La Route du Rhum : Entre Légendes Multi-Vainqueurs, Records et Innovations Océaniques

La Route du Rhum est une compétition emblématique, incontournable pour tous les amateurs de course en solitaire. Organisée tous les quatre ans, cette transatlantique fait partie des épreuves de référence en matière de compétition pour les voiliers monocoques comme pour les multicoques. Comptant parmi les courses transatlantiques les plus renommées, la Route du Rhum relie tous les quatre ans, la ville de Saint-Malo, en Bretagne, à la ville de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Au fil des éditions, la Route du Rhum a vu naître de nombreux records et légendes maritimes, forgeant des palmarès où l'exploit humain se mêle aux avancées technologiques des machines.

Genèse d'une Légende Transatlantique : L'Émergence de la Route du Rhum

L'idée de cette course vient de Bernard Haas, secrétaire général du syndicat des producteurs de sucre du rhum des Antilles, qui cherche à faire la promotion du rhum par un autre moyen qu'une campagne publicitaire classique. Au printemps 1975, Bernard Hass, alors secrétaire général du Syndicat des producteurs de sucre du rhum des Antilles, et Florent de Kersauson, frère cadet d'Olivier de Kersauson, déjeunent ensemble rue Arsène Houssaye à Paris. Les deux hommes se sont connus à l'université de Cornell aux États-Unis. Bernard Hass cherche une idée pour relancer la filière du rhum. Florent de Kersauson lui répond alors : « Mais il faut faire une course à la voile, bien sûr, qui va vers les Antilles, à l’automne. ».

Bernard Hass et Florent de Kersauson vont naturellement voir Éric Tabarly et Gérard Petipas, qui préside alors la société Pen Duick. L'idée d'une course en solo plaît à Éric, mais moins à Gérard qui prépare La Transat en double. Ils vont alors voir Michel Etevenon qui s'occupe de l'Olympia et gère le budget Kriter, alors sponsor d'Olivier de Kersauson. Imaginé en 1978 par le publicitaire Michel Etévenon, le parcours visionnaire de la Route du Rhum allait d’emblée déchaîner les passions. L’idée de cette course lui est justement venue quand les organisateurs de l’OSTAR, la fameuse Transat anglaise, décidèrent, certes pour des raisons de sécurité, mais aussi pour contrer les victoires françaises, de changer les règles du jeu en limitant la taille des bateaux. Michel Etévenon saisira cette opportunité pour lancer une transatlantique en France, ouverte à tous les navires, quelle que soit leur jauge.

Pierre-Louis de la Rochefoucauld, président de la branche guadeloupéenne du syndicat, est lui, enthousiaste, et Louis Claverie Castetnau, ancien directeur général de l’usine sucrière Darboussier à Pointe-à-Pitre, emmène avec lui la majorité des producteurs de Guadeloupe dès 1976. Pour motiver les coureurs, les Guadeloupéens sont généreux et offrent la somme énorme de 500 000 francs de l'époque pour récompenser les six premiers. Le choix du lieu de départ fait débat, comme l'écrit le journaliste et photographe de voile Christian Février : « Les rhumiers penchent pour Bordeaux, port emblématique de l'importation du sucre et du rhum. Florent se bat pour Saint-Malo ». L'idée est aussitôt proposée à l'UNCL et Florent de Kersauson entre au comité où il est chargé des courses océaniques et se charge d'obtenir toutes les autorisations nécessaires. En décembre 1976, les Anglais décident, pour leurs courses, de limiter la taille des bateaux à 17,06 mètres. À l'époque, Alain Colas vient de participer à la Transat anglaise sur le Club Méditerranée, un quatre-mâts de 72 mètres de long. En réponse à la limitation de l'accès des bateaux de 56 pieds aux courses transatlantiques organisées par les Anglais, Michel Etevenon, adoubé par Jacques Goddet, annonce dans L'Équipe du 14 décembre 1976, vouloir créer une grande course française sans limitation de taille.

