La quête de l'exploit et la fascination pour les profondeurs marines ont de tout temps animé l'esprit humain. Parmi les figures emblématiques de cette audace, Guy Delage se distingue par une réalisation sans précédent : il est devenu la première personne à traverser l'océan Atlantique à la nage et en dérive. Cette entreprise, fruit d'une préparation minutieuse et d'une volonté inébranlable, a marqué l'histoire de l'exploration maritime, ouvrant la voie à de nouvelles compréhensions du milieu océanique et inspirant d'autres aventuriers. L'Atlantique, qui ne cessera d'attirer les aventuriers, a été le théâtre de cet exploit hors norme, repoussant les limites de l'endurance humaine et de l'innovation technologique.
L'Exploit Historique : Une Première Mondiale à travers l'Atlantique
L'aventurier Guy Delage était attendu, jeudi 9 février vers la mi-journée, à l'île de la Barbade, marquant l'aboutissement d'une épopée exceptionnelle. Parti le 16 décembre de Mindelo, dans l'archipel du Cap-Vert, il aura réussi la première traversée à la nage de l'océan Atlantique après avoir parcouru 3 735 kilomètres en cinquante-cinq jours. Cette fin d'une expédition sans précédent, seul face à la mer, a couronné un parcours de vie entièrement dédié à l'océan. Né au plus profond de la campagne champenoise, rien ne prédisposait Guy Delage à aimer ainsi les immersions océanes, c’est pourtant l’une d’elles qui va le faire connaître auprès du grand public.
Guy Delage, nageur d'endurance, a toujours eu une connexion profonde avec le milieu aquatique. Sa première traversée à la nage fut celle de la Manche à l'âge de 18 ans, réalisée seul et sans aide, démontrant déjà une aptitude extraordinaire à surmonter les défis maritimes. Depuis l'âge de 15 ans, il passe des milliers d'heures à faire de la plongée et du snorkeling, cultivant ainsi une intimité rare avec l'environnement marin. Avant cet exploit, l'Atlantique, il l'a parcouru en bateau et en ULM, réussissant la première traversée de l'Atlantique en ULM en 1991 après de nombreuses expériences de navigateur, notamment sur des praos, des embarcations à une coque et un flotteur. La nage devait être son ultime exploit, le menant à cette traversée historique.
L'opération, baptisée "Océanantes", a vu le 16 décembre 1994 Guy Delage quitter seul les plages du Cap Vert, plus précisément l'île de Mindelo. L’objectif était de rejoindre l’île de la Barbade aux Caraïbes, en nageant de 6 à 8 heures par jour, couvrant 25 à 30 km de natation avec palmes, et en dérivant le reste du temps sur un minuscule radeau. Après 55 jours passés en mer, et quelque 4 000 kilomètres parcourus de l'Afrique aux Antilles, l'aventurier a atteint enfin l'île de la Barbade le 9 février 1995.
La Méthode de Traversée : Nage, Dérive et Controverses
La spécificité de la traversée de Guy Delage réside dans sa méthode unique : une combinaison de nage et de dérive. Le flotteur auquel il était rattaché, dans lequel se trouvait toute sa nourriture, lui a permis de se laisser dériver durant les deux tiers de sa traversée. Son seul camarade de route : son radeau, avec tout le matériel et les équipements nécessaires à sa survie. Il n’y avait aucun bateau d’accompagnement, soulignant le caractère solitaire et autosuffisant de l'entreprise.
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Malgré l'exploit indéniable, la démarche de Guy Delage a suscité une certaine polémique sur la portée réelle de son exploit sportif. Certains ont contesté le terme de « traversée à la nage ». La vitesse moyenne du nageur, avoisinant les 3 km/h, a été un argument en ce sens. Profitant des courants marins et de l'alizé, Guy Delage a, en effet, parcouru beaucoup plus de distance sur son radeau qu'à l'occasion de ses six à sept heures de nage quotidienne. Néanmoins, l'Atlantique vaincu à la dérive, et malgré la polémique, la traversée de l'océan du « nageur » français apparaît comme un réel exploit sportif, un pari audacieux qui a repoussé les frontières de l'endurance et de l'ingéniosité. L'aventurier de quarante-deux ans confiait même, dans l'une de ces dernières vacations radio, qu'il n'avait jamais autant souffert que cette fois, témoignant de l'intensité de l'épreuve physique et mentale.
