Les récits de navigateurs confrontés à des groupes d'orques, ces cétacés majestueux et puissants, se multiplient au large des côtes européennes, transformant des traversées paisibles en expériences angoissantes. Ce phénomène, autrefois rare ou mal documenté, est désormais une réalité pour de nombreux plaisanciers, suscitant à la fois l'étonnement, l'inquiétude et un profond questionnement sur les raisons d'un tel comportement animal. Les interactions, parfois violentes, avec les voiliers, en particulier le long de la péninsule ibérique et dans les eaux atlantiques françaises, ont mis en lumière une série d'incidents où l'ingéniosité des skippers et la résilience des équipages ont été mises à rude épreuve face à la force brute de ces mammifères marins.
Témoignages Poignants de Rencontres Inattendues
L'effroi des navigateurs pris au dépourvu par ces "attaques" est palpable à travers leurs témoignages. François, un skipper de 65 ans originaire de l'Orne, n'est pas près d'oublier ce mercredi 13 septembre 2023. Alors qu'il rentrait de Santander à bord de son First 375, avec son frère de 59 ans et un couple d'amis âgés de 70 et 67 ans, son voilier a été violemment chahuté par un groupe d'orques au large d'Hourtin, en Gironde, à 72 milles des côtes. Le bateau, construit en 1988, a connu une première secousse aux alentours de 9h15. Le navigateur rembobine les événements : « Le bateau a viré de bord d'un seul coup, sans raison apparente. J'ai remis le cap puis on est reparti. » Quelques minutes plus tard, le First 375 s'est remis à tanguer. François a d'abord pensé à un problème de pilote automatique, mais un « énorme choc à l'arrière du bateau » a rapidement balayé cette hypothèse. Les cétacés ont brisé le safran de son bateau avant de repartir près d'une heure plus tard, laissant le First 375 à la dérive. Après une journée et demie de remorquage, le voilier a pu s'amarrer à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, où François a pu commencer à étudier les dégâts. Son constat est sans appel : « On s'attendait à tout mais pas à être attaqué par des orques ! ».
Ces incidents, loin d'être isolés, se sont répétés avec des conséquences parfois bien plus dramatiques. La famille d'Adrien Deparis, un entrepreneur mayennais, en a fait la douloureuse expérience au large du Portugal. À peine s'étaient-ils lancés dans une traversée de l'Atlantique à bord de leur bateau, le Ti'faré, que leur aventure a été coupée nette dès le premier jour de navigation. Le vendredi 10 octobre 2025, un groupe de sept orques s'est acharné sur leur embarcation pendant près de 45 minutes. Le voilier a fini par couler, emportant avec lui le rêve de cette famille. Immortalisant la rencontre en vidéo, ils sont revenus sur cette expérience traumatisante qui restera gravée dans leurs mémoires.
Un autre cas frappant est celui d'Eliott Boyard et de ses quatre amis. Le 1er novembre, à 25 kilomètres au large du Portugal, leur voilier a été la cible d'un groupe d'orques. Étonnamment, malgré la violence de l'interaction, ils n'ont pas été pris de panique immédiate et ont même pris le temps de filmer les orques qui formaient une ronde autour de leur embarcation. Pendant plus d'une demi-heure, les cétacés se sont obstinés à attaquer l'arrière du voilier. Eliott Boyard, qui était à la barre, raconte depuis Porto que « cinq à sept orques s'obstinaient à attaquer le safran du bateau », une partie cruciale du gouvernail. Il décrit comment « ils venaient croquer dedans à plusieurs reprises, jusqu'au moment où la coque, au niveau du safran, a cédé, et a entraîné une voie d'eau dans le bateau, et ensuite son naufrage. » En quelques minutes, le navire a disparu sous les eaux, coulant à 100 mètres de profondeur. Le niveau d'eau à l'intérieur est monté jusqu'à la taille des marins, voyant toutes leurs affaires flotter. C'est à ce moment-là qu'une « petite panique est venue, quand on a compris qu'on allait couler ». L'équipage a dû se mettre à l'eau dans le radeau de survie. Fort heureusement, au moment où ils ont quitté le bateau, les orques n'étaient plus là. Finalement sain et sauf, l'équipage n'en reste pas moins marqué par cet épisode, comme avant eux d'autres navigateurs.