Pendant tout l'hiver, Michel Etevenon cherche un sponsor pour sa course. Mais n'en trouve pas et commence peu à peu à croire au projet de Bernard Haas et de Florent de Kersauson. Ce dernier a rédigé un premier règlement de course avec la caution technique de l'UNCL, avait l'aval des ministères des sports, de la Défense pour la Marine, des DOM-TOM et de l'Intérieur, il restait à obtenir l'autorisation du ministère des Transports. La société Promovoile est alors constituée le 14 mars 1978 par Michel Etevenon et six autres associés, exploitants de sucreries et de distilleries, afin d'organiser une course transatlantique en solitaire prévue tous les quatre ans et appelée Route du Rhum. La Route du Rhum rallie Saint-Malo dans le nord-est de la Bretagne, à Pointe-à-Pitre, sous-préfecture et port de la côte est de la Guadeloupe. La ligne de départ est située légèrement à l'ouest de la Pointe du Grouin, sur la commune de Cancale. Pour permettre aux spectateurs de profiter du début de la course, une marque de parcours devant le cap Fréhel est à laisser à tribord par les voiliers. Pour les mêmes raisons, l'île de la Guadeloupe doit être laissée à bâbord, c'est-à-dire que les coureurs doivent en faire le tour par le nord puis l'ouest, en passant par le canal des Saintes, avant de franchir la ligne d'arrivée devant Pointe-à-Pitre. La course, organisée par la société OC Sport Pen Duick, la filiale française d'OC Sport, est ouverte à tous les voiliers à partir de 39 pieds. Les 3 542 milles nautiques, soit 6 560 km à parcourir entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, représentent un défi de taille. La largeur, en mille, de la ligne de départ mouillée devant la pointe du Grouin est de 2,1.

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L'Évolution des Classes et des Bateaux : Témoins des Avancées Technologiques

Lors de la 1re édition en 1978, il n'y a pas de distinction par taille ou type de bateaux, tous concourent ensemble. Pour la première fois, un public de non-initiés allait entendre parler de monocoque, multicoque, prao, ou de catamaran. Cette première édition est ouverte à tous les bateaux : les monocoques sont mêlés aux multicoques sans spécification de catégorie ou restriction de taille. Pour les 2e et 3e éditions, six classes par longueurs de bateaux apparaissent, marquant une première étape vers une structuration plus fine de la compétition. Le règlement a évolué pour s'adapter à la diversité croissante des voiliers et pour assurer l'équité sportive.

Aujourd’hui, les bateaux sont pensés et construits dans la perspective de cette épreuve. L’intelligence du Rhum, c’est enfin d’avoir su accompagner les évolutions technologiques du monde de la voile aussi bien en direction des marins que du grand public. La transat à destination de la Guadeloupe devient, à chaque nouvelle édition, le témoin des avancées technologiques et architecturales de la course au large. Des monocoques IMOCA de 18 mètres, qui participent également au célèbre Vendée Globe, aux classes "open" Rhum, où s'affrontent des bateaux de toutes tailles, la Route du Rhum est un véritable laboratoire. Parmi ces derniers, certains trimarans sont équipés de foils, des appendices qui permettent de "voler" au-dessus de l'eau, signe des innovations permanentes dans la conception des multicoques. Le plus grand bateau de la flotte de la 10e édition de la Route du Rhum - Destination Guadeloupe, le Maxi Spindrift 2 de Yann Guichard, mesurait 40 mètres et portait 804m2 de toile, illustrant la quête de démesure et de performance.

De 1990 à 2018, tous les bateaux vainqueurs ont été conçus par le cabinet d'architectes VPLP design, témoignant de l'influence de l'ingénierie nautique sur les résultats de la course. Lors d'une édition récente, le nombre de classes au départ à Saint-Malo était de cinq : Ultime (8 bateaux), Multi50 (11 bateaux), IMOCA (9 bateaux), Class40 (43 bateaux) et Rhum (20 bateaux). Avec la présence réaffirmée des grands bateaux de plus de soixante pieds (de 18,28 à 40 mètres), l’objectif avoué de la dixième édition de la Route du Rhum- Destination Guadeloupe, du nom de la région partenaire qui a succédé à La Banque Postale, était notamment de retrouver le vent de liberté qui a longtemps soufflé sur cette épreuve mythique. C’est ainsi qu’à côté des classes plus modestes mais pleines de ressources (Multi50, Class40 et Rhum), les grands multicoques et monocoques des classes Ultime et IMOCA ont fait le spectacle lors du départ unique donné au large de la pointe du Grouin à Cancale.

