La course au large, souvent perçue comme un bastion français, voit émerger avec une force renouvelée une présence britannique significative, marquant de son empreinte les compétitions internationales les plus exigeantes. Si l'on consulte la liste des skippers et co-skippers au départ de la Transat Jacques Vabre Normandie Le Havre en IMOCA, il est frappant de constater que la plus forte représentation d'une nation dans la course, en dehors de la France, est celle de la Grande-Bretagne. Ce n’est pas moins de huit marins d’outre-manche qui prennent part à cette classique biennale, un chiffre qui témoigne d'un dynamisme certain. Au total, ils sont déjà dix Anglais classés au Championnat IMOCA depuis le début de la saison. Les Britanniques s'imposent donc résolument au sein de cette Classe référence de la course au large, et ce, malgré l’absence presque totale de sponsors anglais à leurs côtés, un paradoxe qui soulève des questions fondamentales sur le financement de ce sport au Royaume-Uni.
Parmi ces navigateurs, des figures emblématiques et de nouveaux talents se distinguent. Au Havre, on retrouve la légende Mike Golding, connu pour ses quatre participations au Vendée Globe, actuel co-skipper du Chinois Jingkun Xu. L’incontournable Sam Davies, navigatrice britannique qui réside désormais en France, se positionne comme une sérieuse prétendante au top 5 sur le tour du monde en solitaire l’hiver prochain avec son nouvel Initiatives-Cœur 4. Des voix comme celle de Pip Hare, qui, avec James Harayda, a choisi de rester basée dans le sud de l’Angleterre avec son équipe, expriment un optimisme palpable. Elle s'enthousiasme : « C'est vraiment génial. Nous faisons tous la promotion du sport au Royaume-Uni et nous donnons aux fans britanniques plus d'occasions de suivre ce sport et de s’impliquer. » Cette période marque un tournant, comme le souligne Pip Hare : « Nous revenons d'une période où nous, britanniques, avons eu du mal à entrer dans le peloton de tête. Alex (Thomson) était toujours là et avant lui Ellen (MacArthur), mais maintenant nous sommes plus nombreux et nous ne faisons qu’augmenter nos chances de faire de bons résultats. » Cette recrudescence est le fruit de plusieurs facteurs, dont une structure de formation qui, bien que disparue, continue de porter ses fruits.
L'Héritage Formateur de l'Artemis Offshore Academy
L'influence de l'Artemis Offshore Academy est indéniable dans cette nouvelle vague de talents britanniques. En effet, quatre de ses anciens élèves courent cette année en IMOCA. Créée en 2009 à Cowes, cette école de voile, gérée par OC Sport, avait pour objectif ambitieux de former les futurs talents britanniques. Son programme était conçu pour les préparer aux courses en Figaro, puis, à terme, pour le Vendée Globe. Bien que l'académie ait fermé ses portes en 2016, les bénéfices de la vision de Mark Turner à l’époque commencent à peine à se manifester concrètement à travers les exploits des nouveaux entrants en IMOCA.
