Le transport maritime à la voile connaît une résurgence notable, portée par des préoccupations environnementales croissantes et une volonté de réduire l'empreinte carbone du commerce international. Des entreprises pionnières aux grands groupes, nombreux sont ceux qui réévaluent le potentiel du vent comme source d'énergie propre et fiable. Cet article explore l'histoire de cette renaissance, les technologies émergentes, les défis à relever et les perspectives d'avenir pour le transport maritime à la voile.
Un Retour aux Sources : L'Héritage des Cap-Horniers
À la fin du XIXe et au début du XXe siècles, les cap-horniers, imposants voiliers, dominaient les routes maritimes, transportant des marchandises à travers le monde. Ces navires, véritables prouesses techniques pour leur époque, ont marqué l'apogée du transport à la voile avant d'être progressivement supplantés par les navires à moteur, plus rapides et moins dépendants des conditions météorologiques. Aujourd'hui, l'Anemos, avec ses mâts culminant à 64 mètres et sa capacité de transporter 1 100 tonnes de cargaison, rappelle les dimensions de ces fiers cap-horniers.
Pourquoi le Vent ? Une Alternative Durable aux Combustibles Fossiles
Face aux enjeux climatiques et à la nécessité de décarboner le secteur maritime, le vent apparaît comme une alternative séduisante aux combustibles fossiles. Yann Guézenec, responsable recherche et développement des chantiers Piriou, souligne que le gasoil, bien que formidable en termes de stockage et de concentration d'énergie, n'est plus une option viable. Les autres pistes, telles que les carburants d'origine végétale, le stockage d'électricité verte, l'hydrogène vert ou l'ammoniac, posent des problèmes de disponibilité, de sécurité, de poids ou d'encombrement, limitant leur utilisation à des sorties à la journée.
Le vent, en revanche, est une source d'énergie gratuite et abondante, ne nécessitant pas de stockage à bord. Cette évidence a conduit des armateurs militants à investir dans des voiliers, malgré leur taille modeste par rapport aux porte-conteneurs géants.
Les Acteurs du Renouveau : Entre Innovation et Tradition
Plusieurs entreprises se sont lancées dans l'aventure du transport maritime à la voile, chacune avec sa propre approche et ses propres technologies.
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TOWT (TransOceanic Wind Transport) : Cette compagnie maritime française voit grand, avec l'Anemos déjà opérationnel et plusieurs navires en commande. L'Anemos, premier navire de TOWT, a été livré à Concarneau par les chantiers PIRIOU. Ce voilier-cargo est unique au monde par ses caractéristiques techniques : 81 mètres de longueur, 15 mètres de large, 63 mètres de haut. Il est équipé d'une technologie de voile issue de la course au large et automatisée, lui permettant de naviguer à 100% à la voile, avec un système de routage autonome reposant sur l'intelligence artificielle et des données météorologiques. Une technologie de récupération de l’énergie de sillage grâce aux dynamos et aux hélices à pas variables complète le dispositif.
Grain de Sail : Cette entreprise bretonne a fait le choix de transporter ses propres matières premières pour ses besoins de production de chocolat et de café. Avec le Grain de Sail II, un voilier de 52 mètres de long, elle transporte notamment les matières premières nécessaires à son propriétaire, chocolatier à Morlaix. L'entreprise envisage également de ramener du rhum des Antilles.
Neoline : Basée à Nantes, cette société travaille sur le Neoliner Origin, un voilier Ro-Ro (Roll on/Roll off) de 136 mètres de long, conçu par le bureau d'études Mauric. Ce navire permettra d'embarquer un navire de plaisance par sa vaste porte arrière, notamment pour l'exportation des bateaux Bénéteau vers les États-Unis. La route directe entre Saint-Nazaire et Baltimore passe juste à côté de Saint-Pierre-et-Miquelon, ce qui a conduit Neoline à envisager une escale dans l'archipel pour raccourcir les temps de trajet des produits frais et pour l'évacuation des déchets par bateau sous pavillon français. Le moteur au diesel (gasoil) sera hybridé avec de l'électrique, et Neoline travaille à l'installation d'un système de batteries réutilisées de véhicules électriques du groupe Renault. Progressivement, la société espère se passer de l'installation diesel, pour compléter plutôt avec une pile à combustible.
Windcoop: Cette coopérative lancera fin 2025 la construction d’un cargo à voile de 90 mètres de long, capable de transporter 210 conteneurs (environ 2 500 tonnes de marchandises). Le navire sera équipé de trois ailes rigides de 350 m² et pourra économiser jusqu’à 90 % de carburant selon ses promoteurs. Il naviguera à une vitesse moyenne de 9 nœuds (au lieu de 15 noeuds pour un porte-conteneur conventionnel), propulsé principalement par ses 3 voiles rigides de 1 050 m². Il sera opérationnel sur notre première ligne France-Madagascar, qui ouvrira en mai 2027.