Les Skieurs Multi-Lauréats et les Records Historiques : Un Panthéon de la Course au Large

La Route du Rhum est parsemée de récits de victoires mémorables et d'exploits qui ont marqué l'histoire de la voile. La toute première édition a vu une arrivée mythique, où la petite araignée jaune du Canadien Mike Birch (Olympus Photo) allait, avec seulement 98 secondes d’avance, damer le pion au long cigare effilé du regretté Michel Malinovski (Kriter V), aujourd’hui barré par le jeune cancalais de 24 ans Benjamin Hardouin. Une légende était née, malgré la disparition tragique d’Alain Colas sur Manuréva. L'amélioration du temps réalisé par le vainqueur est considérable entre 1978 et 2014, ayant été divisée par trois, témoignant des progrès constants en matière de design de bateaux et de stratégies de course.

La troisième édition est marquée par la disparition de Loïc Caradec le 14 novembre 1986 lors du chavirement de son catamaran Royale. Philippe Poupon est le premier à rejoindre Pointe-à-Pitre, en 14 jours, 15 heures et 57 minutes, devant Bruno Peyron sur Ericsson et Lionel Péan sur Hitachi.

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Certains skippers ont gravé leur nom dans le palmarès à plusieurs reprises, démontrant une maîtrise exceptionnelle et une endurance hors du commun. Roland Jourdain est un exemple emblématique de cette persévérance et de ce talent. Lui aussi a remporté le Rhum et même deux fois ! Vainqueur en Imoca en 2006 et en 2010, Roland Jourdain va retrouver la ferveur malouine à bord d’un catamaran en fibre de lin. Ses deux victoires consécutives dans la catégorie IMOCA soulignent une période de domination et une capacité à constamment innover et performer.

Plus récemment, d'autres marins ont brillé par leurs performances exceptionnelles. Franck Cammas à bord du trimaran Groupama 3 a été le premier arrivé en fin d'après-midi le 9 novembre 2010 après 9 jours, 3 heures, 14 minutes et 47 secondes de course avec une moyenne de 16,14 nœuds. Loïck Peyron, qui avait remplacé fin août Armel Le Cléac'h blessé à la main, et dont c'est la septième participation à cette course, remporte la course en 2014, dans le temps record de 7 jours 15 heures 8 minutes 32 secondes, à bord du maxi trimaran Banque populaire VII, devançant d'un peu plus de 14 heures Yann Guichard sur Maxi Spindrift 2 et de presque 24 heures Sébastien Josse sur Gitana XV. En remportant la dixième édition, Loïck Peyron a battu le précédent record de Lionel Lemonchois de deux heures, et a inscrit son nom au palmarès de la plus belle des transatlantiques après six tentatives infructueuses.

L'édition 2018 a été le théâtre d'un final d'une rare intensité. Dans la catégorie Ultime, la course ne s'est disputée qu'entre François Gabart et Francis Joyon, et ce dernier l'emporte à l'issue d'un final très serré ; 7 minutes et 8 secondes séparaient les deux concurrents à l'arrivée. Enfin, la 12e édition de la Route du Rhum en 2022 a été marquée par une nouvelle performance historique. Charles Caudrelier est le nouveau vainqueur de la Route du Rhum 2022. Détenteur actuel du record de la traversée en solitaire, il a accompli cet exploit avec un temps de 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes avec son maxi-trimaran volant « Edmond de Rothschild ». Il a remporté cette édition en un temps record : 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes, prenant ainsi la succession de Francis Joyon, dernier vainqueur en 2018.

Le Facteur Humain : Diversité et Défi en Solitaire

La Route du Rhum est une aventure de légende qui rassemble des personnages hauts en couleurs, des inconnus, des hommes et des femmes, prêts à défier l’océan. C'est une rencontre unique entre un homme, un bateau et la mer, qui enflamme les foules, mobilise les médias et excite l’appétit des sponsors tous les quatre ans. Le sel du Rhum, c’est aussi d’avoir su mélanger des individualités aux trajectoires diverses. D’un côté des marins professionnels, comme Francis Joyon, Sidney Gavignet, François Gabart, Marc Guillemot, Louis Burton, Tanguy de Lamotte, ou Loïck Peyron - nouveau vainqueur de la course - avec leur cortège de sponsors et d’innovations techniques. De l'autre, des amateurs éclairés, tels Jean-Paul Froc, Patrick Morvan, ou Valentin Lemarchand, qui s’élancent pour réaliser leur projet fou en solitaire sur la même ligne de départ. Avec pour tous, l’ambition d’arriver entier et pourquoi pas en tête de leur classe dans la chaleur moite de Pointe-à-Pitre.