Les conditions de cette traversée unique en son genre ont été plus difficiles que prévu, avec la houle, le vent et les déferlantes. L'homme-poisson, équipé de palmes et d'une combinaison néoprène, a évolué à travers une gigantesque chaîne alimentaire. Près de 150 espèces différentes, des dorades aux barracudas, ont peuplé son environnement. Plus gros et plus dangereux encore : il a aussi croisé un requin. De quoi ne pas avoir très envie de lâcher sa petite embarcation avant la fin de son périple, renforçant la nécessité de rester vigilant et constamment en alerte.
Une Aventure à Dimension Scientifique et Technologique
Au-delà de l'exploit purement sportif, Guy Delage a tenu à ajouter un pari scientifique à sa démarche. Quelque deux cents chercheurs ont été associés à son aventure, transformant la traversée en une véritable plateforme d'expérimentation. Des programmes de recherche en physiologie, nutrition, matériaux et océanographie ont rendu possible l’expérience. Ces recherches ont principalement porté sur le matériel, incluant une combinaison à fort indice thermique, des palmes conçues pour résister à quelque deux millions de battements et des masques panoramiques élargissant le champ de vision à 180 degrés, des innovations cruciales pour une immersion prolongée en milieu hostile.
Le volet scientifique comprenait également un suivi physiologique rigoureux. Chaque soir, le nageur devait transmettre par un système informatique à destination d'un satellite des données physiologiques recueillies à l'aide de capteurs placés sur son corps. Malheureusement, l'oxydation de l'ordinateur ayant interrompu ce programme dès le 5 janvier, les enseignements de cette aventure risquent d'être limités dans ce domaine spécifique, soulignant les défis technologiques rencontrés en haute mer.
L'expérience était également difficile, mais elle ouvrait sur la connaissance des océans en général et du monde pélagique en particulier. "Ocean Observer" devait être une opération d’alerte à destination du grand public. Son objectif était de vérifier la capacité physiologique de l’homme à résister à la vie en saturation à faible profondeur assortie de remontées successives, et d'observer les mécanismes de stress d’une telle épreuve. La sensibilisation à la fragilité des écosystèmes marins était un moteur important. L'opération visait à attirer l'attention sur les enjeux cruciaux que sont la pollution, la pression de la pêche et les contraintes climatiques, qui sont autant de phénomènes qui détruisent l’équilibre océanique. Et pourtant l’avenir de l’homme se joue là-bas, dans les profondeurs bleu marine, puisque le phytoplancton produit 80 % de notre oxygène.
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L'engagement de Guy Delage avec l'océan ne s'est pas arrêté là. En 1998, il a tenté de traverser l'océan Indien en dérivant dans une cloche sous-marine, à 7 mètres de profondeur, lors de "Mission Oxygène". De 2002 à 2016, il a mené de nombreuses explorations en plongée et snorkeling, au contact de grands mammifères marins dans les Caraïbes et l'océan Pacifique, poursuivant ainsi sa mission de connaissance et de protection des mers.
Le Radeau "Océanantes" : Ingénierie et Survie en Mer
Le succès de la traversée de Guy Delage a été intrinsèquement lié à la conception et à la fonctionnalité de son radeau. Le bateau radeau a été conçu chez Grassi à La Rochelle, un acteur reconnu dans le domaine de la construction navale. Ce minuscule radeau, partie habitable de 2 mètres de long sur 0,6 mètre de large et 0,75 mètre de haut, était essentiel pour la survie du nageur. Il transportait 110 kg d'équipements, incluant les vivres et le matériel nécessaire pour cinquante-cinq jours d'autonomie.
Les moyens de communication étaient vitaux pour la sécurité et le suivi de l'expérience scientifique. Des liaisons satellitaires Immarsat B et C, ainsi que des radios B.L.U et V.H.F., assuraient la connectivité avec le monde extérieur, malgré les aléas techniques comme l'oxydation de l'ordinateur. Le radeau, agissant comme un point d'ancrage et un refuge, était le seul lien de Guy Delage avec le monde terrestre, lui offrant le repos et la protection nécessaires entre ses sessions de nage dans l'immensité océanique.
L'Héritage et les Nouveaux Défis : L'Inspiration d'un Pionnier
Par sa démarche, le nageur souhaitait s'inscrire dans la lignée des grands défis d'Alain Bombard, naufragé volontaire et solitaire sur l'Atlantique en 1952, ou de Gérard d'Aboville, premier rameur à avoir traversé l'Atlantique en 1980, puis le Pacifique en 1991. Guy Delage a créé un héritage, inspirant une nouvelle génération d'aventuriers à repousser leurs propres limites et à explorer les mystères des océans.
