La Vague Américaine des Années 1980 : Renaissance Culturelle et Commerciale du Surf

Le surf, cette danse ancestrale avec l'océan, a traversé les époques et les continents, se métamorphosant au gré des cultures et des innovations. Si ses racines plongent profondément dans l'histoire des peuples polynésiens, son envol moderne, notamment aux États-Unis, a connu des phases distinctes, culminant dans une renaissance éclatante durant les années 1980. Cette décennie charnière a redéfini l'image du surfeur, transformant un sport parfois marginalisé en un phénomène culturel et commercial de portée mondiale. Le documentaire de Laurent Ramamonjiarisoa et d'Inès Beaugé, "80's, la vague américaine", se présente comme un tremplin vivifiant dans ces années cultes qui ont porté toute une génération, témoignant de l'exploration, de l'insouciance et du dynamisme qui caractérisaient cette époque.

Le Renouveau Éclatant des Années 1980 et ses Figures Émergentes

Il faut attendre le milieu des années 1980 pour revoir le surf dans les bonnes grâces des médias. Après une période où le sport, jadis symbole de l'insouciance juvénile des années 1960, avait glissé vers une dimension plus subversive, voire marginale, les "eighties" ont marqué un retour en force. Cette réhabilitation est intrinsèquement liée à la démocratisation des compétitions et à l’apparition de champions qui cassaient les clichés. Des figures comme Tom Curren, Martin Potter et Laird Hamilton, loin des stéréotypes des hippies fumeurs de joints, ont redonné au surf un visage avenant - et commercialisable - aux yeux du grand public. Leur professionnalisme et leur talent ont contribué à modifier profondément ce qui n'était encore qu'un sport « amateur ».

Avec cette nouvelle visibilité, les investissements ont commencé à affluer, le sponsoring a explosé, et la publicité a déferlé. Ce changement a non seulement élevé le statut du surf sur la scène sportive, mais a également ouvert la voie à une intégration plus large dans la culture populaire. Le sport est alors devenu, à partir de ce moment, à la fois un sport, une culture et un mode de vie. Dans le Sud de la France, par exemple, des jeunes ont plongé dans cette vague de glisse, en lien avec la belle bleue et le paysage montagneux, se jetant dans les vagues ou sur les pentes enneigées, en équilibre sur de drôles d'engins, ce qui souligne la perméabilité des influences culturelles venues des États-Unis.

Les années 1980 étaient une période où les clips musicaux voyaient le jour et où les télévisions diffusaient des heures d'images venues tout droit des États-Unis, façonnant l'imaginaire collectif. En Centre-Val de Loire, les jeunes d'hier, évoquant leurs années 80, laissent percer un "je-ne-sais-quoi" dans leur regard, des petites étincelles scintillant comme des éclats de boule à facettes, rappelant le dynamisme de cette époque. Nathalie Simon, qui a vécu à Orléans et découvert le sport qui la captive pendant ses vacances à Marseille, plonge elle aussi dans ses années 80 en surfant sur les débuts de son American dream. Ce rêve américain, fait d'exploration, d'insouciance et de dynamisme, a imprégné l'esprit d'une génération. Le Pacific Palissade à la Pointe Rouge, à Marseille, est devenu le lieu mythique où tout a commencé pour une génération de fous de la glisse, un écho lointain de la culture californienne.

Cette décennie a également vu l'émergence d'autres formes de glisse influencées par le surf, comme le snowboard moderne, dont l'invention est attribuée à un hiver de 1965 sans vagues sur la côte californienne. Dans les années 80, les surfeurs des neiges étaient perçus comme des spécimens à part, mais leur discipline a fait son chemin. Des « boards » des années 80, dérivés du surf des mers, se rapprochaient plus du liquide que du solide, témoignant d'une constante innovation et d'un esprit d'expérimentation. Le look et les coloris de ces deux compagnons de glisse étaient aussi aux antipodes des styles d’aujourd’hui, mais incarnaient l’esthétique de l’époque. Au-delà des sports de glisse, les années 80 ont également été marquées par une déferlante musicale qui a envahi les radios et les télévisions, bousculant les codes établis, notamment avec l'avènement du Rap. Faf Larage, un des pionniers du rap en France, décrit ces ambiances studio d'autrefois magiques, comme en 79 dans les couloirs de Westlake, illustrant la richesse culturelle de la décennie.