Will Harris, qui faisait partie de la dernière promotion de l'académie, témoigne de son impact durable : « C'est vraiment impressionnant de voir ce que chacun a accompli. Je pense que personne n'avait imaginé le temps qu'il faudrait pour que les bénéfices de ce programme se mesurent concrètement. » Cette formation a créé des liens indéfectibles et un sentiment de camaraderie, comme l'explique Alan Roberts, un autre ancien de l'académie : « C'est presque le même petit groupe. Ce sont tous les anciens du Figaro et de l’Artemis, on retrouve la bande ! »
L'approche de ces jeunes marins fut d'investir leur temps et leur énergie en France, en s'imprégnant profondément de la culture de la course au large en solitaire, notamment en Bretagne, terre d'élection de ce sport. Aujourd’hui, ces excellents marins se retrouvent au sein de différentes Classes, démontrant leur polyvalence et leur adaptabilité, allant du Mini à l’IMOCA, en passant par la Class40 et le Figaro. Leur intégration est telle qu'Alan Roberts s’amuse de la façon dont ils se sont fondus dans le paysage de leur pays d'adoption : « Jack (Bouttell), Sam (Goodchild) et moi sommes tous aussi français qu'on peut l'être pour un Anglais. Je pense même que Sam et Jack paient des impôts ici. Pas moi, parce que je ne gagne pas assez d’argent (rires) ! »
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Charles Darbyshire, qui a dirigé l’Artemis Offshore Academy pendant sept ans (de 2010 à 2016), connaît parfaitement le sujet de la formation des jeunes marins britanniques. Le but ultime de l'académie était de détecter celui qui remporterait un jour le Vendée Globe. Une vingtaine de jeunes navigateurs ont été formés à l’Academy, dont quelques éléments très prometteurs comme Sam Goodchild, Jack Bouttell, Alan Roberts, Henry Bomby ou Will Harris, parmi d'autres. Ces dernières années, les coureurs britanniques ont remporté par trois fois le classement bizuth de la Solitaire du Figaro, une performance qui interroge : et si l'Artemis Offshore Academy avait formé un futur vainqueur du Vendée Globe ? Ce petit groupe qui arrive au même moment, comme le mentionne Charles Darbyshire, comprend de très sérieux candidats tels que Sam Goodchild et Jack Bouttell, même s'il s'attend à ce qu'ils fassent une Volvo Ocean Race ou autre avant de s’attaquer au Vendée Globe. Derrière eux, il y a également d'autres talents prometteurs comme Henry Bomby, Sam Matson ou Will Harris.
Le Défi du Sponsoring et l'Image de la Voile au Royaume-Uni
Malgré cette floraison de talents et la forte présence britannique au sein de la flotte IMOCA aujourd’hui, une énigme demeure : celle du sponsoring et la difficulté des coureurs à convaincre les grandes entreprises basées en Grande-Bretagne de les soutenir. Pour Alan Roberts, c’est encore un mystère, et il souhaiterait bien avoir la solution. Will Harris tente de résumer la situation de son point de vue, une question qui a taraudé bon nombre de ses compatriotes : « Tous les marins britanniques qui naviguent aujourd’hui en IMOCA ont probablement réfléchi à cette question ces dix dernières années. Comment persuader les entreprises anglaises de me soutenir ? » La réalité qu'ils apprennent petit à petit est qu'il faut « davantage se tourner vers l’international car il est très difficile de persuader des sponsors britanniques de soutenir la Grande-Bretagne dans cette quête de succès sur les mers du globe. » L'alternative est de « prouver son talent à des équipes déjà bien établies », et c'est ainsi que certains anciens membres de l’Artemis Offshore Academy sont au départ de la Transat Jacques Vabre cette année.
Pourtant, des entreprises britanniques ont, dans le passé, pris le large en soutenant des navigateurs d’exception. On se souvient d’Ellen MacArthur, qui était sponsorisée par le groupe Kingfisher, et de Mike Golding, qui bénéficiait du soutien de Group 4. Aujourd’hui plus que jamais, la présence anglaise au sommet de la flotte IMOCA offre une réelle opportunité d’accompagner des coureurs compétitifs. La décision de Pip Hare de rester basée en Angleterre est un élément important de sa mission en tant que navigatrice professionnelle. Elle explique : « J'ai pris la décision de rester en Angleterre. »
La perception de la voile au Royaume-Uni est également un facteur dans ce défi du sponsoring. James Boyd, journaliste nautique britannique, observe que le sport est encore considéré comme élitiste : « Je pense qu’Alex pourrait être un modèle. Le problème, si ç’en est un, est qu’en Grande Bretagne, on a surtout une très forte tradition olympique. Quand tu as 10 ans et que tu fais de l’Optimist, on te repère en te disant : ‘toi, tu vas faire de l’olympisme’. Personne ne te dit : ‘toi, tu vas aller faire le Vendée Globe’. » Charles Darbyshire renchérit en affirmant que la voile est un des derniers sports dans les médias au Royaume-Uni, malgré l'invention du tour du monde en solitaire avec le Golden Globe. Il note qu'il n'y a « même pas de journaliste de presse écrite qui soit dédié à la voile ! » Dans les années 60, la presse quotidienne avait pourtant ses propres classes de bateaux, comme le Daily Mirror et le Daily Express, qui ont donné leur nom à des dériveurs, mais aujourd’hui, il n’y a plus de place pour la voile dans les journaux.
