Le monde du surf, souvent associé à une image de liberté, de nature et d'ouverture, cache parfois des réalités plus complexes en matière de diversité et d'inclusion des personnes LGBTQ+. Tandis que certains sportifs de haut niveau ont courageusement levé le voile sur leur homosexualité, comme Amélie Mauresmo dans le tennis, Marke Leduc en boxe ou encore Gareth Thomas dans le rugby, d'autres disciplines, à l'instar du surf, sont restées longtemps très fermées sur ces questions. Dans ce milieu, on parle rarement de sexualité ou de sentiments, et certains le jugent comme extrêmement macho et pas forcément très « ouvert ».
L'Ombre de la Réticence : Des Conséquences Concrètes pour les Pionniers
L'histoire du surf professionnel n'est pas exempte d'exemples où l'ouverture a été synonyme de répercussions négatives. On se souvient, par exemple, des surfeurs Cheyne Horan et Robbins Thompson qui, après la révélation de leur homosexualité, avaient vu leurs sponsors les abandonner. Ces épisodes illustrent les défis auxquels font face les athlètes qui choisissent d'assumer publiquement leur orientation sexuelle dans un environnement où l'image et le financement des carrières professionnelles sont intrinsèquement liés à des perceptions souvent stéréotypées. L'image est parfois très sexualisée chez les filles, tandis que chez les garçons, on reste encore dans quelque chose de très virilisé, l’image stéréotypée du grand blond baraqué que sa nana attend pendant qu’il est à l’eau. Dans un cas comme dans l'autre, on est dans des clichés hétérosexuels complètement surannés, rendant complexe l'émergence d'identités diverses.
Émergence et Affirmation : Initiatives pour la Visibilité LGBTQ+ dans le Surf
Face à ce constat, des voix se sont élevées et des initiatives ont vu le jour pour briser le silence et promouvoir l'acceptation. C’est le cas de Thomas Castels qui, en 2010, a créé le site Gaysurfers.net, le premier site pour les surfeurs et les surfeuses homosexuels. Il pensait être le seul surfeur gay, mais il a vite vu que ce n’était pas le cas ; son idée : permettre aux hommes et aux femmes de la communauté gay de se rencontrer, d’échanger et de partager, entre autres, leur passion du surf. Cette démarche a ouvert la voie à une meilleure connectivité et à la reconnaissance d'une communauté existante mais fragmentée.
Ce sujet, prohibé dans le milieu sportif, a également fait l’objet de nombreux films ou documentaires. Parmi eux, on trouve « Shelter », « le tabou d’être surfeur gay » ou encore « Out in the Lineup ». Ce dernier, « Out in the Lineup », a été réalisé par l’australien Ian Thompson, avec l’aide de Thomas Castels lui-même. L’objectif est, bien entendu, autour de magnifiques spots, de soulever le tabou sur l’homosexualité dans le surf. Pour ce faire, des surfeurs et surfeuses homosexuels ont été interviewés, comme la jolie hawaïenne Keala Kennelly, championne reconnue. La projection de tels films, comme celle de « Out in the Lineup » qui a eu lieu le 12 juillet au Festival international de surf d'Anglet, contribue à sensibiliser un public plus large et à normaliser la présence LGBTQ+ dans le sport.
Malgré les résistances, des tournants sont engagés. La production de films ou de documentaires sur la communauté homosexuelle dans le surf et les quelques actions mises en place, comme la journée mondiale des surfeurs gay, le 17 juillet, prouvent qu’une évolution est en marche. Des marques commencent également à s'exprimer, à l'image de Quiksilver qui ose affirmer « surfing is gay » dans sa vidéo consacrée à l’artiste Stéphen Milner. Des activités du collectif new-yorkais Benny’s Surf Club montrent aussi une dynamique croissante.
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Les Contradictions du Surf Olympique et Professionnel
Le surf véhicule une image « cool », de liberté, d’ouverture. Est-ce une réalité en termes de diversité et sur les questions LGBT ? La réponse est nuancée. On ne peut pas affirmer que le surf soit intrinsèquement homophobe. En revanche, il ne fait rien pour la diversité alors que c’est un mouvement qui commence à prendre racine dans le sport. On l’a vu aux JO de Tokyo, où il n’y avait jamais eu autant d’athlètes portant le drapeau LGBT et s’affichant ouvertement. Le surf n’est pas du tout dans ce mouvement alors qu’il est désormais sport olympique.