Parmi eux, Fabien Leroux, 51 ans, nageur et plongeur amoureux de la nature, est né à Guérande en Loire-Atlantique. Il s'est mis en tête de traverser l'Atlantique à la nage et en dérive, attaché à un radeau, suivant les traces de son héros. Ce défi a mûri en deux temps pour Fabien. D'abord lorsqu'il était à l'armée en 1995 : "J'ai vu l'arrivée de Guy Delage à la télé. Quand j'ai vu ça, moi, j'étais déjà nageur. Je me suis dit incroyable, moi aussi un jour, je vais faire ça." Puis, les aléas de la vie l'ont conduit à mettre ce projet en suspens : "Puis je me suis marié, les enfants, le travail, etc." L'autre événement déclencheur, plus dramatique, fut un AVC au volant de sa voiture en 2018. "C'est vraiment l'AVC qui m'a fait dire 'bon maintenant on arrête les bêtises, on va le faire'. C'est vraiment un élément qui a été un moteur et qui m'a fait sortir de l'hôpital au bout de cinq jours. J'ai été paralysé de toute la moitié droite du corps et moi je refusais le diagnostic du neurologue qui me disait qu'il allait m'arrêter pendant six mois. Je lui ai dit, ça c'est impossible", se souvient Fabien Leroux.
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Le projet de Fabien Leroux vise une traversée de près de 4 000 km entre Mindelo au Cap Vert et l'île de La Barbade dans la mer des Caraïbes. Son radeau baptisé "Option" est un trimaran miniature conçu par l'entreprise Grassi Bateaux sur le plateau nautique de La Rochelle, la même entreprise qui a conçu le radeau de Guy Delage. Ce radeau fait 4,30 mètres de longueur, 2,50 mètres de largeur et 1,88 mètre de hauteur. "Il y a trois coques, ça permet d'avoir une bonne stabilité sur l'eau. J'ai déjà dormi à bord, c'est comme un matelas gonflable, on dort très bien." Fabien Leroux emporte "tout ce qu'il me faut à bord pour vivre pendant 50 jours". Il souligne l'importance d'être bien attaché à son bateau, "parce que s'il y a des creux de plus de deux 2,50 m, vous ne voyez plus le bateau !"
Pour assurer son autonomie en mer, Fabien Leroux prévoit de stocker 4 000 litres d'eau dans les flotteurs du radeau, qui est équipé d'une éolienne et de panneaux solaires. Un dessalinisateur est également à bord pour transformer l'eau de mer en eau douce, permettant de prendre des douches. "Mine de rien, une session d'une journée, c'est 12 heures de nage, trois sessions de quatre heures chacune. J'ai une combinaison, mais il faut quand même que j'enlève le sel. Donc je vais dépenser pratiquement 400 litres d'eau, juste pour les douches." Côté alimentation, il part avec 150 kilos de nourriture lyophilisée pour "tout ce qui va être l'apport protéinique chaque jour. Parce que je vais dépenser 7 000 kilocalories par jour."
Après trois années de préparation et un budget de 155 000 euros, Fabien Leroux est dans la dernière ligne droite de sa préparation. "Le physique, c'est très important, mais le mental l'est encore plus." Il bénéficie d'un préparateur physique, d'un coach mental et d'un docteur spécialisé dans l'autohypnose. Aujourd'hui, il ne dort que quatre heures par nuit. Le radeau, sorti du hangar de l'entreprise Grassi, a été mis à l'eau dans le port des Minimes avant une sortie de test et d'entraînement au large de l'île de Ré. La navigation se fera en profitant des courants et des alizés depuis le Cap Vert. "Mon objectif à chaque fois que je vais faire une mise à l'eau, c'est de bien régler mon cap parce que le radeau, c'est comme un tronc d'arbre. Il va traverser l'océan, mais ce que je veux, c'est arriver à La Barbade." Le radeau lui-même sert de "boussole" : "L'objectif, c'est vraiment de nager derrière parce que c'est lui qui me donne le cap. C'est comme ma boussole en fait." Une ligne de vie de dix mètres, sécurisée, le reliera au bateau qui avancera à trois nœuds, pas plus. Adoubé par son héros Guy Delage, qu'il a eu la chance de rencontrer pour partager son défi, Fabien Leroux mise sur un départ aux alentours de la mi-décembre, en fonction des conditions météo. Si tout va bien, l'aventurier arrivera à La Barbade après 50 jours de nage et de dérive. L'occasion aussi de sensibiliser la jeunesse à la pollution plastique des océans à travers son association Ocean Heart créée en 2019.