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Aux Racines Profondes du Surf : De la Polynésie à la Californie

Pour pleinement saisir l'importance de cette renaissance des années 1980, il est essentiel de remonter le fil de l'histoire du surf, dont les origines sont multiples et fascinantes. L’origine du surf remonte à plusieurs siècles, en Polynésie et à Hawaï. À l’époque, on ne parle pas de surf, mais tout y ressemble. Les peuples polynésiens ont entretenu jusqu’à ce jour un lien de symbiose avec l’océan, une culture profondément enracinée dans la pratique de la glisse sur les vagues. Celle-ci était à la fois un rituel social, une pratique spirituelle et un marqueur culturel fort, une épreuve d’habileté récréative mais également enracinée dans la culture indigène. Les premières planches étaient façonnées dans des troncs d’arbres massifs. Il faut bien imaginer qu’à l’époque, surfer une planche en bois conçue à partir d’essences dures et lourdes comme le cèdre, l’acajou ou le koa, et mesurant parfois jusqu’à 2,75 m, n’était pas une mince affaire. Le surf était même une pratique courante chez les Hawaïens dès le XVe siècle, permettant aux chefs de tribus de prouver leur puissance en défiant la mer et ses éléments à l’aide de grandes planches en bois appelées Papa-he-nalu, qui mesuraient plus de 5 m et étaient coupées dans un tronc d’arbre. Les Polynésiens quant à eux pratiquaient le surf sous la forme de duels, à la suite desquels le gagnant voyait son rang s’élever dans la communauté.

Les premières traces du surf hawaïen remontent à 1769. Le marin britannique James Cook aurait été le premier à avoir vu un surfeur aux Îles Sandwich. Cependant, Cook ayant été tué peu après cette découverte, c’est finalement le lieutenant James King qui fut le premier à écrire dans le journal de bord un passage concernant la pratique du surf telle qu’il avait pu l’observer à Kealakekua Bay, sur la grande île d’Hawaï. King a été surpris de voir que le surf n’était pas uniquement une épreuve d’habileté, mais aussi un amusement pour les pratiquants. Il y a donc les indigènes et James Cook, ce marin britannique qui, le premier, découvre ces individus à moitié nus surfer les vagues des îles sandwichs sur de drôles de planches en bois. Toutefois, il semblerait que l’histoire du surf ait commencé sur la côte nord du Pérou, lors de la période pré-Inca, sous la culture Mochica, des dessins représentant des pêcheurs sur des planches de bois et des bateaux en roseaux appelés « caballitos de totora » ayant été retrouvés sur des poteries.

La pratique du surf a été malheureusement interdite lors des colonisations par les Américains. Les missionnaires ont également établi leur propre système religieux et économique sur les îles, tout en apportant plusieurs maladies telles que la syphilis, ce qui a étouffé cette culture pendant plusieurs siècles. C’est environ un siècle plus tard que le surf a commencé à renaître à Hawaï. Au début du XXe siècle, le surf moderne s'est structuré à Hawaï avant de voyager vers la Californie, puis l’Australie et le reste du monde. Le célèbre écrivain Jack London et le journaliste Alexander Hume Ford se sont rendus à Hawaï en 1907 et y ont rencontré George Freeth, garçon de plage à Waikiki et très bon surfeur. George Freeth a ensuite été invité en Californie par Henry Huntington, magnat de l’immobilier de l’époque ayant lu les écrits de Jack London et de Ford. L’homme d’affaires souhaitait faire la promotion du Redondo Los Angeles Railway grâce aux démonstrations de surf de Freeth, qui a ainsi été le « Premier homme à surfer en Californie ». En 1912, c’est Duke Kahanamoku qui a fait revenir le surf au premier plan. Ce surfeur hawaïen et nageur olympique est l’un des vrais pionniers de l’histoire du surf, connu sous le nom de « The Duke », souvent considéré comme le père du surf moderne. Au cours des 50 dernières années, le surf a continué d’évoluer, notamment avec le développement de clubs de sauvetage sur les plages australiennes, où The Duke a également effectué des démonstrations. Les surfeurs étaient de plus en plus nombreux à Hawaï, et certaines figures telles que Fred van Dyke, Peter Cole ou John Kelly commençaient à surfer des vagues géantes à Makaha ou Sunset Beach.

