Christophe Bogrand, marin breton et cavalier émérite, incarne une philosophie de vie profondément liée aux éléments naturels et à un respect inconditionnel de l'environnement. Son parcours, jalonné d'expériences intenses en mer comme à terre, se manifeste de manière emblématique à travers sa relation avec le trimaran "Sterec Aile Bleue", un bateau qui célèbre l'histoire et la durabilité. Sa préparation mentale et physique s’est déroulée au Château du Launay, un lieu qui symbolise l'équilibre entre ses passions et son engagement.
Un Marin Passionné et Engagé : Le Portrait de Christophe Bogrand
Depuis sa jeunesse, Christophe Bogrand est un passionné de navigation à la voile. Dès l'âge de 4 ans, ses parents l'embarquaient sur leur Bélouga en bois, forgeant ainsi une connexion précoce et indéfectible avec la mer. À 8 ans, il a commencé à naviguer en optimist, puis en planche à voile en régate, avant de passer cinq saisons en classe 8. Au fil des ans, il a accumulé plus de 50 courses à son actif, participant notamment à la régate du Spi Ouest-France. La mer a toujours fait partie de sa vie, créant une connexion permanente et profonde.
La navigation n'est pas sa seule passion ; Christophe Bogrand est également un cavalier d'endurance à haut niveau et un entraîneur. Il gère un élevage de chevaux, qu'il monte ensuite à titre professionnel dans la discipline d'endurance, mettant l'accent sur l'aspect relationnel avec l'animal. Cette dualité entre la mer et la terre, entre la voile et l'équitation, façonne son approche de la vie et de la compétition. Pour lui, le grand large comme la croisière côtière sont des sources d'émotions uniques. Il aime naviguer sur un bateau qu'il a choisi et qu'il aime, trouvant une émotion particulière. Se retrouver au mouillage après une traversée mouvementée est un moment absolument délicieux, une ambiance que l'on ne retrouve nulle part ailleurs. Ces expériences lui apprennent à rester humble dans la vie quotidienne, perdant toute connexion avec les préoccupations terrestres qu'il juge, à son goût, totalement inintéressantes.
Christophe Bogrand croit aux rencontres et au hasard du destin. Son histoire avec son bateau en est la preuve. En tant que sylviculteur et suivant son fils Hugo, gérant d’un domaine agricole conduit en agriculture régénérative, son engagement environnemental est profond. Il martèle : « Nous sommes trop peu à avoir compris que nous arrivons au bout du bout ». Cette conviction le pousse à militer pour des pratiques plus respectueuses de la nature, une éthique qu'il applique à tous les aspects de sa vie.
Le Trimaran "Sterec Aile Bleue" : Un Héritage Navigant et une Philosophie
Le trimaran de Christophe Bogrand, baptisé "Sterec Aile Bleue", est bien plus qu'un simple voilier ; c'est une pièce maîtresse de sa philosophie. Ce bateau multicoque de 1982, de la marque Newick, est un plan Newick de la série Créative. Sa conception est américaine, mais la construction a été 100% française, réalisée à La Trinité sur Mer par les frères Le Jeloux. Composé de sept essences de bois différentes mêlées à de l’époxy, "Sterec Aile Bleue" est un chef-d’œuvre de charpenterie. Christophe Bogrand connaissait bien ce bateau : « Dans les années 90, je venais faire les entraînements d’hiver à La Trinité-sur-Mer et j’admirais déjà Aile Bleue au mouillage devant le môle Caradec », raconte-t-il. Cette connaissance et cette admiration de longue date ont abouti à son acquisition en 2015, après avoir vendu le bateau sur lequel il avait parcouru le monde en famille.
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L'intérieur du bateau, avec l'agencement des espaces, en fait un lieu chaleureux et adapté à la croisière en famille. Cependant, pour Christophe Bogrand, le programme s’est rapidement orienté vers des régates, des trophées, puis la Route du Rhum. Particulièrement soucieux de la protection de l’environnement, il était essentiel pour lui de concourir à bord d’une embarcation qui a célébré ses 40 ans en 2022. Naviguer à bord d’un bateau ancien fait partie de sa philosophie de vie. Il exprime son plus grand plaisir à déployer tous ses instincts afin de naviguer le plus « au naturel » possible. Cette approche se reflète dans la relation qu'il entretient avec "Sterec Aile Bleue", qu'il compare à celle qu'il a avec ses chevaux : « Pour moi, le fait que le bateau soit en bois lui confère une partie vivante et j’entretiens le même lien avec mon bateau qu’avec mes chevaux. »
Le respect de l'environnement est une ligne directrice constante pour Christophe Bogrand. Le démâtage de 2018 a posé un défi majeur : le mât d'origine, en contreplaqué Époxy, construit aux États-Unis par les frères Gougeon, n'a pu être remplacé par une pièce similaire dans son budget. Il a dû faire une concession en optant pour un mât carbone, malgré ses convictions. Pour compenser l’impact écologique de ce choix, il a fait planter mille arbres sur le domaine du Launay. Pour lui, « C’est devenu indispensable de prendre conscience de notre empreinte sur Terre. On commence à se réveiller mais maintenant il ne faut pas que des idées, il faut aussi des actions ». Tout à bord est réfléchi d’un point de vue environnemental. S’il n’existe pas d’alternative plus écologique, alors le skipper trouve un moyen de compenser son empreinte carbone.