Alex Thomson : Entre Génie Marketing et "Maverick" des Mers
Parmi les figures britanniques, Alex Thomson se distingue non seulement par ses performances sportives, mais aussi par son approche innovante de la communication. Roland Jourdain, qui a connu Alex Thomson à ses débuts en IMOCA en 2003, au moment où ce dernier faisait l’acquisition de son ancien bateau, l’ex-Sill, se souvient de l'homme : le deal, avec cet achat, était de disputer ensemble la Transat Jacques Vabre. Ils terminèrent deuxièmes. « Alex voulait tout savoir, il parlait tout le temps. Il avait alors ce côté chien fou et pied au plancher qui a fait sa réputation. » Jourdain observe une évolution : « Il n’y a peut-être pas la même méthode qu’Armel (Le Cléac’h), mais elle est assez efficace ! Nous, les Gaulois un peu chauvins, on est toujours rapides à la détente lorsqu’il s’agit de critiquer les Anglais. Nous sommes aussi nombreux à penser que ça ferait du bien à la course, pour son internationalisation, qu’elle soit un jour remportée par un étranger. » Il ajoute, avec humour, que l'un des plus gros progrès d'Alex a été de « soigner son accent gallois auquel je ne comprenais rien. » En tant que marin, il a clairement évolué : « sa 3e place au Vendée Globe 2012, et ce qu’il fait maintenant est brillant. »
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Le journaliste nautique britannique James Boyd a rencontré Alex entre Nassau et Cuba, lors d’un reportage sur la Clipper Round the World Race 1998, une course autour du monde où des équipiers venus de tous horizons payaient leur embarquement. À 24 ans, Alex Thomson skippe Ariel, le bateau qui remporte l’épreuve. Il gagne dans la foulée ses galons de « plus jeune skipper vainqueur d’une course autour du monde ». James Boyd se souvient : « Il rêvait déjà de course au large en solitaire. Il avait été skipper professionnel pour une boîte de charter en Grèce. Il avait fait plusieurs saisons comme ça à transporter des clients. Son background en régate n’est pas énorme mais il a toujours été bon marin, avec un fort esprit de compétition. Il a fait pas mal de voile légère, je pense que ça a dû l’aider. Lui et sa famille sont originaires de Gosport, près de Portsmouth. Son père était pilote d’hélico pour les secours là-bas. »
Charles Darbyshire, lors du Vendée Globe 2004, alors qu’Hugo Boss entre pour la première fois dans l’arène, se souvient des débuts d’Alex Thomson. À l’époque, Charles travaillait pour Nick Moloney. Il rapporte : « Alex et son équipe étaient très confiants au point d’être un peu arrogants. Le voilier d’Alex n’était pas prêt. Il y avait énormément de monde autour du projet. Ils sont arrivés aux Sables-d’Olonne avec un énorme bateau à moteur. On avait l’impression que c’était une équipe de F1. » Pour Darbyshire, « il y a une certaine forme de révérence à avoir au départ d’une telle course. Si tu mets de la fête et des paillettes par-dessus, ce n’est pas le bon mélange. C’est comme porter une robe de soirée à un enterrement. Ce n’était pas une bonne chose pour Alex à ce niveau de sa carrière. »
