L'industrie du transport maritime, essentielle au commerce mondial, est également une contributrice significative aux émissions de gaz à effet de serre. Face à ce constat, l'entreprise morlaisienne Grain de Sail a choisi de décarboner la filière en utilisant des voiliers cargos modernes, proposant ainsi une alternative audacieuse pour l'acheminement de matières premières délicates comme le cacao et le café, ainsi que de produits finis tels que le vin bio. Cette initiative s'inscrit dans une logique de développement durable et de respect de l'environnement, démontrant qu'un autre modèle est possible pour le transport international.
Genèse d'une Aventure Maritime Écologique
L'histoire de Grain de Sail débute en 2010, lorsque l'idée d'une alternative à la pollution générée par le transport maritime conventionnel a germé. Les fondateurs, Jacques et Olivier Barreau, sont des passionnés de voile et possèdent une belle expérience de projets maritimes. Issus d'une famille où l'écologie avait déjà une place centrale - leurs parents produisaient du cidre bio - les deux frères ont développé un goût prononcé pour l'environnement, renforcé par leurs carrières dans les énergies renouvelables, notamment l'éolien, et leur passion pour les sports de voile. Tout cela s'est progressivement combiné pour les mener à imaginer ce projet ambitieux : faire traverser l'Atlantique à la voile à du chocolat cultivé en agriculture biologique.
L'idée de départ a toujours été de produire des cafés et chocolats d’exception dont les matières premières seraient transportées par un cargo à voile, un mode d’approvisionnement synonyme d'aventure maritime et de respect de l'environnement. Pour relever ce défi, l'entreprise bretonne s'est lancée en premier lieu dans la production agroalimentaire. En 2013, Grain de Sail lance sa production de café à partir de grains du Brésil, de Colombie, du Costa-Rica, du Congo, du Mexique, puis en 2015 la fabrication de chocolat à partir de cacao. Tous ces produits sont issus d'agriculture biologique, avec la particularité d'être presque tous vendus en Bretagne. Ce positionnement stratégique a permis de créer un besoin de transport en devenant torréfacteur de café et chocolatier, convainquant ainsi les banques de financer le premier navire. En 2011, l'entreprise s'essaye à son premier transport de café à l'aide d'un petit voilier de 11 mètres, transportant une tonne de café vert. En 2016, pour ramener du café et du cacao de République Dominicaine, Grain de Sail fait appel à la société Fairtransport, une compagnie de transport de marchandises à la voile sans moteur.
Cependant, la volonté de maîtriser pleinement ses approvisionnements à la source pousse Grain de Sail à imaginer son propre moyen de transport. C'est à ce moment que Loïc Briand, issu de la Marine Marchande, rejoint les frères Barreau. Après deux ans de conception, le premier voilier cargo de Grain de Sail a été mis à l'eau, choisissant Saint-Malo comme port d'attache.
Le "Grain de Sail I" : Un Navire Pionnier au Service de l'Environnement
Le premier voilier cargo moderne de Grain de Sail, baptisé "Grain de Sail I", a vu le jour en 2020 après deux ans de chantier, suite au lancement du projet en 2018. Long de 28 mètres et construit en acier, ce navire est un véritable laboratoire flottant des énergies propres. Il est équipé de panneaux solaires, d'hydrogénérateurs et d'éoliennes, cumulant ainsi diverses sources d'énergie propre. Cette goélette aux 520 m² de voilure au portant, avec sa coque en aluminium solide et légère, annonce une capacité de 50 tonnes de marchandises, une "coquille de noix" par rapport aux porte-conteneurs qui peuvent transporter jusqu’à 200 000 tonnes.
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L'objectif de ce navire est clair : ne jamais voyager la cale vide. Un trajet type est fixé : de la Bretagne, le voilier met le cap sur New York avec une cargaison de vins bio français. Ensuite, il se dirige vers les Caraïbes, chargé de matériel humanitaire. Enfin, le retour vers la France s'effectue la cale pleine de cacao.
Le 9 octobre 2020, le navire est baptisé au cidre dans le port de Lorient, un mois avant de quitter Saint-Malo pour sa première transatlantique le 18 novembre, avec 14 000 bouteilles de vin bio à bord. Depuis sa mise en service, il a réalisé six fois la boucle transatlantique.
Les concepteurs ont apporté un soin particulier aux conditions de transport pour des marchandises délicates. Pour le vin, par exemple, les bouteilles sont déposées sur des palettes et sécurisées à l'aide de sangles, tandis que la cale a été aménagée avec des coussins gonflables pour éviter le déplacement de la cargaison. La maîtrise de la température et de l'humidité est également indispensable pour préserver la qualité du vin et du cacao. À cet effet, le navire est fortement isolé, s'inspirant des techniques d'isolation des bateaux de pêche. Le chauffage et la réfrigération, ainsi que les autres besoins en électricité du bateau, sont assurés par les deux éoliennes, les dix panneaux solaires et les deux hydrogénérateurs. Ces derniers sont des alternateurs reliés à des hélices en rotation sous l’eau, garantissant une autonomie énergétique.
