresque grandiose devant les remparts de Saint-Malo".
Les grands noms de la course au large du moment étaient au rendez-vous, constituant un plateau de navigateurs emblématiques : Mike Birch, Alain Colas, Florence Arthaud, Michel Malinovsky, Olivier de Kersauson, ou encore Philippe Poupon. Cependant, une absence de taille marquait cette première édition : celle d'Éric Tabarly, l'icône française de la voile, qui n’avait pas réussi à trouver les financements nécessaires pour participer. Son absence était d'autant plus notable que son nouveau bolide, issu d'audaces conceptuelles et destiné à "voler" sur l'eau, n'était encore qu'un tas de tôles d'aluminium dans un chantier naval normand. Faute de bateau adapté, le double vainqueur de l'OSTAR était contraint de rester à quai. Malgré cela, l'enthousiasme populaire n'en fut pas douché, bien au contraire, il atteignit des sommets, comme en témoigne la foule considérable piétinant dans les ruelles de la vieille ville.
Le coup d'envoi de la course a été donné à midi par Éric Tabarly lui-même, depuis le ferry Armorique. Dès le départ, la Route du Rhum a pris des allures de parade maritime, des milliers de bateaux amateurs accompagnant l'événement. Ce bal aquatique n'était cependant pas sans risque. Le gros catamaran Paul-Ricard de Marc Pajot a été victime d’une collision avec un petit voilier qui lui a coupé la route, le faisant literally s'embrocher un petit monocoque dont l'équipage pique-niquait tranquillement à l'ancre. Marc Pajot, qui s'est cassé un os de la main dans le choc, n'était pas le seul malchanceux du jour. Quelques heures plus tard, le trimaran d’Eugène Riguidel est entré en collision avec le gros ferry qui accompagnait le début de course. Ces incidents préfiguraient une première semaine qui allait s'avérer une véritable course à l'élimination directe.
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L'Atlantique, un Champ de Bataille Impitoyable
Une fois les skippers en pleine mer, la course a rapidement révélé le caractère implacable de l'océan Atlantique en novembre. Les conditions météorologiques, souvent rudes à cette période de l'année, ont causé des ravages au sein de la flotte. De nombreux concurrents ont dû renoncer suite à des avaries multiples, allant des tempêtes aux défaillances matérielles. Les grands multicoques, en particulier, ont souffert, certains cassant, d'autres subissant des avaries de voiles, ou, comme le catamaran de Pajot, se retrouvant à demi-coulés. Marc Pajot n’a d'ailleurs pas été épargné ; son bateau, déjà endommagé au départ de Saint-Malo, a été contraint de demander assistance, et la coque de son catamaran prenant l’eau, il a été contraint à l’abandon.
Cette première semaine a été marquée par une série d'épreuves pour les marins. Mike Birch, à bord de son trimaran Olympus Photo, et son ami Philip Weld ont choisi une route sud, plongeant à la recherche des alizés juste après la pointe de Bretagne. Mike Birch raconte dans sa biographie que leurs sillages se sont croisés au milieu du golfe de Gascogne. Il pensait que Michel Malinovsky engagerait son "cigare géant" sur la route orthodromique, la plus courte, qui l’emmènerait dans le nord des Açores, son monocoque étant "taillé pour affronter les vents de face". Cette prédiction s'est avérée exacte. Tandis que, dans le nord, d'autres prenaient "raclée sur raclée", Birch et Weld mettaient le cap sur les Canaries, à 700 milles plus au sud, une décision qui allait faire "une sacrée différence". Mike Birch est parvenu à tracer un sillage étonnamment rectiligne, cap au sud-sud-ouest, malgré les difficultés.
La Disparition Tragique d'Alain Colas : Un Mythe Endeuillé
Alors que la course battait son plein et que la flotte s'éparpillait sur l'Atlantique, un drame est venu endeuiller cette première édition. Le 16 novembre 1978, Alain Colas, l'une des figures emblématiques de la voile française, disparaissait en mer à bord de son trimaran Manureva. Ancien vainqueur de courses prestigieuses, Colas était parti sur un bateau, l'ex-Pen Duick IV, structurellement fatigué par une carrière déjà longue, ayant délaissé son monocoque géant Club Méditerranée qui servait alors d'hôtel flottant à son commanditaire à Tahiti.