Sébastien Destremau, un ancien double participant au Vendée Globe, a également vécu une « grosse frayeur en eaux troubles » alors qu'il naviguait sur un voilier au large du cap Trafalgar, près du détroit de Gibraltar. Une vingtaine d'orques l'a pris pour cible. Pendant près d'une heure, ces mammifères marins ont attaqué son embarcation, qui a été très endommagée. Sous leurs coups de boutoir, le safran, pièce essentielle liée au gouvernail et située sous la coque, a été réduit en miettes. Le navigateur a confié à BFMTV : « J'avais vraiment peur que le bateau coule. À bord de ces bateaux il n'y a pas de cloisons étanches comme sur un bateau du Vendée Globe, c'était ça qui m'inquiétait beaucoup. » Très vite, il a décidé d'avertir les gardes-côtes espagnols de sa situation, afin de « les prévenir, donner notre position, le nombre de personnes à bord. » Il a également voulu s'assurer que, si le bouton d'alerte de naufrage était activé, les secours interviendraient rapidement, car « il y a quand même des bestioles autour de nous. Je n'ai pas envie de nager avec ces machins moi », a-t-il ajouté avec un sourire forcé. Conformément à la procédure dans ce cas de figure, le bateau a été mis à l'arrêt.
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Plus récemment, le moniteur Gary Ptak, de l'école de croisière Les Guides de haute mer à Capbreton, a vu un stage de voile prendre une tournure inattendue. Le dimanche 9 novembre 2025, il avait embarqué avec six stagiaires en direction des îles Canaries. Le jeudi 13 novembre, vers 8h30, au large de La Corogne en Espagne, son voilier a subi l'attaque d'un groupe d'orques, estimé à « cinq ou six » individus. Conscient de la présence grandissante de ces cétacés dans le secteur, Gary Ptak avait même tenté d'anticiper en équipant son bateau d'un « pinger anti-déprédation », un dispositif émettant des signaux à une certaine fréquence pour éloigner ces mammifères, mais sans succès. Alors que son voilier naviguait à huit nœuds, les prédateurs des océans se sont manifestés. Le skipper venait de changer de cap de 20 degrés et s'apprêtait à noter cette modification dans son journal de bord. « Je n'ai même pas eu le temps de m'asseoir que j'ai entendu frapper violemment deux fois », se souvient-il. Le navigateur a immédiatement compris la situation et a dû rapidement prendre des mesures pour la sécurité des personnes à bord. Il a fallu « réveiller tout le monde, enfiler les gilets, vérifier qu'il n'y avait pas une voie d'eau et appeler les secours. » Après une dizaine de minutes d'attaque, Gary Ptak a constaté une avarie de barre : « Le bateau ne pouvait plus se diriger, on tournait en rond ». Les sauveteurs espagnols sont arrivés une quarantaine de minutes plus tard pour remorquer le voilier de 17 mètres jusqu'au port de La Corogne. C'était la première fois en cinq ans et une trentaine de passages dans ce secteur que Gary Ptak était victime d'une telle interaction.
Le Modus Operandi des Orques : Une Stratégie Ciblée
À travers ces différents récits, un schéma d'action des orques se dessine avec une étonnante récurrence. Les cétacés semblent cibler de manière privilégiée les parties mobiles et vulnérables des bateaux, notamment le safran et le gouvernail, situés sous la coque. Les skippers rapportent des « chocs énormes à l'arrière du bateau », des coups de boutoir répétés, et une insistance particulière sur ces éléments de direction. Pour Eliott Boyard, les orques « venaient croquer dedans à plusieurs reprises », tandis que pour Sébastien Destremau, le safran a été « réduit en miettes ». François, quant à lui, a vu le safran de son First 375 brisé. La conséquence la plus immédiate et la plus dangereuse de ce ciblage est la perte de contrôle du navire, comme en témoigne Gary Ptak qui, après l'attaque, constatait que son « bateau ne pouvait plus se diriger, on tournait en rond ».
