Thierry Bouchard : Navigateur, Entrepreneur et Homme de Lettres au Cœur des Océans

Dans le vaste univers de la course au large, où les multicoques géants et les 60 pieds IMOCA captivent souvent l'attention, il existe également des figures emblématiques dont le parcours, bien que différent, n'en est pas moins remarquable. Thierry Bouchard incarne cette catégorie de marins, des « purs amateurs » au sens noble du terme, qui nourrissent des rêves d'océan et les transforment en réalité. Son chemin est celui d'une ambition conjuguée à une approche méthodique, unissant le monde exigeant des compétitions nautiques à une carrière professionnelle foisonnante et à une passion pour les lettres. Sa Route du Rhum, qu'elle soit une première tentative ou un aboutissement, n'est jamais qu'une étape dans une vie dédiée à la compétition et à la construction.

Un Marin au Regard Franc et à la Poigne Solide : Le Portrait de Thierry Bouchard

Lorsque Thierry Bouchard entre dans un bureau, le costume sombre qu'il peut porter ne fait rien à l'affaire. C'est invariablement le sportif qui vous serre la main d'une bonne poigne. Avec son teint hâlé, sa carcasse solide et son regard franc, le Marseillais profite de rendez-vous professionnels à Paris pour faire la communication autour de ses projets nautiques, notamment sa Route du Rhum. À 51 ans, à l'époque de ce grand défi transatlantique, rien ne le prédisposait particulièrement à s'aventurer sur les vastes étendues du large en solitaire, si ce n'est un goût prononcé et inébranlable pour la compétition. Cette soif de défi, ancrée au plus profond de sa personnalité, est le moteur qui le pousse à se surpasser, qu'il soit sur l'eau ou dans ses activités professionnelles. Sa capacité à se projeter dans des aventures d'une telle envergure, tout en gardant les pieds sur terre dans sa vie professionnelle, dessine le portrait d'un homme aux multiples facettes, dont l'énergie et la détermination sont manifestes à chaque instant.

Des Lettres au Large : Un Parcours Éclectique

Avant de s'imposer comme une figure reconnue du monde de la voile, Thierry Bouchard a cultivé un parcours intellectuel et littéraire riche et atypique. Né à Auxerre dans l'Yonne le 3 février 1959, il a passé son enfance à Briare puis à Gien, dans le Loiret, où il a suivi ses études secondaires jusqu’en 1977. C'est à Orléans qu'il s'est ensuite établi pour enseigner, fort de son agrégation de Lettres. Mais son engagement dans le domaine littéraire ne s'est pas arrêté là. En 1985, il fonde la revue littéraire "Théodore Balmoral", une publication qu'il dirigera avec passion et dévouement jusqu’en 2014. Sous sa direction, la revue publie soixante-quatorze numéros, offrant une tribune à plus de mille textes signés par plus de deux cent cinquante auteurs. Parmi ces contributeurs figurent des noms illustres de la littérature, tels que Marc Bernard, Pierre Bergounioux, Christian Bobin, Jacques Borel, Henri Calet, Guido Ceronetti, Charles-Albert Cingria, Marcel Cohen, Pascal Commère, Charlotte Delbo, André Dhôtel, Alfred Döblin, Louis-René des Forêts, Jean Follain, Christian Garcin, William Goyen, Pierre Girard, Bohumil Hrabal, Edmond Jabès, Philippe Jaccottet, Bruno Krebs, Thierry Laget, Alberto Manguel, Claudio Magris, Pierre Michon, Gilles Ortlieb, Jean Paulhan, Georges Perros, Charles-Ferdinand Ramuz, Jacques Réda, Joseph Roth, Jean Roudaut, Jean-Pierre H. Tétart, Henri Thomas et Robert Walser.

En parallèle à son rôle de directeur de revue, Thierry Bouchard a également enrichi le paysage éditorial en publiant une dizaine de livres, des œuvres signées par Christian Bobin, Pascal Belton, Pierre Bergounioux, André Dhôtel, Antoine Émaz, Christian Garcin, Guy Goffette, Gilles Ortlieb, Jacques Réda et Jean Roudaut. Depuis 2016, son implication dans le monde de l'édition se poursuit puisqu'il dirige la collection Théodore Balmoral aux éditions Fario, perpétuant ainsi l'esprit et l'exigence de la revue qu'il a fondée. En tant qu'écrivain lui-même, il a été publié dans des revues prestigieuses telles que La Nouvelle Revue Française, La Revue de Belles Lettres (Suisse), Liberté (Canada), Légendes, L’Atelier contemporain, Rehauts, Fario et Théodore Balmoral. Il est également l’auteur de "Du sable" (trois poèmes), un livre d’artiste orné de gravures de Marie Alloy et publié aux éditions Le Silence qui roule en 1993, ainsi que de "Tous ceux qui passent" (récits comprenant "Tout le monde 1", "Jean", "Vivant", "Victor", "Aimée", "Pierre", "Thomas", "Céleste"), paru chez Deyrolle en 1996. Son parcours démontre ainsi une personnalité aux multiples talents, capable de naviguer avec la même aisance entre les phrases et les flots, entre la rigueur intellectuelle et l'audace sportive.