Était-il possible de trouver des surfeurs ou des surfeuses homosexuelles en compétition lors de ces événements ? Pas ouvertement en tout cas. Or, statistiquement, en toute logique, il y en avait sûrement. Le problème, c’est que ce n’est malheureusement même pas un sujet. Cette invisibilité est problématique. Dans d’autres sports, les fédérations et des clubs s’engagent, sensibilisent. Dans le surf, on a l’impression que ça n’existe pas. Dans la presse spécialisée, les articles sur ces questions sont rarissimes. Par exemple, lorsque « Surf Session » a fait récemment un petit article sur les surfeurs qui avaient fait leur coming out, les commentaires en ligne ont été très vite fermés. En général, ça veut dire que ce n’est pas très brillant, et cela témoigne d'une réticence persistante.
Cette complexité est d'autant plus évidente avec des situations comme celle de la double championne du Monde Tyler Wright. Elle a pu prendre part à l’étape mondiale d’Abu Dhabi du vendredi 14 au dimanche 16 février, et pourra concourir aux Émirats arabes unis malgré le fait que l’homosexualité y soit illégale. Pour la première fois, le circuit mondial de surf a fait étape aux Émirats arabes unis. À Abu Dhabi, c’est dans l’immense piscine à vagues que les meilleurs surfeurs du monde ont eu rendez-vous. Si l’organisation amenait déjà de nombreuses questions écologiques, l’évènement créait aussi son lot d’incertitudes en termes de droits humains. Ce qui n’a forcément pas assuré Tyler Wright, double championne du Monde et concernée par le sujet. Sa femme et son frère avaient déjà haussé le ton l’année dernière à l’annonce de cette nouvelle date dans le calendrier mondial. Malgré les préoccupations, elle a annoncé sur Instagram qu’elle se rendrait bien à Abu Dhabi pour participer aux débats sportifs, soulignant la difficile balance entre compétition professionnelle et convictions personnelles.
Le Poids de l'Invisibilité : Témoignages et Impacts Psychologiques
Pourquoi est-il important que ces questions soient mises en avant dans le monde du surf ? La visibilité aide. Le surf est un sport de plus en plus populaire. Ici, c’est l’un des sports les plus pratiqués. Le monde du surf doit s’impliquer pour que des jeunes puissent choisir ce sport sans se sentir obligés de cacher qui ils sont, s’y sentir bien. Les statistiques sont alarmantes : près de 40 % des jeunes LGBT confient avoir déjà eu des pensées suicidaires et 25 % ont déjà fait une tentative de suicide, contre 6 % chez les jeunes hétéros. Ces chiffres mettent les choses en perspective et soulignent l'urgence d'une meilleure acceptation.
Le quotidien de nombreux surfeurs est marqué par cette difficulté à être soi-même. Certains confient ne pas ressentir d’hostilité directe dans des lieux comme la Côte des Basques, par exemple. Cependant, ils connaissent des surfeurs jeunes ou moins jeunes qui n’osent pas le dire aux copains avec qui ils vont à l’eau depuis toujours, ou des profs de surf qui sont homosexuels et s’en cachent parce qu’ils ont le sentiment que ce serait mal accepté. Le surf, c’est aussi toute une culture, les surf trips entre amis, la bière qu’on boit après, les voyages qu’on fait ensemble, toute cette promiscuité qui va au-delà de la pratique en elle-même. Faire son coming out n’est pas simple dans ce contexte.
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Il ne s'agit pas forcément d'une hostilité directe, mais plutôt d'un environnement qui ne facilite pas l'expression de l'identité. Sensibiliser, comme cela peut être fait lors de débats-radio, c’est aussi dire aux autres : est-ce que dans cette culture, dans les discours stéréotypés qui peuvent y être véhiculés, dans les attitudes et les mots, vous êtes dans la bonne position pour que votre copain, votre copine ou votre collègue de club puisse sans crainte dire qu’il est gay ou qu’elle est lesbienne ? Et pour ça, il faut rendre visible l’invisible. Il faut dire que ça existe dans le surf. Le mois de juin, qui est le mois des fiertés, est l'occasion de rappeler cette nécessité.