Il critique l'industrie nautique moderne en déclarant : « Je pense qu’on est stupides, on n’a rien compris. On est à la pointe de la technologie. Faut-il continuer ? » Il estime que des alternatives aux matériaux composites sont possibles : « Pourquoi pas redécouvrir le bois, développer le lin, le chanvre. Il faut vraiment se concerter pour que cela devienne des pratiques accessibles ». Il est conscient que les skippers devront faire des concessions sur la performance, le but étant qu’ils naviguent à armes égales mais avec des bateaux éco-conçus. De nombreuses pièces comme le winch de droite sont d’origine et ont donc 40 ans, témoignant de sa volonté de préserver et d'optimiser l'existant.
La Route du Rhum : Une Saga de Persévérance et d'Engagement
La participation de Christophe Bogrand à la Route du Rhum est une histoire de persévérance, d'apprentissage et de profonde connexion avec son bateau.
L'Édition 2018 et le Défi du Démâtage
La toute première motivation de Christophe, c’est le bateau. Sa participation à la Route du Rhum a été comme une évidence. 2018 fut l’année de sa toute première participation à cette course transatlantique en solitaire. Il concourait déjà dans la catégorie des multicoques dits « Rhum multi ». Une expérience incroyable qui s’est malheureusement soldée par un démâtage. À 80 milles au large de La Corogne, il a été contraint de se mettre à l'abri en baie d'Audierne. « J’ai vu que je n’allais pas atteindre la Corogne avant le passage de la dépression. » Au bout d'une semaine, alors que d'autres skippers décidaient de repartir en flottille, 24 heures plus tard, à bord de "Château du Launay" (nom sous lequel il était inscrit pour cette édition), la cadène d’étai a cédé et le mât est tombé sur l’arrière tribord. Christophe Bogrand est resté sain et sauf, mais n’a eu malheureusement pas d’autre choix que de sectionner drisses et haubans et de laisser couler le gréement. Ce démâtage fut une épreuve difficile : « Ce démâtage m’a fait mal au cœur car c’était un mât d’époque, en contreplaqué Époxy, construit aux États-Unis par les frères Gougeon ». Son expérience de 2018, incroyable et très intense, mais écourtée, a forgé sa détermination. Dès lors, il savait qu’il fallait repartir en mer, affronter les éléments naturels pour développer les sensations de navigation et faire corps avec l’embarcation.
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Préparation Méticuleuse pour 2022
Pour la Route du Rhum 2022, la préparation fut complète, englobant les aspects mental, physique et technique. Sa préparation mentale et physique s’est déroulée au Château du Launay, le centre de bien-être de son épouse Carole à Ploërdut, dans le Morbihan. L’équipe de professionnels exerçant au Château du Launay a été totalement à l’écoute de ses attentes. En tant que cavalier et entraîneur d’endurance équestre, il a maintenu une pratique intense de l’équitation, montant à cheval à l’occasion de séances de plus de 4h quotidiennes.
La gestion du stress est une étape importante de la préparation du mental d’un sportif de haut niveau, et d’un skipper en particulier. La pratique quotidienne du yoga reste essentielle pour la concentration, l’équilibre du corps et de l’esprit afin d’affronter tout type de situations. Il s’exerce également à gérer et à évacuer le stress tout en préparant et en entretenant techniquement et mécaniquement son bateau. Cette phase est essentielle à son équilibre psychique et physique.
La préparation sportive, avec les sessions de yoga et les phases de méditation, est également essentielle. Comprendre sa physiologie, connaître ses phases de sommeil et apprendre à les modifier sont des étapes incontournables du coaching. Un skipper doit apprendre à gérer des plages de sommeil de 10-15 minutes à 2 heures maximum. Cette préparation holistique vise à le rendre apte à affronter les défis physiques et psychologiques de la course.