Le plateau des concurrents est d'une richesse incomparable. Parmi eux, le plus jeune marin de toute l’histoire de la course, Paul Hignard, âgé de 19 ans sur le Class40 Bruneau, et son doyen Sir Robin Knox Johnston, âgé de 75 ans, premier homme à avoir accompli un tour du monde en solitaire sans escale en 1969. Paul Hignard est rentré dans l’histoire de la course comme étant le plus jeune skipper à réussir la traversée en 25 jours 7 heures 35 minutes et 10 secondes.

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La Route du Rhum voit également la participation de femmes audacieuses. Lors d'une édition, quatre femmes étaient engagées dans la course : Miranda Merron en Class40 (Campagne de France), Anne Caseneuve en catégorie Rhum (ANEO), Juliette Petres en Class 40 et Philippa Huton-Square en Class40 (Swish), avant son abandon. La diversité des participants se retrouve aussi dans leurs origines géographiques, avec sept marins en provenance des Antilles, parmi lesquels les Guadeloupéens Philippe Fiston, Rodolphe Sépho, Nicolas Thomas, Willy Bissainte et Luc Coquelin. S'ajoutent à eux Dominique Rivard de Marie-Galante et Daniel Ecalard sur Défi Martinique. La présence des Malouins est également significative, avec douze skippers de Saint-Malo qui ont mis le cap sur Pointe-à-Pitre lors d'une édition, tels Bob Escoffier, Valentin Le Marchand, Gilles Lamiré, Benjamin Hardouin et Louis Burton. Dix-sept skippers au départ de la course ont bouclé un ou plusieurs tours du monde en course (Vendée Globe, Volvo Ocean Race, Trophée Jules Verne, Global Challenge, record en solitaire ou en équipage), apportant une expérience bien trempée du grand large.

La Route du Rhum est un événement sportif incroyable, une véritable dramaturgie dont les skippers sont les acteurs et dont l’acte I se joue à Saint-Malo. Le dimanche 6 novembre, 138 marins ont pris le départ de la plus célèbre des courses transatlantiques en solitaire, un record du nombre de concurrents jamais réunis sur une épreuve en solitaire. Cette affluence massive a conduit l'organisateur OC Sport Pen Duick à attribuer 18 « wild cards » pour permettre à davantage de marins de rejoindre les rangs d'une épreuve qui, en 44 années d'existence, n'avait jamais été aussi courtisée. La flotte des monocoques 60 pieds IMOCA est passée de 27 à 37 concurrents, juste derrière les 55 Class40 qui restent les plus nombreux dans leur classe. Des figures emblématiques comme Yannick Bestaven, Damien Seguin, Rodolphe Sépho ou Alan Roura ont ainsi pu s'inscrire. Les Rhum Multi ont accueilli 4 wild cards, permettant le retour de marins légendaires comme Philippe Poupon, 36 ans après sa victoire sur la deuxième édition, à la barre du Pierre 1er de Florence Arthaud. Marc Guillemot, deuxième de l’édition 2002, a également repris une rasade de Rhum à la barre d’un catamaran qu’il a lui-même construit. Du côté des Rhum Mono, 2 nouveaux concurrents - Julien Reemers et Jean-Sébastien Biard - ont fait leur entrée, portant à 14 le nombre d’inscrits. Enfin, les trimarans de la Classe Ultim 32/23 ont vu l'entrée en lice de Romain Pilliard et Arthur Le Vaillant, portant à 8 le nombre de géants des mers à Saint-Malo, une première et un tour de force. Le départ de la course, prévu initialement le 6 novembre, a dû être décalé de trois jours en raison des conditions météorologiques, soulignant la rudesse de cette transatlantique automnale. Solitude, tempêtes automnales, embruns glacés au départ de Saint-Malo, caresse puissante des alizés, chaleur et ivresse de l’arrivée à Pointe-à Pitre : tel est le cocktail savamment dosé de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe.

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