Les Premiers Empanages : De la Voile Loisir à la Compétition Ambitieuse

Le chemin de Thierry Bouchard vers la course au large a commencé de manière somme toute classique pour un amoureux de la mer. Ses premières expériences de navigation se sont déroulées sur le Sélection familial, le bateau de son paternel. Ces moments initiaux sur l'eau ont cultivé en lui une passion qui allait rapidement prendre une dimension plus sérieuse. Il s'est ensuite frotté à la compétition en JOD, une étape qui lui a permis de tâter du Tour de France à la voile, une épreuve réputée pour sa difficulté et son exigence en termes de stratégie et de cohésion d'équipage.

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Cependant, les choses sérieuses ont réellement commencé avec l'arrivée du Mumm 30. C'est sur ce support qu'il a pu exprimer pleinement son talent et sa vision de la compétition. Organisé et pleinement conscient du niveau requis pour exceller, Thierry Bouchard a su s'entourer de manière stratégique et créer autour de lui une bande de copains de haut vol. Cette approche collaborative et le choix de coéquipiers expérimentés ont été essentiels à ses succès. À deux reprises, en 2005 et en 2006, cette équipe soudée et performante a terminé seconde du Tour de France à la voile, des performances qui attestent de leur maîtrise et de leur compétitivité. Malgré ces succès notables, Thierry a finalement jeté l'éponge sur ce support et a entrepris de chercher un autre bateau, signe de son désir constant de nouveaux défis et de son besoin d'évolution dans sa carrière de marin. Ce besoin de renouveau et d'exploration de nouvelles catégories de voiliers marque une constante dans sa démarche de compétiteur.

L'Ère des Class 40 : Optimisation et Performance Solitaire

Après ses succès sur le circuit du Tour de France à la voile, Thierry Bouchard a orienté son ambition vers les courses océaniques et la catégorie des Class 40, réputée pour ses monocoques taillés pour le large. En 2007, il a fait l'acquisition d'un Akilaria Racing, un voilier construit chez MC Tec, un chantier situé de l'autre côté de la Méditerranée. Ce bateau partageait la même carène que les Akilaria RC2, mais il bénéficiait d'une optimisation significative, étant environ 200 kg plus léger et spécifiquement préparé pour la jauge. L'Akilaria RC2, en tant que nom de série du Class 40 de Thierry Bouchard, est d'ailleurs un voilier construit en époxy, et il est reconnu comme l'un des plus légers de la flotte, s'avérant redoutable à toutes les allures. Cette spécificité technique lui a conféré un avantage certain sur les parcours océaniques, où la légèreté et la polyvalence sont des atouts majeurs.

Le temps de prendre en main ce nouveau bateau fut une étape cruciale. Il l'a fait avec l'aide d'Oliver Krauss, avec qui il a navigué lors de la Jacques Vabre 2007. Cette collaboration a permis à Thierry de se familiariser avec les spécificités de son Akilaria Racing optimisé. L'investissement a rapidement porté ses fruits. Sur son Akilaria RC2 optimisé, Bouchard a en effet signé une très belle troisième place en solitaire dans l'Artemis Transat 2008. Cette performance, confirmant la justesse de ses choix techniques et de sa préparation, a marqué un jalon important dans sa carrière de coureur au large. En double, il continue de naviguer volontiers avec Oliver Krauss, à qui il voudrait d'ailleurs, à terme, transmettre son projet.

Au-delà de ses propres performances, Thierry Bouchard s'est investi rapidement dans la destinée même de la Classe 40. Depuis 2009, il préside la commission course de cette catégorie, un rôle où il met à profit son expérience et sa vision pour négocier avec la FFV (Fédération Française de Voile) et Pen Duick, l'organisateur de courses majeures comme la Route du Rhum. Son implication est totale, et il la décrit lui-même avec une touche d'humour : « Là-dedans, je suis à la fois le sage et le dissipé ! » Cette phrase illustre parfaitement son approche, mêlant rigueur et passion, capacité à la réflexion stratégique et énergie débordante, des qualités indispensables pour faire progresser une classe de bateaux et organiser des compétitions d'envergure. Sa détermination à limiter son engagement personnel, tout en étant sponsorisé mais encore en quête de partenaires, montre un pragmatisme à toute épreuve, essentiel pour concrétiser des projets de cette ampleur.

