La mer a de longue date fasciné les artistes de tous horizons. Aux côtés des écrivains, peintres, chorégraphes, et autres cinéastes, les musiciens lui ont également dédié au siècle dernier certains des plus grands standards de la chanson populaire contemporaine. Dans une forme d’évidence, la musique électronique a elle aussi trouvé une inspiration naturelle dans l’immensité et la puissance océaniques, dont les reflux inlassables forment autant d’échos possibles à l’infini des nappes et du beat. C’est dans ce contexte que le compositeur Erwan Castex, plus connu sous le nom de Rone, figure incontournable de la scène électronique actuelle, prend le large aujourd’hui en annonçant un nouvel album intitulé « Megaptera ». Ce titre, nom scientifique désignant les baleines à bosses, annonce déjà la couleur de ce projet ambitieux et singulier.
L'Écho des Abysses : Quand une Simple Vidéo Devient un Appel
Erwan Castex, Rone, est un DJ et producteur parisien qui a su, au fil des années, élargir son terrain de jeu bien au-delà des frontières du genre. Connu pour sa capacité à créer des univers immersifs qui brouillent les frontières entre musique, cinéma et danse, il n'a cessé de repousser les limites de la création musicale. Six ans après la sortie en pleine pandémie du magnétique « Room With A View », conçu en collaboration avec le Ballet National de Marseille et qui s’accompagnait d’un spectacle de danse, l’artiste lève donc finalement le voile sur la suite de ses aventures en studio. Ce disque, attendu le 12 juin prochain via son label historique Infiné, marque un nouveau chapitre dans sa carrière.
Pourtant, le chemin vers « Megaptera » est né d'une série d'observations inattendues. Tout commence lorsqu’il reçoit une vidéo d’un marin écoutant sa musique en mer, suivie rapidement d’autres vidéos de ce genre. Le constat est incroyable : en écoutant sa musique, des baleines apparaissent à la surface. En 2018, un marin filme la présence de dauphins à proximité de son bateau après avoir, assure-t-il, diffusé la musique du Français. D’autres navigateurs l’imitent. En pleine mer, son électro mélodique semble avoir un effet attrayant sur les cétacés. Rone fut naturellement intrigué, bien que sceptique. Mystérieux, voire insolite, le phénomène fait à l'époque le tour des réseaux sociaux. Cependant, Rone préfère ne pas l’alimenter, de peur que le « buzz » fasse des émules et dérange l’environnement marin.
D'une Curiosité à une Quête : Le Dialogue avec le Vivant
Mais en s’éloignant quelque peu des scènes et de l’agitation musicale, Rone a également cultivé d’autres formes d’inspirations au point de s’interroger sur le succès de plusieurs vidéos où des cétacés jaillissaient des flots alors que des marins jouaient ses morceaux en pleine mer. De cette première question est née toute une aventure. Rone se pose alors la question : « Est-ce qu’il y aurait quelque chose dans ma musique qui aurait fait réagir les baleines ? ». L’idée devient rapidement une obsession, il veut composer de la musique avec une baleine pour communiquer avec elle. Cinq ans ont passé quand, en 2023, le réalisateur Valentin Paoli lui fait une drôle de proposition : il veut le faire dialoguer avec des baleines. Passionné par ces géants des mers, le réalisateur s’intéresse aux structures de langage et aux méthodes de communication des mammifères marins. « Parce que ces animaux ont une musicalité dans leur chant, j’étais persuadé que quelque chose pouvait les toucher dans la musique, si on faisait ça dans les bonnes conditions », s’émerveille ce dernier, rencontré avec Rone dans la cour d’un hôtel parisien.
Face à cette proposition, le compositeur confie : « J’avais un petit doute sur la légitimité d’un tel projet, je ne voulais surtout pas emmerder les baleines avec ma musique, mais Valentin m’a donné des lectures qui m’ont rassuré, et même enthousiasmé ». Si Rone est un acteur majeur de la scène électro française, il ne s’attendait tout de même pas à compter les baleines comme amatrices de sa musique. Pourtant, les vidéos ne mentent pas, ses compositions semblent attirer leur attention lorsque les marins les passent en mer. Maintenant qu’il est au courant de ce lien qui unit son travail aux cétacés, Rone veut creuser plus loin. Et son « plus loin » signifie « composer de la musique avec une baleine ». Il explique vouloir aller à leur rencontre, les écouter, apprendre leur chant et créer quelque chose avec elles. Le projet se construit avec des éthologues, bioacousticiens, ingénieurs, associations. Une expédition scientifique autant que musicale !
