La Manche, cette étendue d'eau qui sépare la France et l'Angleterre, a toujours été un terrain de jeu pour les pionniers et les aventuriers cherchant à repousser les limites du possible. Depuis plus de deux siècles, la trentaine de kilomètres qui sépare Calais de Douvres inspire ces esprits audacieux. Le littoral calaisien porte en lui l’esprit des grandes traversées, et c'est dans cette lignée que s'inscrit l'exploit de Franky Zapata, l'inventeur français qui a marqué l'histoire de l'aviation individuelle. Un symbole et une aventure humaine et technologique, la traversée de la Manche n’a jamais été un simple voyage. Des ballons du XVIIIe siècle aux drones pilotés de demain, la Manche reste un terrain d’expérimentation et de dépassement de soi. C’est ici, à deux pas des plages de la côte d’Opale, que l'effervescence des grands jours a clairement envahi le petit aérodrome de Saint-Inglevert (Pas-de-Calais) lors des préparatifs de cet événement historique.
L'Exploit Historique du 4 Août 2019 : Un Homme dans le Ciel
Le monde entier a eu les yeux rivés sur le ciel au-dessus de la Manche le 4 août 2019, lorsque Franky Zapata, l'homme volant, a réussi l'exploit historique de la traversée. Parti de Sangatte, au Pas-de-Calais, il a volé durant 22 minutes au-dessus de la mer, à une vitesse de 170 km/h avant d'atterrir à Douvres, au Royaume-Uni. Cette réussite fut époustouflante, marquant un contraste frappant avec la précédente tentative du 25 juillet 2019, où l'inventeur du Flyboard Air était tombé dans l'eau. Ce jour-là, le Marseillais de 40 ans, créateur de ce drôle d’objet volant, s'est préparé à entrer dans l'histoire, aidé d’une équipe de 14 personnes, dont sa femme et son fils de dix ans. Devant des centaines de curieux venus assister à l'exploit, Franky Zapata s'est élancé vers 8h15 de Sangatte, dans le Pas-de-Calais. Il a atterri à St Margarets Bay, près de Douvres en Angleterre, sur les coups de 8h40, devant un autre public qui l'attendait. La traversée s'est « très bien » passée, a réagi Franky Zapata à son arrivée. Malgré la fatigue et « les cuisses qui brûlent », le Marseillais a pris « du plaisir » et s'est réjoui d'avoir réussi, déclarant : « C'était malade ! » Très ému, il a remercié son équipe, sa famille et ses amis qui ont travaillé « très dur, près de 16 heures par jour » pour que cet exploit soit possible. Pour sa femme, tout aussi émue, « c'est vraiment une journée parfaite », ajoutant qu'ils allaient fêter ça entre eux.
Le Flyboard Air : Technologie et Fonctionnement d'une Machine Volante
Au cœur de cet exploit se trouve le Flyboard Air, une invention révolutionnaire de Franky Zapata. Posé sur une machine équipée de cinq mini-turbos réacteurs, Franky Zapata contrôle et fait démarrer son flyboard, qui développe une puissance impressionnante de 1 500 chevaux, à l'aide d'une télécommande sans fil. Il enfourche l'appareil via des chaussures spéciales, solidement fixées. Pour avancer ou reculer, aller à droite ou à gauche, l’ancien champion de jet ski joue sur l’inclination de son corps, exploitant une technique qu'il maîtrise à la perfection. Un GPS à bord lui sert de guide pour la navigation. Sur son dos, il porte un sac rempli de 35 litres de kérosène, relié au flyboard par deux tuyaux. Stéphane Denis, le directeur artistique du projet, explique que « Le carburant est du kérosène jet comme celui qu’on trouve dans les hélicoptères ». Cette machine, qui a évolué depuis la première version du "Flyboard" en 2011, propulsée par la pression de l'eau, est devenue le "Flyboard Air" en 2016, un appareil propulsé par quatre micros turboréacteurs. Lors de sa traversée réussie, son Flyboard volait à une allure de « 160 km/h » en moyenne, a-t-il indiqué. Le Flyboard Air est capable de décoller et d'évoluer jusqu'à 190 km/h et à une altitude de 70 m, bien que son autonomie soit d'une dizaine de minutes.