Les LGBTphobies dans le Sport : Au-delà du Surf
Le problème de l'acceptation et de la visibilité des personnes LGBTQ+ dépasse largement le cadre du surf et touche l'ensemble du monde sportif. Dans les vestiaires, sur le terrain ou à la 3e mi-temps, les LGBTphobies s’expriment souvent sans retenue. Les récits de jeunes athlètes témoignent de la difficulté d'être soi. Certains ont le sentiment d’être différent, différent des autres garçons, terrifié à l’idée d’être né dans le mauvais corps, et ne savaient pas longtemps qu’être gay était une possibilité, pensant simplement que quelque chose n’allait pas chez eux. Dès le plus jeune âge, les stéréotypes pèsent lourd, comme le fait d'être plus enclin aux jeux de poupées, de déguisement et de maquillage, et de comprendre très vite que les garçons ne « devaient » pas jouer aux Barbies.
Les années scolaires sont souvent un terrain fertile pour la persécution. Au collège, certains passent de nombreuses récréations dans les toilettes, à se cacher pour ne pas être persécuté ou pour ne pas avoir à subir l’humiliation de la solitude. Les insultes rythment le quotidien et deviennent cette petite mélodie malsaine en arrière-plan des pensées. L’accoutumance est le vice de l’intimidation, on s’habitue à la violence, elle devient normale. Et bien souvent on finit par croire qu’on la mérite. Dans un monde idéal, personne n’aurait besoin d’avoir à justifier ses attirances sexuelles ou romantiques. Comme quelqu’un à qui on tient beaucoup a dit une fois : « Tu mérites d’être aimé. Simplement parce que tu existes. »
Des joueurs de rugby professionnels sont confrontés à ces réalités. Jérémy Clamy-Edroux, évoluant en D2 au club de Rouen Normandie Rugby, ne cache pas son homosexualité dans son équipe, mais il reconnaît se « mettre des barrières pour que rien ne soit mal interprété ». Face aux remarques d’avant-match comme « on va les enculer ces pédés », il a dû « malheureusement accepter ». Mais avec beaucoup d’autodérision, le rugbyman joue de ces réflexions. Les basketeuses aussi vivent des situations similaires ; parce qu’elle « ne disait jamais rien », ses coéquipières la voyaient comme une éternelle célibataire. Mais depuis sa relation avec Pauline, elle le dit en la présentant parce qu’elle est avec elle.
Les scènes de vestiaire peuvent être particulièrement brutales. Ce jour-là, dans les vestiaires, après un match perdu, Thomas et les autres joueurs sont assis sur les bancs, en short, torse nu, la serviette sur les épaules, la mine défaite, les genoux sales, les yeux rivés au sol. Ils ne disent rien. Personne ne dit rien. Le souffle du coach, les adolescents terrifiés. Le bruit de ses pas qui vont et viennent, des douches au vestiaire, du vestiaire aux douches. Ses mots sont cinglants. Personne ne répond. « Vous avez joué comme des tapettes, ce soir. Vous êtes des tapettes ou quoi? Répondez-moi: vous êtes des tapettes? » Cette fois, les garçons ont redressé la tête. Ils n’ont qu’une réponse à faire. Le vestiaire pousse un « Non! » général. L’entraîneur repose sa question, une nouvelle fois, nouvelle violence. Même réponse du vestiaire. Plusieurs fois de suite. Qui cherche-t-il à tromper ? La réponse, il l’écrira deux ans plus tard, dans une lettre. Thomas a alors besoin de parler, d’écrire, de comprendre. Il souffre. Il souffre en silence. Ces mots-là sont ses premiers aveux : « Je suis attiré par les hommes, je ne sais l’expliquer et je ne sais pas si je pourrai l’assumer un jour. »
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Pour Marc, un jeune joueur intégrant un club de rugby, la situation a pris une tournure traumatisante. Il ne connaissait pas les joueurs de sa nouvelle équipe. Lorsqu’il intègre ce club de rugby, à quelques pas de l’appartement familial, la saison a déjà commencé. Ils avaient été mis au courant de son orientation sexuelle par l’un des joueurs qui avait entendu parler de lui au lycée. Marc assume son homosexualité, et cela dérange beaucoup de gens. Au club, ils disaient qu’ils voulaient s’amuser avec lui. Dans les vestiaires, ce jour-là, un joueur le force à s’agenouiller devant lui. Marc ne s’est pas laissé faire. Il a crié pour qu’il arrête. L’entraîneur est arrivé. Il les a regardés, il est reparti sans un mot. Marc a crié plus fort encore. Cette fois, le directeur est arrivé, il a attrapé le jeune, il l’a plaqué contre le mur et lui a dit d’arrêter « sinon tu prends ma main dans ta gueule ». Depuis, Marc ne s’est plus jamais changé dans des vestiaires et évite les douches. Pendant les semaines qui suivent, personne n’évoque l’épisode des vestiaires, laissant Marc seul avec son traumatisme.