Sa course était suivie avec une attention particulière, d'autant plus qu'il racontait chaque jour, avec un lyrisme étonnant, son aventure en direct sur les ondes de la radio RMC. C'est au large des Açores, au cœur d’une violente tempête, qu'il a prononcé ses derniers mots, après 11 jours de mer : "Je suis dans l’œil du cyclone, il n’y a plus de ciel, tout est amalgame, il n’y a que des montagnes d’eau autour de moi !". Ce message radio inquiétant à son sponsor fut le dernier contact avec la terre. Le 5 décembre 1978, le quotidien Le Monde rapporta que deux radios amateurs auraient reçu un message de détresse du navigateur : "Ici Manureva, suis en difficultés." Malgré les recherches menées par l'armée, Alain Colas n’a jamais été retrouvé. Ni même son bateau Manureva, dont le nom signifiait "Oiseau des Îles" en tahitien.
La disparition d'Alain Colas a profondément marqué les esprits, jetant une ombre sur la fin de course et rappelant la fragilité de l'existence humaine face à la puissance des éléments. Dès le lendemain de l'euphorie de l'arrivée, l'inquiétude pour Colas a envahi les quotidiens. Le quotidien breton Ouest-France s'interrogeait sur la possibilité qu'Alain Colas ait "trop présumé de ses forces". Le 4 décembre, l'arrivée de Florence Arthaud, onzième au classement, bien que fatiguée et amaigrie, peinait à éteindre l'angoisse. L'édition de la Saint-Sylvestre 1978-1979 du même quotidien avouait fataliste que "le pire devient vraisemblable" pour Alain Colas, pourtant "favori au départ de Saint-Malo". En 1979, Serge Gainsbourg, ému par cette tragédie, a écrit les paroles de la célèbre chanson "Manureva", interprétée par Alain Chamfort, un hommage qui fait désormais partie des standards de la chanson française, immortalisant ainsi le navigateur et son bateau.
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Le Duel Inoubliable : Trimarans Contre Monocoques aux Portes de la Guadeloupe
Après 23 jours de traversée de l’Atlantique, l'issue de la première Route du Rhum restait incertaine, même si tous les regards étaient portés sur les deux favoris, Michel Malinovsky et Alain Colas. Mike Birch, avec son petit trimaran, allait cependant tenter de jouer sa place parmi les grands. La lutte faisait rage en tête de la course, et à une semaine de l’arrivée, il était bien difficile pour les organisateurs comme pour les téléspectateurs de faire un pronostic. Sur le plateau de l'émission Stade 2, les journalistes sportifs débriefaient avec le skipper Jean-Yves Terlain, analysant l'avancement des bateaux à mi-parcours et expliquant les choix stratégiques des skippers.
La fin de course fut marquée par un duel épique, un véritable sprint final, comme l’on en voit sur une étape du Tour de France cycliste. Deux bateaux aux silhouettes si opposées : Kriter V, le grand monocoque en contreplaqué de 20 mètres (ou 21 mètres selon d'autres sources), noir ou bleu-noir, mené par le talentueux Michel Malinovsky, ancien vainqueur de la course de l’Aurore (devenue Solitaire du Figaro) et leader quasi incontesté depuis le départ ; et Olympus Photo, le petit trimaran jaune de 11,50 mètres, à l'allure d'une "libellule jaune", barré par Mike Birch, un Canadien inconnu du grand public français. Ce dernier avait dû rallonger son bateau pour être conforme au règlement, et avait été prêté à Mike Birch par son ami Walter Greene. Personne n’aurait misé un sou sur lui au départ.
L'approche de la Guadeloupe était stratégique. Le parcours imposé par l’organisateur exigeait que les bateaux contournent l’île par l’ouest, laissent le rocher de la Tête à l’Anglais sur bâbord, longent la côte de Basse-Terre sous le dévent de la Soufrière, avant de s’engager dans le canal des Saintes, au sud de l’île, et de finir dans la baie de Pointe-à-Pitre. Michel Malinovsky, à bord de Kriter V, fut le premier à entamer le tour de l’île. Pour les observateurs, sa victoire semblait acquise.