La Traversée des Qualifications
Dans le cadre de sa préparation mentale et physique, Christophe Bogrand a entrepris des traversées solitaires déterminantes. En 2020, il a embarqué à bord de son bateau pour une traversée reliant la Trinité sur Mer aux Bahamas. Pour cause de pandémie, le bateau a été amarré deux ans dans l’archipel. C’est au printemps 2022 qu’il a réalisé le retour en solitaire afin de relier les Bahamas aux Açores, soit 2800 miles. Cette traversée, réalisée entre le 13 mai et le 13 juin, lui a permis de valider sa qualification pour la Route du Rhum. Après une qualification effectuée entre les Bahamas et les Açores, puis une participation en solo à la Drheam Cup en juillet 2022, Christophe Bogrand s'est senti serein et impatient de prendre le départ en novembre.
La Route du Rhum 2022 : Une Course Semée d'Embuches et de Triomphes
À 59 ans, Christophe Bogrand a pris le départ de la Route du Rhum 2022 avec le même bateau qu’en 2018, sous les couleurs du Château du Launay et de leur fondation “Terre du Launay”, œuvrant pour le respect de la nature. Il était inscrit dans la catégorie Rhum Multi. L'objectif était d'aller au rythme du bateau tout en l'optimisant au maximum, la frustration de ne pas avoir terminé la course en 2018 semblant évacuée.
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Le départ, le mercredi 9 novembre dernier depuis Saint-Malo, fut marqué par une excitation palpable. L’excitation du départ était présente déjà dix minutes avant, et les participants étaient « chauds comme de la braise pour offrir un beau lâcher ! » Malheureusement, Christophe, parmi d'autres, a franchi la ligne de départ prématurément dans le feu de l’action. « Chacun a pris sa place trop tôt et il était trop tard pour faire demi-tour, c'était trop dangereux. Cela paraît interminable quand on sait que les copains sont en train de prendre de l’avance ! » Il a écopé d’une pénalité de quatre heures.
Les premières heures de course, souvent les plus compliquées à appréhender en fonction de l’état de l’océan, de la météo et de la pression des autres participants, ont été intenses. Le mauvais temps était de la partie. « Il fallait choisir entre longer ou rentrer dans la gueule du loup et profiter, à la sortie d’une belle bascule, pour faire route directe sur les Canaries… » La nuit a été très mouvementée : une mer forte, voire très forte, avec des vents de 35 ou 40 nœuds. Le trimaran "Stérec Aile Bleue" a donné satisfaction au marin.
Un problème technique est survenu : « Vraiment pas de chance… Juste avant le départ, j'ai changé ma drisse de trinquette car elle faisait des tours sur elle-même. Et la nouvelle m'a refait pire… J’ai donc bloqué le foc à la moitié. » Il a fallu qu'il s'organise vite et bien pour intercepter le vent, l'empêchant d'arriver sur la voile, derrière la grand-voile. Le vent était fort, et un deuxième coup de vent était annoncé dans la nuit. Il a installé son tourmentin, et il a dû attendre le lendemain soir que ça se calme pour mettre de l’ordre. Le cavalier a voulu rattraper tout ce temps perdu sur ses principaux concurrents de la catégorie Rhum Multi.
Avec une mer encore agitée dans l’Atlantique les premiers jours, Christophe avait pris l’option de faire cap au Sud, route plus longue mais moins risquée que celle du Nord, qu'avaient choisi les navigateurs soutenus par des sponsors importants dans les autres catégories. « Arrivé aux Canaries, j’avais plus de 150 miles de retard sur eux ! » Rapidement, ils ont retrouvé des vents portants qui lui ont permis de se retrouver à 1 000 milles de l’arrivée et à 6 milles de ses concurrents Sudistes. De grandes émotions et sensations l'ont traversé : « Chaque jour passant, on fait corps avec son bateau, une harmonie se crée et on compose sa mélodie en fonction du vent des voiles et de l’allure que l'on souhaite donner. Et ça en permanence, 24h/24h ! »
La course fut un coude à coude excitant avec des bateaux de sa génération. Il y avait "Moxie", un plan Newick de cinquante pieds qui a gagné l’Ostar en 1978. Mais aussi "Acapella", le sister-ship du bateau de Mike Birch, vainqueur historique de la première Route du Rhum. « Quelle excitation d’avoir réussi à combler ce retard. Cela nous donnait la sensation qu’il y allait avoir du suspense ! »