La durée de ces interactions varie, mais elle est souvent significative, allant d'une « dizaine de minutes » à « près d'une heure », en passant par « 45 minutes » ou « plus d'une demi-heure ». Pendant ce laps de temps, les orques exercent une pression constante et coordonnée sur l'embarcation, bousculant violemment les voiliers. Les équipages ont parfois décrit les cétacés faisant « une ronde tout autour de leur embarcation » avant de passer à l'acte. Le nombre d'orques impliquées dans ces incidents est également variable, allant de « cinq ou six » à « sept individus », voire une « vingtaine d'orques » dans le cas de Sébastien Destremau, démontrant une capacité d'action en groupe.
Les conséquences de ces assauts sont souvent lourdes. Outre les avaries de barre et les safrans brisés ou détruits, la coque du bateau peut céder, entraînant une voie d'eau et, dans les cas les plus extrêmes, le naufrage. Ce fut le sort du Ti'faré d'Adrien Deparis et du voilier d'Eliott Boyard, tous deux coulés au large du Portugal. Sébastien Destremau a exprimé sa grande inquiétude de voir son bateau couler, expliquant l'absence de cloisons étanches, contrairement aux bateaux de course au large. Le fait que personne n'ait été tué jusqu'à présent est un soulagement, mais la menace d'une issue fatale reste une préoccupation majeure pour les marins.
Géographiquement, le phénomène est particulièrement prégnant le long de la péninsule ibérique. La plupart des incidents rapportés se situent dans l'Atlantique, notamment au large du Portugal, de l'Espagne (La Corogne, Détroit de Gibraltar, Cap Trafalgar) et de la Gironde en France. Le détroit de Gibraltar est spécifiquement mentionné comme une zone où les « attaques » d'orques ne sont « pas rares ». Cependant, les incidents se sont « multipliés en Méditerranée », bien que les exemples les plus détaillés proviennent des côtes atlantiques, souvent dans des zones de migration ou d'alimentation des orques. Des cétacés avaient de même pris pour cible une embarcation cet été, au large de la Bretagne, suggérant une extension géographique du phénomène.
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Réactions des Équipages et Procédures d'Urgence Face à l'Imprévu
Face à la violence inattendue de ces rencontres, les skippers et leurs équipages doivent faire preuve d'une réactivité exemplaire et d'un sang-froid considérable. La première réaction est souvent l'incrédulité, comme en témoigne François : « On s’attendait à tout mais pas à être attaqué par des orques ! ». Cependant, la prise de conscience des dégâts et du danger pousse rapidement les marins à agir.
Les procédures d'urgence sont activées. Pour Gary Ptak, il a fallu « réveiller tout le monde, enfiler les gilets, vérifier qu'il n'y avait pas une voie d'eau et appeler les secours ». Sébastien Destremau a également alerté les gardes-côtes espagnols, leur communiquant sa position, le nombre de personnes à bord, et leur demandant d'intervenir rapidement en cas de naufrage, craignant de devoir nager avec les cétacés. La mise à l'arrêt du bateau, comme le veut la procédure dans ce cas de figure, est une mesure courante, mais qui peut laisser le navire à la merci des orques pendant un certain temps. Certains skippers, comme Sébastien Destremau, ont même tenté de faire tourner leur bateau en cercle pendant de longues minutes, espérant désorienter les orques ou les lasser.
Malgré les efforts pour anticiper et prévenir ces interactions, les solutions se sont avérées limitées. Gary Ptak avait équipé son voilier d'un « pinger anti-déprédation », un dispositif censé émettre des signaux pour éloigner les mammifères, mais il s'est avéré « sans succès ». Cette tentative infructueuse souligne le défi que représente la recherche de méthodes efficaces pour dissuader ces animaux intelligents et opportunistes.