Pourtant, ce « Maverick » a su transformer les perceptions. Charles Darbyshire observe : « Quand Alex a débuté, c’était un peu un Maverick. Le mec qui pousse tout le temps à fond. S’il a battu le record des 24 heures sur sa première course solo à bord de l’ancien Sill, c’est parce qu’il ne savait pas où était la limite ! » Sur le plan émotionnel, James Boyd note une différence culturelle : « Parce que les marins français sont Français, ils parlent de leurs sentiments, même sur un Vendée Globe. Les Anglais, eux, ne parlent jamais de leurs émotions. Avec Alex, la seule chose que vous verrez sur les vidéos, c’est s’il est très content ou très contrarié. Il n’y a pas de zone grise. Et cette année, la plupart du temps, on le voit heureux ! » Boyd ajoute sur un ton plus léger : « Ensuite, je peux vous dire que c’est un fêtard. En tout cas, il l’était. En Angleterre, dans la voile, il y a la tradition de la 3e mi-temps. » Roland Jourdain, de son côté, décrit Alex comme « un mec sain. » Il souligne son rôle intéressant au sein de la classe IMOCA : « On voit qu’il n’est pas là pour enfiler des perles. Quand il ouvre sa gueule, même quand c’est dérangeant, c’est toujours pour dire quelque chose de sensé. »
La relation d'Alex Thomson avec son sponsor Hugo Boss est emblématique de son génie marketing. Après des performances spectaculaires comme le "keel walk" et le "mast walk", il y eut une session de kite tracté par son 60 pieds IMOCA. Avec ces mises en scène et ces images très esthétiques, Alex Thomson et son sponsor Hugo Boss ont toujours fait le buzz. James Boyd le confirme : « Hugo Boss est une boîte énorme. Ils sont présents notamment dans la Formule 1 (mais aussi dans le golf et le foot, ndlr). C’est d’autant plus intéressant qu’en Angleterre, il n’y a pas ou très peu de sponsoring en voile. Alex a été brillant dans la façon qu’il a eue de construire une vraie histoire médiatique avec la marque. Les images du keel walk par exemple (Thomson marchant en costume sur la quille de son bateau gîté, ndlr), ont été les plus vues sur la chaîne YouTube d’un groupe de journaux australiens pendant toute une année. Avec toutes ces mises en scène et ces images, toujours très léchées, il a cassé les barrières en termes de communication traditionnelle. »
Cependant, cette visibilité médiatique n'a pas toujours été synonyme de reconnaissance du grand public au Royaume-Uni. James Boyd rappelle la popularité inégalée d'Ellen MacArthur : « Ellen (MacArthur) a été un phénomène en Angleterre. Les gens pensent même que c’est elle qui a remporté le Vendée Globe en 2000 ! En 2005, lorsqu’elle revient à Falmouth après son tour du monde en multicoque, la BBC et l’autre grande chaîne, ITV, ont arrêté leur programme pour faire 3 heures de live. Le genre de truc qui n’arrive que pour des élections ou un mariage princier ! Elle faisait la Une. Pour Alex, je ne suis pas sûr que les médias suivent à fond malheureusement. Et puis il n’y a qu’un seul britannique dans la course cette fois… » Charles Darbyshire abonde dans le même sens : « C’est un gars qui lutte depuis longtemps pour arriver là où il est et tous les voileux sont à fond derrière lui. Mais il n’est pas connu du grand public. Pour son entrée dans le Grand Sud, il a fait les news locales de la BBC. Mais ce ne sont que des news locales, pas nationales. »
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Autres Figures Britanniques Marquantes : Du Passé au Présent
L'Angleterre a écrit certaines de ses plus belles pages dans l'aventure humaine et sportive qu'est la course au large. De Francis Chichester, premier homme à boucler un tour du monde en solitaire avec une seule escale, à Pip Hare, figure moderne de la persévérance et de l’audace, les skippers britanniques ont marqué l’histoire de la voile par leur détermination, leur innovation et leur amour de l’océan. Ces skippers anglais, par leurs exploits et leur personnalité, ont apporté leur pierre à l’édifice, repoussant les limites du possible et inspirant des milliers de marins. Francis Chichester a prouvé que l’impossible n’était qu’une question de volonté.