L'évolution de la planche a également joué un rôle fondamental dans la démocratisation du sport, pavant la voie pour l'explosion des années 1980. La planche a évolué au fil du temps, suivant le courant. Les longboards (planches longues) sont finalement les descendantes modernes des premières planches en bois façonnées par les mains expertes des Hawaïens. Même si elles trouvent preneur, l’apparition de la fibre de verre durant la Seconde Guerre mondiale provoque une véritable révolution. Les années 60 voient l’apparition de la mousse polyuréthane en remplacement du bois, matière qui révolutionne le shape, et permet une véritable démocratisation du sport. Au fil des décennies, les planches ont beaucoup évolué : avec d’abord des planches massives en bois, ensuite des planches en balsa, plus légères et innovantes, pour finir aujourd’hui avec des constructions à base de mousses et de résines modernes, plus techniques. Chaque planche raconte une histoire et une manière de surfer.

Le Surf entre Contre-culture et Pop Culture : Les Décennies Pré-80

Les années précédant le renouveau des années 1980 ont été cruciales pour forger l'identité du surf américain. Les années d’après-guerre sont synonymes de libération de la jeunesse, symbolisée par l’apparition d’Elvis Presley. Les adolescents ont trouvé des idoles et se sont identifiés à de nouveaux modèles. Les années 60 ont vu l’avènement d’une teen culture portée par les Beatles, les Stones et les Beach Boys. La liberté, les drogues, le rock’n roll et l’émancipation sexuelle se sont offerts à cette génération comme jamais aux générations précédentes. Le surf, sport peu pratiqué à l’époque hors des eaux d’Hawaï où il est né, a incarné opportunément toute cette énergie qui désirait s’exprimer. Intrinsèquement liée au surf, la musique du début des années 1960 symbolise parfaitement ce cocktail de soleil et de joie de vivre. Les Beach Boys et leur hymne "Surfin’ USA", sorti en 1963, ont posé les bases de la surf music, parente du blues et du rockabilly, qui faisait la part belle aux harmonies vocales. Même si un énorme succès a couronné les frangins Wilson, jusqu’à l’apogée de "Good Vibrations" en 1966, année de la sortie de "The Endless Summer", premier documentaire sur ce sport, la surf music demeurait un élément d’une certaine contre-culture. Durant les années 60 et 70, tout le monde a donc commencé à surfer, et cette discipline est rentrée progressivement dans les mœurs grâce aux nombreux livres de photos publiés, aux musiques des Beach Boys et à la diffusion de films dédiés au sport.

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Le surf est arrivé un peu plus tard dans l’Hexagone, et même si le bodysurf était déjà présent sur les plages atlantiques, c’est autour des années 50 qu’il s’est véritablement démocratisé grâce au réalisateur californien Peter Viertel et à son film "Le soleil se lève aussi", tourné en partie sur la Côte des Basques, à Biarritz. Ce sont ensuite les tontons surfeurs qui ont utilisé les planches mises au point dans les années 60 grâce à de nouveaux matériaux (fibre de verre, polystyrène) permettant d’avoir des planches plus légères. Ils ont ainsi popularisé le surf sur la côte basque et en particulier sur le célèbre spot de la Côte des Basques. Le basque espagnol Jo Moraiz a fondé en 1966 sur cette plage la première école française de surf. L'histoire du surf en France débute à Biarritz en 1957, lorsque Peter Viertel, un scénariste américain, a importé le surf lors d’un tournage sur la côte basque. En voyant les vagues, il a fait venir l’une de ses planches et est devenu le premier surfeur en France. Cet événement a marqué un tournant, attirant l’attention de passionnés locaux qui ont découvert une nouvelle manière de glisser. Très vite, les premières planches ont été importées, d’autres ont été fabriquées localement, et une petite communauté s’est formée, installant discrètement le surf en France.