Le secours et le remorquage sont souvent la seule issue après une attaque. Après une journée et demie de remorquage, le First 375 de François a pu s'amarrer à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Les sauveteurs espagnols sont intervenus pour remorquer le voilier de Gary Ptak jusqu'au port de La Corogne. Dans les cas les plus critiques, comme pour Eliott Boyard et sa famille, l'évacuation en radeau de survie est la seule option viable, même si elle signifie abandonner le navire qui sombre rapidement sous les eaux. La « petite panique » ressentie lors de la compréhension du naufrage témoigne de la tension extrême de ces moments. Ces interventions mettent en évidence l'importance des secours maritimes et des procédures d'alerte, dont l'efficacité est primordiale pour la survie des équipages.
Décryptage d'un Comportement Énigmatique : Hypothèses Scientifiques
La multiplication des incidents entre orques et voiliers a laissé les scientifiques « perplexes », cherchant à comprendre les motivations derrière ce comportement inhabituel et qui semble nouveau. Il n'existe d'ailleurs « pas de consensus chez les scientifiques » sur la raison précise de ces interactions. Pour certains, il s'agit d'un simple jeu, tandis que d'autres évoquent des « raids organisés ».
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L'océanographe François Sarano, contacté par BFMTV, avance l'hypothèse d'un « simple jeu » pour les orques. Il utilise une analogie parlante : « Pour une orque qui fait huit mètres et cinq tonnes, jouer avec un bateau, c'est comme pour nous jouer avec un chat. » Cette perspective suggère que les orques, particulièrement les jeunes, pourraient s'adonner à ces interactions sans intention malveillante de nuire aux humains, mais plutôt par curiosité ou comme une forme de divertissement. Cette idée est renforcée par Eric Demay, cétologue et membre de l'association Tursiops, qui avance que « ce sont souvent de jeunes orques », et que ces « attaques » pourraient être « liées à l'enseignement de la chasse ou simplement du jeu, (…) sans chercher à faire du mal à l'homme. »
Sébastien Destremau, bien qu'il ait vécu l'incident, a également formulé sa propre conviction quant à la nature de ces interactions. Il ne croit pas à une attaque dirigée personnellement contre lui ou son bateau. Il a réfléchi à la ressemblance entre un gouvernail et une nageoire : « Vous savez, les orques, pour pêcher les baleines, se saisissent des nageoires et sondent la baleine jusqu'à ce qu'elle se noie, et je me suis dit qu'un gouvernail, ça ressemble à une nageoire. Et quoi de mieux pour entraîner les petits que d'aller attraper une nageoire sans éventuellement aller attaquer des baleines ? » Cette hypothèse suggère que les orques pourraient percevoir le safran comme un élément similaire à une nageoire de proie, et que ces "attaques" pourraient être un exercice d'apprentissage pour les jeunes individus, une sorte de simulation de chasse.
Certains experts préfèrent d'ailleurs parler d'« interactions » plutôt que d'« attaques », soulignant l'incertitude quant aux intentions réelles des cétacés. Cependant, la distinction entre jeu et agression peut être difficile à établir lorsque les conséquences sont aussi destructrices pour les embarcations. Les skippers confrontés à un safran brisé ou à un bateau qui coule perçoivent inévitablement l'événement comme une attaque, quelle que soit l'intention initiale de l'animal. Il est souvent noté que si ces orques avaient réellement voulu détruire les bateaux ou faire du mal aux humains, leur puissance et leur intelligence leur auraient permis de le faire sans difficulté. Le fait que les orques aient parfois cessé leur assaut et quitté les lieux une fois le safran endommagé ou l'embarcation immobilisée, sans s'en prendre directement aux humains, tend à appuyer l'idée d'une interaction ciblée sur l'objet plutôt que sur les individus.
Les scientifiques continuent d'étudier ce phénomène en évolution pour tenter de percer le mystère de ces comportements. Ils cherchent à comprendre pourquoi ces animaux ont développé de tels agissements dans cette région du monde et à déterminer si des facteurs environnementaux, sociaux ou comportementaux sont en jeu.
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