Cependant, à quelques milles derrière lui, Mike Birch surgissait au large des côtes de Guadeloupe. Mike Birch raconte que près de la Tête à l’Anglais, il avait aperçu Kriter V. Après avoir contourné cette pointe et entamé la descente plein sud le long de la côte ouest de l'île, il n'avait qu'à peine cinq minutes d'avance sur Malinovsky. Il savait que "plus l’on serre le rivage de près, moins on a de vent". Aux Îlets Pigeon, à l’ouest de Basse-Terre, Mike Birch s’est englué dans la pétole, scotché dans le dévent de la côte, tandis que Malinovsky, plus prudent, était resté au large et conservait son avantage. Mike Birch se retrouva "dans des trous de vent que ‘Malino’ semblait éviter avec une habileté de sorcier". Trois milles plus loin, au large du village de Bouillante, Malinovsky le doubla.
Le vent finit par revenir. À la sortie du canal des Saintes, le Canadien annonça par VHF son approche de la ligne et ajouta, en anglais : « Combien de bateaux sont déjà arrivés ? ». Monique Malinovsky, la femme de Michel, présente sur un bateau spectateur, attrapa le combiné et lui répondit qu’il n’y en avait aucun, ajoutant : « Ce sera une régate entre vous et mon mari. ». Une incroyable excitation saisit Mike Birch.
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Le Sprint Final et la Victoire par 98 Secondes
La régate tant attendue eut lieu. Les deux voiliers, aux silhouettes si opposées, entrèrent bord à bord dans la baie de Pointe-à-Pitre. C'est à ce moment que Mike Birch, positionné un peu plus au large, et son Olympus Photo, bénéficièrent d’un angle de vent plus favorable. Il fondit à grande vitesse, atteignant 17 nœuds, sur le Kriter V de Michel Malinovsky qui, face au vent, ne dépassait pas les 9 nœuds. Michel Malinovsky, prioritaire eu égard aux règles de course, aurait pu "le lofer", c’est-à-dire l’empêcher de passer en le serrant vers le lit du vent. Mais, faisant preuve d'un fair-play exemplaire, il ne le fit pas.
C'est là qu'intervint le journaliste Christian Février, armé de son boîtier et de son téléobjectif, qui allait immortaliser ce moment historique. Christian Février, aujourd'hui âgé de 82 ans, était dès la création du magazine Voiles et Voiliers l'un des piliers de la rédaction. Quelques semaines avant le départ, il avait rencontré Mike Birch et son petit trimaran de poche révolutionnaire dans le sud de l'Angleterre, traversant même la Manche à bord. Il avait découvert un bateau très véloce, mais c'est Birch qui l'avait le plus surpris : "Silencieux attentif, réglant sans cesse, toujours en avance. Cet homme faisait corps avec son bateau. J'avais navigué durant l'été avec tous les concurrents les plus dangereux de la course, mais cet homme-là était d'une autre planète", raconte Christian Février dans le livre célébrant les 40 ans de la Route du Rhum.
Sous les yeux de Février, Mike Birch, torse nu dans son ciré jaune, était en train de dépasser son adversaire. À 300 mètres de la ligne, c’est fait, il est devant. Le photographe déclenche et saisit cet instant qui fera date. Sur son petit trimaran jaune, le Canadien remporte la première Route du Rhum. La victoire de Mike Birch fut incroyable ! Dans sa biographie "J’ai chevauché les Océans", le navigateur revient sur cette victoire qui le lança définitivement dans une nouvelle carrière : "À 250 mètres de la ligne d’arrivée, je double le long cigare flottant de Michel Malinovsky avec ma petite libellule jaune pour l’emporter de 98 secondes après 23 jours de traversée de l’Atlantique." Le Français coupa la ligne à son tour 98 secondes plus tard. L’image fera la une du journal L’Équipe avec ce titre : "98 secondes pour l’éternité."
L'image de ce 28 novembre 1978, prise par Christian Février, est l'une des plus marquantes de l'histoire de la Route du Rhum. On y voit la lutte entre un petit bateau jaune (Olympus Photo, trimaran numéro 39) et un grand voilier noir (Kriter V, monocoque numéro 28) à quelques centaines de mètres de l’arrivée en Guadeloupe. Un symbole saisissant, qui montre le petit trimaran jaune "déboulant sur deux pattes sur une mer turquoise clapotante" et le grand monocoque "gîté sur son flanc bâbord". Cette photo ne dit pas grand-chose de l'endroit précis où elle a été prise, si ce n'est "à quelques milles (trois ? cinq ?)" de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, peu après la sortie du canal des Saintes, à l’entrée de la baie. Le photographe a déclenché à un moment où Birch était en tête, bien qu'une photo prise quelques instants auparavant montrait le contraire.