La Quête de Liberté et de Visibilité dans les Territoires d'Outre-mer
Même si nous vivons dans un monde de plus en plus ouvert, les mentalités ont besoin de plus de temps pour évoluer. Le Mois des Fiertés, avec la Pride à Paris, est l'occasion de défendre les droits et la liberté des lesbiennes, gays, bisexuels, personnes transgenres et queers. Aujourd'hui encore, homosexualité, bisexualité et transidentité restent des sujets tabous en France, notamment dans les territoires d'Outre-mer. Outre-mer La 1ère a recueilli le témoignage de plusieurs Ultramarins LGBT.
Bradley Chan Tsun Ching, 25 ans, né à l'île Maurice et ayant vécu dix ans à La Réunion, a des souvenirs d'un malaise depuis l'enfance. À chaque fois qu'il jouait avec une poupée de ses cousines, sa famille avait tendance à l'en empêcher. En grandissant dans une famille très religieuse, il a dû affronter l’homophobie de sa mère qui l'a emmené chez son médecin traitant et lui a dit qu’il ne savait pas qui il était, qu’il était sans doute malade. Aujourd'hui, il ne lui parle plus. Pour Bradley, l'engagement en politique est intrinsèquement lié à son combat pour la minorité LGBT. L’année où il est arrivé à La Réunion, c’est l’année où ont commencé les débats sur le mariage pour tous. Ça a été le projet de loi qui l’a secoué, qui l’a fait dire : « Si je veux être libre, c’est à moi de me battre pour ma liberté ». Il sera présent à la Pride de Paris, où il vit désormais, non seulement pour revendiquer fièrement son identité mais aussi pour le travail, en tant que collaborateur parlementaire et porte-parole Outre-mer du mouvement des Jeunes avec Macron.
Comme Bradley, Ève, 36 ans, originaire de La Réunion, a vu sa mère réagir de manière malheureuse en apprenant que sa fille était lesbienne. « Et mes petits-enfants ? J’en aurais pas », lui a-t-elle lâché, irritée. Elles se sont fait la gueule pendant plusieurs semaines. C’est vraiment très égoïste. Sa mère se disait : « Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai loupé ? » Elle l'a envoyée voir un pédopsychiatre, comme si elle en avait besoin. Mais Ève ne lui en veut pas et raconte qu'aujourd’hui, tout se passe très bien, qu'elle est mariée et que sa mère est une maman extraordinaire. Ève a un souvenir heureux de sa jeunesse à Saint-Pierre, dans un collège et lycée privé catholique où elle n'a jamais eu de soucis, s'excusant presque de ne pas avoir d'histoires dramatiques. Bradley Chan Tsun Ching n’a pas que des souvenirs douloureux non plus, se souvenant par exemple d'avoir été agréablement surpris par la réaction de sa grand-mère, la seule qui n’a pas voulu le changer, ou de soirées passées au Prince Club, la seule boîte gay de Saint-Denis de La Réunion.