Le Défi de la Traversée : Distance, Vitesse et Altitude
La traversée de la Manche représente un défi de taille en raison de la distance à parcourir et des contraintes techniques de l'engin. Les 36 kilomètres qui séparent Sangatte de Douvres devaient initialement être bouclés en moins de 20 minutes, mais Franky Zapata ne pouvait pas traverser la Manche d’une traite. Franky Zapata et son flyboard ont volé entre 15 et 20 mètres au-dessus de la mer pour cette première traversée. Cette altitude est celle à laquelle il évolue habituellement et lui permet de voir les bateaux. Cependant, l'avis défavorable rendu dans un premier temps par la préfecture maritime avait failli changer tous ses plans, le forçant à envisager de voler à minimum 70 mètres de hauteur, une complexité supplémentaire qui, heureusement, est tombée par la suite. S’il est capable de pousser son flyboard jusqu’à 200 km/h pour s’amuser, Franky Zapata avait déclaré qu'il ne prendrait aucun risque, visant à voler à 140km/h de moyenne. Finalement, il a atteint une vitesse de 170 km/h lors de l'exploit.
Le Ravitaillement en Mer : Une Étape Cruciale et Riche en Rebaptements
La question du ravitaillement a été l'un des aspects les plus complexes et déterminants de la traversée. Transporter 70 litres de kérosène, l'autonomie nécessaire pour une telle distance, aurait été trop lourd pour la machine, équivalant au poids d'une personne. Le Flyboard Air, avec son sac à dos de 35 litres, est limité en autonomie. Par conséquent, un ravitaillement était indispensable. Le plan initial prévoyait de se ravitailler deux fois en vol, à l’aide d’un bateau positionné en mer. Pour l'équipe, c’était plus pratique car cela évitait de se poser sur le bateau, ce qui aurait enlevé des contraintes, notamment celle de la possibilité d’une mer déformée. Cependant, un avis défavorable sur cette tentative, rendu il y a quelques jours par la préfecture maritime, a obligé le Marseillais à revoir ses plans. Ce départ du plan initial est dû à une interdiction de ravitaillement dans les eaux françaises. En conséquence, il a fallu changer tous les plans et développer à la dernière minute des sacs à dos de kérosène plus gros. Finalement, il n’y a eu qu’un ravitaillement, côté anglais, à 18km des côtes françaises. À mi-chemin, soit après 18 kilomètres de traversée, l’inventeur a dû se poser sur un bateau d’une longueur de dix mètres pour changer de sac à dos et repartir avec 35 litres de kérosène plein le dos, le tout en moins de deux minutes. Franky Zapata a dû faire attention à la houle pour réussir au mieux son atterrissage. Ironie de l’histoire, la préfecture maritime a changé d’avis et finalement rendu un avis favorable, mais trop tard pour aller rechercher dans le Sud tout le système de ravitaillement. Lors de son premier essai le 25 juillet, le Marseillais avait heurté à très faible allure la plateforme du bateau de ravitaillement, le faisant tomber dans l'eau. Pour la tentative réussie, son équipe et lui avaient prévu un bateau « plus grand », positionné dans les eaux françaises. Le ravitaillement a duré moins de deux minutes, permettant à l'homme volant de parcourir les quelque 35 km qui séparent les côtes française et anglaise en 25 minutes au total, incluant l'arrêt.