Tout se passait bien à bord : « Nous sommes à 100% avec mon bateau ! Comme pendant l’avant-dernière boucle d’une course d'endurance ! La dernière sera le tour de la Guadeloupe. J’ai commencé à bien ouvrir les rênes comme on dit, et Stérec avait encore de la ressource. La fin allait être passionnante ! » Mais Christophe a dû beaucoup manœuvrer. « Les journées passaient à vive allure. J'ai été confronté aux algues sargasses, qui se mettaient autour du gouvernail, et j'ai dû me débrouiller à faire marche arrière pour m’en défaire. À la voile bien sûr ! J'ai énormément manœuvré pour avoir la bonne voile d’avant, qui allait me propulser le plus vite possible. J’ai attrapé de sacrées suées ! Mais l’excitation de la course était bien là ; Moxy était à moins de 15 milles et de l’autre bord Acapella à moins de cinq milles. »
La dernière boucle a été haletante. « J’étais en approche de la Guadeloupe le mercredi matin à l’aube. Je découvre la terre, suivie de ces odeurs si savoureuses… Un gros nuage était placé au sommet des montagnes. Il n’a pas tardé à nous rattraper pour nous déverser une douce pluie. » Alors qu'"Acapella" était loin derrière, il était heureux, la mer se calmant, les paysages étant grandioses. Cependant, les caprices d’Éole ont continué. Christophe n’a pas ou peu dormi depuis quarante-huit heures. « Les conditions orageuses m’ont demandé un dernier effort de veille attentive. Ce dernier orage était très chargé en vent. » Alors que la mer était plate et que toutes les voiles étaient dehors, le vent est passé de 15 à 35 nœuds en trois minutes. « Dernière frayeur ! » Et juste avant l’arrivée à Basse-Terre, le vent l’a abandonné, le laissant « scotché deux bonnes heures ». Son avance a fondu comme neige au soleil. Il restait 25 milles à parcourir et les vents sont revenus, soufflant en rafale dans le goulet entre Les Saintes et Basse-Terre. Il a aperçu "Acapella", loin derrière. Ils ont tiré des bords pendant trois heures. Ayant moins de vitesse, il a décidé de virer en espérant pouvoir passer la ligne d’arrivée avant lui. Mais à 500 mètres du but, il savait qu'"Acapella" avait été plus fort.
Christophe Bogrand a franchi la ligne d’arrivée en dixième position dans la catégorie des multicoques de sa deuxième Route du Rhum, le mercredi 30 novembre dernier, à Pointe-à-Pitre. Il l’a fait en vingt et un jours (et huit heures, cinquante minutes et trente-cinq secondes), comme il l’estimait avant de s’élancer. Une grande joie l'a saisi à bon port : « L’émotion est grande, indescriptible… J’aperçois Carole sur un bateau ! Tout mon corps et mon esprit se sont relâchés, et je suis arrivé. Épuisé, mais toujours boosté par cette adrénaline du dernier run… » Quarante-huit heures après leur arrivée, ils étaient en pleine forme, l'esprit heureux et réalisant qu'ils avaient parcouru 4 480 milles à la vitesse moyenne de 8,74 nœuds.
Entre Mer et Terre : La Dualité d'un Athlète Complet
Christophe Bogrand, cinquante-neuf ans, est à la fois cavalier d’endurance à haut niveau avec ses chevaux Arabes Shagyas et marin expérimenté. Cette dualité n'est pas une simple juxtaposition d'activités, mais une synergie qui nourrit sa philosophie de vie. L’autre activité de Christophe Bogrand concerne la sphère hippique. Il gère un élevage de chevaux qu’il monte ensuite à titre professionnel dans la discipline d’endurance. Outre l’aspect physique, il met l’accent sur l’aspect relationnel avec l’animal, une relation qu’il retrouve avec son bateau.
Pour Christophe Bogrand, un bateau comme un cheval a ses limites, mais jamais il ne s’arrêtera tout seul. C’est à nous de lever le pied. Si l’on sent qu’il y a quelque chose qui ne va pas, ce n’est pas grave, on ne pousse pas. Quitte à perdre en vitesse : « On est forcément moins performants car on s’écoute. » L’essentiel est d’arriver au bout. Sa philosophie se résume en un mantra simple mais puissant : « Finir, c’est gagner ». Cette maxime s’applique aux courses nautiques comme hippiques. Il souligne qu’à l’arrivée, sa monture est en parfait état, prête à repartir, illustrant son respect profond pour l'intégrité de ses partenaires, qu'ils soient animaux ou bateaux.
Le domaine du Château du Launay, qu’il a repris avec son épouse il y a 20 ans, est un lieu central pour Christophe Bogrand. Sa préparation mentale et physique s’y déroule. Ce domaine possède des terres agricoles qui étaient louées à un agriculteur produisant en conventionnel. Aujourd’hui, le domaine est en transition biologique. Christophe Bogrand a compris qu’on ne pouvait pas se passer d’intrants chimiques du jour au lendemain, mais il est convaincu qu’il existe des façons subsidiaires de produire. Cette approche pragmatique et respectueuse de la nature se retrouve dans toutes ses actions.