Zéphyr & Borée : Cette compagnie maritime spécialisée dans l'armement de navires bas carbone travaille sur un concept de porte-conteneurs de 160 mètres de long, baptisé Williwaw, pouvant charger 1 300 unités.
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Chantiers de l'Atlantique : Ces chantiers navals imaginent un porte-conteneurs à voile de 227 mètres emportant 2 400 « boites ». Ils ont également développé SolidSail, une solution de propulsion vélique simple, sûre et sea proven. La première version de SolidSail, destinée aux navires de plus de 100m, a une surface vélique de 1500m² par gréement, et peut basculer pour diminuer le tirant d’air lorsque nécessaire.
Orient Express Silenseas : La marque portée par la société MarineCo assure le suivi de construction et l’exploitation de navires de croisière à propulsion vélique innovants et la commercialisation de séjours associés. Deux voiliers sont en construction aux Chantiers de l’Atlantique, avec des mises à l’eau en 2026 et 2027.
Technologies et Innovations : Vers une Navigation Plus Efficace
Les navires à voile modernes bénéficient de nombreuses avancées technologiques qui améliorent leur efficacité et leur sécurité.
- Automatisation des manœuvres : Les manœuvres sont mécaniquement assistées, voire automatisées, permettant de régler les voiles et/ou le cap du bateau par rapport aux variations du vent.
- Calculs de routage météo : Des logiciels de routage météo indiquent à chaque navire, en fonction de ses performances aux différentes allures, la meilleure route pour trouver un vent favorable.
- Matériaux et conception : Les nouveaux matériaux et les capacités de calcul permettent de concevoir des coques adaptées à la navigation à la voile, assurant la vitesse et la stabilité transversale.
- Ailes et voiles innovantes: Des entreprises développent des ailes rigides (ACCWing, Cormoran), des ailes gonflables (Aeroforce) ou des kites (Beyond the Sea) pour optimiser la propulsion vélique.
- Récupération d'énergie: TOWT utilise une technologie de récupération de l’énergie de sillage grâce aux dynamos et aux hélices à pas variables.
- Intelligence Artificielle: L'Anemos est équipé d'un système de routage autonome reposant sur l'intelligence artificielle et des données météorologiques.
Les Défis à Relever : Coûts, Vitesse et Sécurité
Malgré les avancées technologiques, le transport maritime à la voile doit encore surmonter plusieurs défis pour devenir une alternative viable au transport conventionnel.
Coûts : L'exploitation des voiliers reste plus coûteuse que celle des porte-conteneurs, en raison de leur taille plus modeste et de la nécessité d'une main-d'œuvre qualifiée. Cependant, les armateurs de cargos à voile essayent de proposer autre chose, comme l'utilisation de ports secondaires, des contrats à long terme pour de plus petits volumes et la prise en charge de toute la logistique. De plus, la différence de coût devrait se réduire car la propulsion classique va être pénalisée par la taxation des émissions de gaz à effet de serre.
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Vitesse : Les navires à voile sont généralement plus lents que les navires à moteur. Réduire la vitesse est la manière la plus simple de réduire aussi les émissions pour les propulsions à moteur. Il est possible que le transport maritime devienne généralement plus lent dans les années à venir.
Sécurité : La sécurité reste une préoccupation majeure, comme le montre le récent naufrage d'un voilier ancien. Il est essentiel de suivre et de partager les incidents sur les nouveaux bateaux pour améliorer les pratiques et le matériel.
Formation : Pour faire naviguer ces navires, il faut des marins professionnels retrouvant la culture du vent et de la voile. Il ne faudra pas omettre les mécanos. Même sur les plus beaux bateaux, il y a toujours quelque chose qui coince ou qui casse. S’il faut aller réparer en haut d’un mât de plusieurs dizaines de mètres, un peu d’entraînement ne sera pas inutile.
Perspectives d'Avenir : Vers un Transport Maritime Plus Vert
Malgré les défis, le transport maritime à la voile offre des perspectives d'avenir prometteuses. L'Organisation Maritime Internationale (OMI) a adopté des objectifs très sévères d'ici à 2050 en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ce qui incite les armateurs à investir dans des solutions alternatives. L'Union européenne a inclus le transport maritime dans le système de plafonnement et d'échange de quotas carbone et annoncé une « tarification » des émissions de gaz à effet de serre.
Le transport vélique semble viser des produits « à forte valeur ajoutée », tels que les vins et spiritueux, le café, le chocolat et certains produits de luxe. Des clients qui apprécient de pouvoir dire au consommateur final que leur produit a été transporté de manière vertueuse. L'image a un prix. Le produit « de luxe » peut cependant avoir une définition large. Rapide, avec des cales thermorégulées, Vela pourra charger certains produits alimentaires semi-frais.
Dans l'avenir, la dimension des navires à vent devrait augmenter, permettant de transporter des volumes de cargaison plus importants et de réduire les coûts. Les grands investisseurs financiers et les grands armateurs commencent à s'intéresser de près au vent.