Tandis que la surf music s’essoufflait avec l’arrivée des hippies et leurs penchants psychédéliques, le surf, lui, a continué d’intéresser la communauté des garçons aux cheveux longs et des filles libérées. Dennis Wilson, le batteur des Beach Boys et seul surfeur du groupe, happé par des problèmes d’addiction, a côtoyé ces nouvelles bandes de jeunes gens qui traînaient sur les plages de Californie. Il s’est entiché d’un musicien pétri d’une ambition maladive : Charles Manson. Plus ou moins impliqué dans de sordides faits divers, Dennis Wilson a incarné ce glissement progressif du surf, activité d’une jeunesse insouciante devenue un passe-temps pour de nombreux marginaux de la côte ouest. De sport, le surf a alors acquis une nouvelle dimension, l’expression d’une volonté de s’extraire de la « bonne société » pour s’aventurer vers des territoires plus subversifs. On retrouve cette prise de conscience face à la réalité dans "Big Wednesday" (1978) de John Milius, où la candeur des personnages surfeurs se heurtait à la brutalité du monde, notamment en écho à la guerre du Viêt-Nam. Cette période a servi de prélude au repositionnement du surf dans les années 1980, le sortant de l'ombre de la contre-culture pour le propulser vers une acceptation plus large.

L'Héritage des Années 1980 : Mondialisation et Industrie du Surf

La relance du surf dans les années 1980 a eu des répercussions profondes, menant à une véritable explosion dans les décennies suivantes, tant sur le plan commercial que culturel. L’industrie cinématographique n’est pas la seule à flairer le filon du surf. En 1991, la sortie en salle de "Point Break" avec l’inconnu Keanu Reeves, starifié sex symbol grâce à ce rôle, et Patrick Swayze, l’aimant à midinettes devenu célèbre avec "Dirty Dancing" quatre ans auparavant, a enfoncé le clou. En devenant un élément de la pop culture, facilement identifiable, même par les novices, et porté par des « stars », le surf s’est réinventé et a trusté l’imaginaire de millions d’adolescents dans le monde. La carrière de Kelly Slater, par exemple, a illustré cette nouvelle ère. Âgé de vingt ans, le beau gosse a remporté le championnat du monde (avant d’en engranger dix autres jusqu’en 2011) et a donné un visage avenant - et commercialisable - au surf. Star des années 1990, Slater est devenu acteur dans la série "Alerte à Malibu", un succès télévisuel colossal pour l’époque avec une audience délirante de plus d’un milliard de téléspectateurs hebdomadaires dans le monde en 1996.

Au-delà de la conception des planches indispensables aux sportifs, est apparue peu à peu une mode surf, proposant des vêtements adaptés à la pratique tout autant qu’inspirés du fun véhiculé par le surf, et pas nécessairement destinés à une clientèle férue de vagues. Fondé en 1969 en Australie par deux surfeurs, Quiksilver a grandi rapidement et s’est déployé dans le monde en quelques années, atteignant aux États-Unis un chiffre d’affaires de 1,81 milliard de dollars en 2013. Deux concurrents ont tenté de se tailler une place sur ce marché : le français Oxbow, créé en Normandie en 1985, et le pionnier américain O’Neill, du nom de son concepteur, surfeur californien qui a ouvert son magasin à San Francisco en 1952. Que le surf ait drainé une économie à part entière, textile mais aussi touristique, n’a rien d’étonnant. Durant les années 1960 et jusqu’au début des eighties, l’influence des marques était circonscrite et ne dépassait guère le giron des amateurs de glisse. Les investissements ont alors afflué, le sponsoring a explosé, et la publicité a déferlé, modifiant profondément ce qui n’était encore qu’un sport « amateur ».

Une véritable mode surf s'est développée dans les années 1990, destinée à tous ceux qui désiraient s’identifier à un style de vie quelque peu bohème et radicalement hors des sentiers battus. Plus les magazines se sont emparés du « surf style », plus les clichés sur ce sport se sont fossilisés et plus les puristes s’en sont détournés. Cette expansion massive n'a pas été sans défis pour les géants de l'industrie. Quiksilver a croqué nombre de sociétés sur son passage, dont les marques du groupe Rossignol, mais s’est retrouvé au seuil de la faillite en 2015 aux États-Unis. Après une cure d’amaigrissement et l’abandon de magasins low cost qui dévalorisaient son image, le groupe Quiksilver est reparti de l’avant en 2017 sous le nom de Boardriders, qui garde la marque Quiksilver. Oxbow quant à lui a fait face à un plan social d’envergure en 2014, voyant le nombre de ses salariés passer de 124 à 46. À force de vouloir élargir leur clientèle à tout-va, les grands noms du surf y ont perdu une partie de leur ADN. En France, on a préféré traiter cette « mode » avec dérision et humour, comme dans "Brice de Nice" (2005), témoignant d'une perception nationale parfois différente de l'engouement américain. En plus de cinquante ans, le surf a ainsi connu tous les stades de la notoriété.

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