Lire aussi: Théo Curin : un exploit aquatique exceptionnel
Préparation et Sécurité : Les Coulisses d'un Exploit
La réussite de cette traversée n'est pas le fruit du hasard, mais d'une préparation méticuleuse et d'une ingénierie axée sur la sécurité. L'ancien champion du monde de jet ski, le Marseillais, a suivi une préparation physique de très haut niveau pour réussir cette traversée très exigeante. Il a décrit l'effort comme étant d'une vingtaine de minutes, ce qui correspond à ce qu'il a fait dans sa vie, à savoir des courses de jet-ski, mais avec une sensation intense de brûlure au niveau des cuisses, qu'il compare à une longue descente à skis. Il plaisante en disant que si l'on veut ressentir l’effort, il faut se mettre en chaise contre le mur avec cinquante kilos sur le dos et rester un quart d’heure ainsi. Le quadragénaire n’a pas chômé pendant sa préparation. Un gros accident de ski en février dernier a bien failli tout remettre en cause. Il a fait cinq jours de réanimation, a eu une vingtaine de fractures, quinze côtes cassées, et trois fractures du bassin, avec tout le côté gauche de son corps quasiment broyé. Il a eu du mal à s’en remettre. Cependant, il a passé quatre mois à faire trois entraînements par jour pour rattraper le retard, affirmant être prêt.
Le principal risque reste évidemment celui d’un crash en pleine mer. Mais, même si le risque zéro n’existe pas, Franky Zapata, qui évaluait à 70 % ses chances de réussite, a tout testé depuis des années pour éviter le pire. Stéphane Denis rassure en expliquant que Zapata a fait un travail inimaginable sur la sécurité, prévoyant chaque panne et provoquant des pannes sur la machine pour voir comment elle réagit. Ce n’est pas un fou qui met une grenade entre ses pieds et qui se propulse ; il a réfléchi à tout à de multiples reprises et teste son flyboard lui-même, réduisant considérablement les erreurs techniques. Les conditions météorologiques ont également joué un rôle crucial. Si la tentative était prévue entre six et neuf heures du matin, c’est avant tout pour éviter les grosses chaleurs annoncées dans le Nord. « Plus il fait chaud, plus il consomme et plus c’est dur physiquement. Plus il fait frais, mieux c’est pour lui », explique son directeur artistique. La force du vent est aussi capitale, car un vent de face ralentirait sa traversée et pourrait l’empêcher de rejoindre le point de ravitaillement. Normalement, un vent de dos était prévu pour ce jeudi matin lors de la première tentative, mais des rafales peuvent venir tout changer. Pour l'atterrissage final, si tout se passait bien, Franky Zapata devait atterrir de l’autre côté de la Manche dans la ville anglaise de Douvres. Le lieu exact a été gardé secret, mais on sait qu’il s'est posé sur une falaise située à 30 mètres de hauteur, un lieu que l'un des membres de son équipe a décrit avec un sourire comme étant « magnifique qui ressemble au village des Hobbits ».
Un Hommage à l'Histoire : Dans les Traces de Louis Blériot
La date du 25 juillet pour la première tentative n'a pas été choisie au hasard. Si Franky Zapata s’est élancé ce jeudi 25 juillet de Sangatte pour tenter de traverser la Manche, c’était pour faire un clin d’œil à Louis Blériot, qui fut le premier à réussir à rallier la France et l’Angleterre en avion le 25 juillet 1909. En réussissant cette traversée, Franky Zapata a reproduit 110 ans plus tard l'exploit de Louis Blériot, premier aviateur à avoir franchi la Manche par les airs. Traverser la Manche n’a jamais été un simple voyage ; c’est un défi, un symbole, une aventure humaine et technologique. La Manche est un lien entre légendes et futur. Sur la plage de Calais, à deux pas de la plage de Blériot ou encore au Terminal Ferry, des monuments rendent hommage à ces pionniers : une stèle en mémoire de Louis Blériot et une autre dédiée à Matthew Webb, premier nageur de la Manche. Aujourd’hui encore, Calais incarne ce lien symbolique entre la France et l’Angleterre, entre tradition et innovation.
Lire aussi: 180 km à la Nage : L'Exploit de Noam Yaron
Lire aussi: Stève Stievenart et ses records