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L'Expédition "Megaptera" : De la Réunion aux Abysses Sonores
Pour ce projet un peu fou, le producteur parisien s'est lancé dans une véritable odyssée. Entouré d’une équipe de scientifiques, puis, de retour sur terre, de complices tels que la cheffe Sofi Jeannin ou le producteur Cubenx, Rone a ainsi imaginé et composé cet album qui prend la forme d’un dialogue syncrétique aussi musical qu’interspécifique. L'aventure a mené le producteur à écouter des heures durant le chant des baleines au large de l’île de la Réunion. À bord d’un catamaran, l’équipe a passé un mois en mer. Avant même de composer, Rone a passé des mois à rencontrer des biologistes, des spécialistes des baleines et des chercheurs en bio-acoustique. La question centrale était de savoir si sa musique pouvait perturber ces animaux ou modifier leur comportement.
Au cours de cette exploration, le projet a pris une tournure inattendue. Très vite, l’objectif change. Plutôt que d'imposer sa musique aux baleines, Rone a choisi de les écouter. « Il ne s’agissait plus de savoir si ma musique pouvait attirer les baleines, mais d’apprendre à écouter : les baleines, les scientifiques, le silence, la présence », explique-t-il. Cette démarche met en lumière un travail de terrain essentiel. Si les baleines réagissent à ses compositions studios, ces quinze nouveaux titres ne sont pas seulement une réponse à leur intérêt pour les mélodies de Rone. Elles contribuent à leur création. Les fréquences naturelles, les sons enregistrés en mer, les mouvements de l'eau et les chants des baleines sont ainsi devenus la matière première de « Megaptera ». L'océan a imposé son propre rythme et ses sons, transformant le processus de création en un véritable exercice d'écoute profonde et respectueuse.
"La Baleine et le Musicien" : Le Cœur d'un Projet Transmédia
Cette quête artistique et scientifique a pris forme non seulement sous la bannière de l'album « Megaptera », mais aussi à travers le single « La Baleine et Le Musicien (Edit) », sorti comme un prélude. On y entend d’ailleurs le chant des baleines, mêlé à une instru originale, avec un beat qui s’accélère et une composition qui s’entremêle parfaitement aux cris des cétacés. Ces sons ne sont pas de simples éléments décoratifs, mais ils deviennent un véritable instrument à part entière, sollicitant directement la voix de ces mammifères qui donne le ton et guide le processus créatif de l’artiste. Le chant des baleines est connu depuis longtemps, mais aujourd’hui il reprend son sens littéral et se mêle aux musiques que nous écoutons grâce à Rone.
Le single est également intimement lié à un projet cinématographique : pour le documentaire « La Baleine et le Musicien » du réalisateur Valentin Paoli, le musicien a participé à une expédition pour tenter d’établir une communication avec les cétacés. Ce film documentaire, d’une heure et 23 minutes, retrace l'aventure et les expériences vécues par Rone. Sous la caméra de Valentin Paoli, Rone raconte son aventure auprès des baleines. Le long-métrage est à découvrir au cinéma à partir de ce 17 juin. Le morceau « La Baleine et le Musicien » accompagne également le film. Ce qui frappe, au fond, ce n’est pas tant l’idée qu’un musicien « parle aux baleines », c’est qu’il accepte de ne pas être sûr d’être compris. Ni même d’avoir quelque chose à dire.
« Megaptera » : Une Immersion Sonore au-delà des Frontières du Club
L'album « Megaptera », dévoilé ce vendredi 12 juin, est un ensemble de quinze titres réalisé en collaboration avec ces mêmes mammifères marins. C’est une œuvre qui, au-delà de sa beauté sonore, nous invite à une réflexion sur notre rapport à la nature et à l'importance de l'écoute dans un monde en constante effervescence. Baptisé après le nom scientifique de la baleine à bosse, l’album plonge ses auditeurs dans un décor isolé de tout ce qu’ils ont l’habitude de côtoyer. Sans bouger de chez soi, les mélodies de Rone nous transportent dans un bateau naviguant sur les eaux de l’île de la Réunion, comme nous l'indiquent des titres tels que « Premier contact », le second son du projet. En immersion dès les premières notes, le compositeur rappelle qu’il s’agit surtout d’un travail de terrain.
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L'album n'est pas tant un dialogue qu'une immersion. Dans un paysage musical souvent bruyant et en quête d'attention, Rone propose des morceaux plus minimalistes et contemplatifs, où la nature elle-même dicte sa cadence. Témoin de cette approche, « Zodiac », le second extrait de « Megaptera », voit ses synthés remonter des abysses pour jaillir à la surface d’une mélodie scintillante et familière des productions de l’auteur de « Tohu-Bohu ». En s’éloignant du track calibré pour le club, Rone nous plonge dans une expérience unique, à la fois électronique, immersive et profondément émotive. Le morceau offre ainsi un avant-goût prometteur de ce que nous réserve son album. « Megaptera » procure une sensation de légèreté. Et si chacun est libre de s’imaginer la scène que l’écoute lui inspire, l’artiste veut aussi partager sa vision. Une vision de son « lieu de travail » particulier, une vision de ce qu’il a vécu lors de la réalisation de cet album.
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