Le bilan carbone de ce mode de transport est très satisfaisant : la goélette consomme moins de deux grammes de CO2 par tonne transportée et par kilomètre parcouru, soit au minimum dix fois moins d’émissions de CO2 que par cargo traditionnel, qui en brûlent dix fois plus. Comme l'explique Stefan Gallard, directeur marketing de l'entreprise, les nuisances des porte-conteneurs vont au-delà des émissions de CO2, incluant les oxydes de soufre et d'azote, les collisions avec les cétacés et la pollution sonore. Grâce à l'utilisation de l'énergie du vent, qui est gratuite et entièrement renouvelable, Grain de Sail réduit l'impact carbone de 90 %, avec un minimum de technologies pour faciliter l'utilisation de ces moyens de transports.
Une Traversée Atlantique entre Aventure et Sécurité
Une traversée transatlantique à la voile dure en moyenne vingt-cinq à trente jours. Le "Grain de Sail I" accoste généralement à Elizabeth, un port industriel du New Jersey, pour décharger ses caisses de vin destinées à un réseau de restaurateurs et de cavistes, avant de se diriger vers la marina de Brooklyn. Stefan Gallard se souvient de la première arrivée le 16 décembre 2020 : il faisait -15 °C et un blizzard était annoncé. Le capitaine avait alors décidé de traverser la baie malgré tout, longeant la statue de la Liberté et passant sous le pont de Brooklyn, pour accoster à la nuit. Le lendemain, le pont était recouvert de 30 centimètres de neige.
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L'escale new-yorkaise ne dure que quelques jours. Puis, le navire largue à nouveau les amarres, cette fois chargé de matériel médical et de biens de première nécessité (produits d’hygiène infantile, lits médicalisés, fauteuils roulants…). Ces articles, collectés auprès d’hôpitaux de la ville par la fondation humanitaire Afya, sont destinés à une ONG dominicaine, Moschta, qui les utilise pour sa clinique mobile consacrée aux communautés défavorisées de République dominicaine.
Bien que la goélette navigue hors période cyclonique (de juin à novembre), elle peut être confrontée à des vents de 60 nœuds (environ 110 km/h) et des creux de plusieurs mètres, des conditions musclées. Comme sur certaines courses, un routeur météo externe, que les marins appellent "Max" et considèrent comme le cinquième membre de l’équipage, conseille le meilleur trajet et prévient des grains à venir. Pour ces situations, les quatre marins à bord préparent leurs casques, gilets de sauvetage, harnais et balises de détresse, permettant d'adapter à l'avance les configurations de voiles et de se préparer aux manœuvres d'urgence. Hormis ces coups de tabac, les journées sont généralement calmes. Les marins veillent à éviter les collisions avec d’autres bateaux, bien que ceux-ci soient rares, et profitent du ciel et de la mer, observant les dauphins, les poissons volants et les tortues. Les navires Grain de Sail sont plus lents que les cargos conventionnels, voguant à une allure de 9 à 11 nœuds et réalisant une transatlantique en 18 à 20 jours contre 10 à 12 jours pour un navire classique, ce qui réduit également le risque de collision.
À chaque chargement, pour limiter les effets du roulis, beaucoup plus important que sur un cargo classique, les marins veillent à arrimer et à caler les caisses contenant 15 000 bouteilles de vin, le matériel humanitaire, ou les 26 palettes de cacao, selon l’étape du voyage. Au départ de France, le bateau est assez léger et haut sur l’eau, offrant plus de prise au vent, ce qui nécessite de remplir les ballasts (réservoirs d’eau servant de lest) à bloc pour stabiliser le navire. La boucle complète dure environ trois mois et s’effectue entièrement à la voile, sauf pour les entrées et sorties de port où l'utilisation du moteur est obligatoire.
Le Cacao Dominicain : Un Choix Éthique et Durable
La chocolaterie de Morlaix se fournit en cacao depuis dix ans auprès de la République dominicaine, un pays qui, avec le Pérou, est le fleuron du cacao biologique. Environ 95 % du cacao y est bio et largement cultivé en agroforesterie, comme le confirme Frédéric Amiel, auteur et coordinateur en France des Amis de la Terre. L’île fait quasiment figure d’exception dans une économie où, chez le principal fournisseur, l’Afrique de l’Ouest, les planteurs défrichent la forêt pour multiplier les monocultures. En République dominicaine, le terme "cacao" n’est pas synonyme de déforestation.
Ce choix du bio est primordial pour obtenir un cacao "propre", car la majorité des émissions de CO2 (70 %) proviennent de sa culture, non de son transport. Les producteurs ont été dénichés par Julia Salaün, la directrice des achats de Grain de Sail. Pour les coordonner, l'entreprise a choisi la coopérative dominicaine Rizek, affiliée à Fuparoca (Fondation d’appui aux producteurs de cacao). Fuparoca, en tant que fondation, ne peut pas faire de bénéfice, ce qui assure que l’argent payé à Rizek est redistribué aux producteurs. De plus, Fuparoca adhère à un projet piloté par le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) qui encourage les paysans à accroître leurs revenus via la transformation des fèves, notamment par la torréfaction et le broyage.