De l'Entrepreneuriat à la Barre : La Double Vie d'un Capitaine d'Industrie

Au-delà des embruns et des défis océaniques, Thierry Bouchard est avant tout un entrepreneur avisé, une facette de sa vie qu'il met en avant avec clarté. « Je suis d’abord entrepreneur », affirme-t-il, reconnaissant toutefois être « un navigateur confirmé, avec entre autres dix Tour de France à la voile, trois Jacques Vabre et deux Routes du Rhum. » Cette double casquette est le fruit d'une réflexion mûrie : « J’ai commencé à naviguer dans mon enfance. Mais arrivé à l’âge adulte, je me suis dit que j’avais plus de chance de devenir entrepreneur que skipper pro. » Malgré cette orientation professionnelle, le désir de naviguer n'a jamais faibli. « Je voulais continuer à naviguer, aujourd’hui j’ai 58 ans et ma forme dépend de ça. Quand je peux, je navigue 80 jours par an », témoigne-t-il, soulignant l'importance vitale de la voile pour son équilibre personnel et sa vitalité.

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Son parcours entrepreneurial est tout aussi impressionnant que sa carrière de marin. Il a d’abord repris les rênes de l’entreprise familiale, une chaîne de six maisons de retraite, qui représentait alors plus de 500 lits. Dans ce secteur exigeant, il s'est investi pleinement, notamment au sein du syndicat professionnel de la branche, œuvrant pour une meilleure prise en charge des personnes âgées. Après avoir revendu ce business en 2013 et en 2015, il s'est lancé dans une nouvelle aventure. En 2015, il a racheté son premier camping, marquant ainsi la naissance de Ciela Village. Aujourd’hui, le groupe Ciela Village compte cinq établissements, regroupés sous cette bannière, et est solidement implanté dans des régions touristiques clés de France. On les retrouve notamment à Argelès, près des Gorges du Verdon, un autre à La Castellane, un à Saint-Jean-de-Luz et le plus grand à Villeneuve-de-Berg en Ardèche. Ces campings représentent une activité économique de grande envergure : en été, ils accueillent jusqu'à 5 000 personnes et emploient 170 salariés. Au total, le groupe dispose de 2 200 emplacements sur l’ensemble de ses sites, témoignant de sa croissance et de sa réussite dans l'hôtellerie de plein air.

L'organisation et le financement de son activité voile sont étroitement liés à son succès entrepreneurial. « C’était très chaud cette année », confie-t-il, faisant référence à la construction d'un nouveau bateau, « c’est même le premier multicoque Multi50 équipé de 'foils' ». Pour le financement de ces projets ambitieux, il s'appuie sur « fonds propres avec l’aide de notre banque ». Le bateau est exploité par une filiale du groupe Ciela Village et porte le nom des campings, créant ainsi une synergie marketing et d'image. Il est utilisé pour des animations à Saint-Jean-de-Luz ou à Argelès, et l'entreprise emmène des clients au large, transformant l'investissement sportif en un outil de promotion et de relation client. Le budget de cette activité nautique est considérable, de l’ordre de 2 millions d’euros, ce qui souligne l'ampleur de l'engagement de Thierry Bouchard dans le sport de haut niveau.

Mener une « double vie de patron et de marin » est, selon ses propres mots, « intense dans les deux cas ». Il reconnaît que certaines périodes sont particulièrement exigeantes : « Cette année, c’était dur car le bateau était en développement. Je n’avais vraiment pas beaucoup de temps pour être sur deux fronts. » Cependant, cette dualité apporte aussi des bénéfices inattendus. « Au-delà, cette double activité m’a donné une certaine sérénité en matière de management », explique-t-il. Les salariés de Ciela Village sont tenus informés de ses aventures et « ils apprécient d’avoir un patron qui se lance ce genre de défi ». Cette capacité à concilier les exigences du monde des affaires et celles de la haute mer est une source d'inspiration et de cohésion au sein de ses équipes. La Route du Rhum à venir, mentionnée à l'époque comme « la prochaine aventure », s'inscrivait parfaitement dans cette philosophie de défi permanent et de dépassement de soi.

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