Pourtant, les deux Réunionnais le reconnaissent : la communauté LGBT n’est pas visible à La Réunion. Et c’est partout le cas dans les territoires d’Outre-mer, où cette invisibilité s’accompagne très souvent de violences accrues. Lors de la Marche des visibilités réunionnaise de l’année dernière, le président de l’association Requeer a été violemment tabassé. En début d’année, les locaux du centre LGBT+ de l’île ont été incendiés. En 2018, un rapport parlementaire soulignait que la haine anti-LGBT était plus virulente en Outre-mer que dans l’Hexagone. Ces territoires, pour l’essentiel insulaires, manquent d’infrastructures et d’associations pour accueillir les jeunes lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels et personnes queers. Pour beaucoup d’Ultramarins, c’est en s’installant dans les grandes villes de l’Hexagone qu’ils apprennent à vivre pleinement leur homosexualité, loin des pressions familiales. Arriver à Paris, c’était la liberté, se rappelle Bradley, rien que de voir qu’il y avait des hommes qui se tenaient la main dans la rue, qu’il y avait le Marais, quartier LGBT de Paris. Ève s’est inscrite dans plusieurs associations sportives queers de la capitale, dont le FC Arc-en-ciel, un club de foot LGBT, où elle tient le poste de goal. Elle déplore qu’à La Réunion, ce genre d’association n’existe pas. « Je trouve que, par rapport à la métropole, il n’y a pas assez d’associations à La Réunion. Il y a le centre LGBT, point. Si on se sent seul, on ne va pas juste aller au centre LGBT. Tu vas ressortir avec des prospectus et des capotes. Mais c’est tout. On devrait beaucoup s’inspirer de ce qui se fait en métropole, à Paris. »
L’homophobie, parfois, est intériorisée et devient « une habitude ». James Paris, jeune homme queer de 23 ans, a grandi de l’autre côté de l’Atlantique, en Guyane. Né en Colombie, il a vécu une grande partie de sa vie à Cayenne, avant de venir s’installer à Bordeaux pour ses études de stylisme. Depuis tout petit, ce passionné de mode savait qu’il ne rentrait pas dans les cases créées par la société. Il avait très peur du regard des autres, du regard de la famille, parce que le milieu de la mode était considéré comme un milieu pour les femmes. Sa famille l’a très vite accepté. Mais, en Guyane, les mentalités sont différentes de l’Hexagone, où il vit aujourd’hui. « Comme partout, tu te fais juger, tu te fais critiquer, tu te fais pointer du doigt, tu te fais observer… Ça ne change pas. Mais en Guyane, c’était un peu plus sévère. » Le jeune styliste en herbe en est venu à intégrer une certaine homophobie. Faut-il s’habiller librement, quitte à briser les codes de genre (ce qu’il adore faire) ? Pas partout. Faut-il répondre aux insultes ? Pas tout le temps. « C’est devenu une habitude, admet-il. À chaque coin de rue à Cayenne, c’était ‘PD’, ou d’autres insultes en créole guyanais. C’était par mes propres potes, donc limite je le prenais comme un bonjour. Pour moi, c’était normal. » À force d’être insulté au lycée, le Réunionnais Bradley Chan Tsun Ching en est, lui, devenu cynique : « Des fois, ça m’arrivait d’avoir du répondant, raconte-t-il. Quand des garçons se moquaient de moi et qu’ils me traitaient de ‘sale PD’ en créole réunionnais, je me retournais et leur disais : ‘Ah, bah, c’est pas ce que tu m’as dit hier soir au lit’. C’était le genre d’insolence que j’avais développé pour me défendre, pour revendiquer qui j’étais. »
Adeline Rapon, une métisse martiniquaise, se dit chanceuse d’avoir grandi dans un milieu tolérant et ouvert. Elle est née et a toujours vécu à Paris, où il est plus facile d’être anonyme et de vivre sa vie. Mais, régulièrement, elle fait des allers-retours en Martinique, l’île de son père. « Le fait que ce soit tout petit, où tout le monde se connaît, ça influe énormément sur la façon dont on peut vivre son homosexualité », pense-t-elle. Même si elle-même ne se sent pas discriminée quand elle se rend aux Antilles, elle relativise avec sa position particulière de métropolitaine martiniquaise de passage : « Par rapport aux personnes qui sont locales, moi, je m’en vais. » Les locaux, eux, doivent s’accommoder ou, parfois, se cacher. Mais cette photographe militante et queer profite de ses passages en Martinique et de son appareil photo pour leur donner plus de visibilité. Par exemple, elle a présenté à Fort-de-France l’exposition "Lien·s" consacrée aux LGBT de l’île. « J’ai demandé à chaque personne qui a répondu à mon appel qu’elle me raconte une petite histoire, mais en inventant des façons de communiquer. Parce que la communauté LGBT est quand même très habituée à avoir des façons alternatives de communiquer, ne serait-ce que par sécurité. [L’exposition], c’est donc plusieurs portraits avec des récits à la fois profondément martiniquais, et profondément LGBT. » Intimement liée à son île, et fervente militante queer, Adeline Rapon œuvre pour donner à toutes ces personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queers, intersexes, asexuées, et toutes les autres minorités, une voix, avec un objectif : « Que ce récit de la marge devienne un récit aussi central. »