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Contrairement à de nombreuses chocolateries artisanales du mouvement "bean to bar", les dirigeants de Grain de Sail ont décidé de ne pas transformer le cacao eux-mêmes. Cette approche permet de laisser la transformation aux producteurs, leur rapportant 1 000 dollars par tonne, revenu qui s’ajoute à la vente du cacao. Alors que le cours mondial du cacao certifié bio est de 2 940 dollars la tonne, Grain de Sail offre 3 000 dollars la tonne directement aux cultivateurs. Il s'agit là d'une façon de faire du commerce équitable, sans passer par les labels, souvent contestés. En effet, des trafics de cacaos "ordinaires" transformés en "certifiés durables ou équitables" sont fréquents, où les bénéfices sont partagés entre intermédiaires et où les primes supposées améliorer le revenu du planteur sont rarement payées, comme l'assure François Ruf, économiste et agronome au Cirad.
Le transport de la pâte de cacao quitte la République dominicaine par le port de Puerto Plata, sur la côte nord, ou celui de Boca Chica, au sud. Les dockers aident les marins du voilier-cargo à charger les palettes de 1 à 1,2 tonne à bord. Après avoir fait le plein d’un festival de fruits exotiques pour sa consommation à bord, l’équipage revient en métropole. Grain de Sail se sent responsable face à l'historique colonial associé au commerce des matières premières issues de pays tropicaux, avec des pouvoirs d’achats très asymétriques, et s'efforce d'éviter cela par une rémunération juste et en laissant une part de la transformation aux producteurs. Sans tomber dans une dynamique de "sauveurs blancs", l'entreprise réalise aussi du transport humanitaire gratuit vers la Guadeloupe pour l’ONG L’Arche, qui soutient des femmes en situation précaire.
Entre Éthique, Écologie et Rentabilité : Les Défis d'un Modèle Innovant
Le transport à la voile représente un investissement financier conséquent pour Grain de Sail. Le coût du bateau s’élève à 2 millions d’euros. Le transport par voilier revient dix fois plus cher à l'entreprise que par cargo traditionnel, soit trois euros par kilo de marchandise au lieu de 30 centimes. Cependant, Grain de Sail ne répercute que 13 centimes du surcoût par tablette de chocolat, celles-ci étant vendues de 2,65 à 3,10 euros les 100 grammes, des prix comparables au chocolat bio venu par cargo classique. Ce choix est assumé, car l'entreprise est convaincue que le transport décarboné est faisable et que les consommateurs sont prêts à soutenir cette démarche.
Pour conjuguer éthique, écologie et rentabilité, il faut sans cesse arbitrer. Par exemple, la chocolaterie initiale de Lanmeur étant devenue trop petite, elle a été remplacée en octobre 2021 par un bâtiment actuel de 2 500 m² sur les hauteurs de Morlaix. Face au succès inattendu du chocolat, qui est devenu le moteur économique de l'entreprise, Grain de Sail a fait le choix de privilégier le transport de cacao par voilier, tandis que le café continue, du moins pour un temps, à naviguer en cargo classique. Stefan Gallard estime que ce compromis n'est pas "fâcheux pour l’écologie", mais relève du pragmatisme : il faut accepter que tout ne soit pas faisable instantanément.
Le cercle vertueux du transport à la voile s'arrête en partie après le déchargement. Après avoir été déchargé à Saint-Nazaire ou à Brest, deux points d’entrée pour l’importation des produits bio en France, le cacao, dépendant de l’infrastructure existante, est acheminé par la route jusqu’à Morlaix, tandis que le voilier rentre à Saint-Malo. Pour limiter les kilomètres parcourus par voie terrestre, la distribution du chocolat est quasi exclusivement régionale. Une nouvelle chocolaterie est d'ailleurs prévue à Dunkerque en 2027, un port qui permettra de livrer les Hauts-de-France, l’Île-de-France et le Grand Est.
En interne, Grain de Sail adopte un fonctionnement atypique, avec des grilles de salaires respectant un différentiel de 1 à 3,5 du plus petit salaire (supérieur au SMIC) aux postes de direction inclus. L'entreprise limite l’apport en ressources grâce à une forte isolation des bâtiments et à de nombreux systèmes fermés à récupération d’énergie ou d’eau. Par exemple, la chaleur dégagée par les concheuses (mélangeurs pour fabriquer le chocolat) est récupérée pour chauffer l’eau du bâtiment. Concernant la rémunération des producteurs de cacao, l'entreprise a estimé que les cours étaient trop faibles et a revu les tarifs à la hausse pour qu’ils soient plus justes. Bien que les cours aient explosé en raison du réchauffement climatique, les prix offerts sont désormais considérés comme plus équitables.