La Logique de l'incohérence et la déconstruction du réel dans le cinéma de Quentin Dupieux

Le cinéma contemporain cherche souvent à rassurer le spectateur en lui balisant le chemin de la narration. Pourtant, il existe des œuvres qui prennent le contre-pied absolu de cette tendance en érigeant l’absurde et la confusion en principes directeurs. Au cœur de cette démarche singulière se trouve un cinéaste français inclassable, dont l’œuvre bouscule les frontières du récit traditionnel. On aurait tort de réduire les films de Quentin Dupieux a des potacheries hipsters. Derrière les pitchs impossibles qu'il traite avec un sérieux fou (un pneu tueur, un gourou kidnappeur de chien…) et les castings franco-américains improbables (de Marilyn Manson à Jonathan lambert) se cache l'un des réalisateurs français les plus passionnants et imprévisibles. Les films de Dupieux partagent une esthétique commune (chez combien d'autres cinéastes français la moindre image est-elle aussi sublime ?) ainsi qu'une bizarrerie unique, qui pourraient faire passer l'homogénéité de son œuvre pour de la redondance. Ce serait pourtant injuste, car ce serait ne pas reconnaitre la variété de registres abordés, juxtaposés, mixés. Comédie? fantastique ? Série B ? Expérimental ? Bien malin celui qui sera capable de ranger de tels ovnis dans une unique catégorie. Et dans cette filmographie jeune mais déjà folle, aux succès inégaux, Réalité s'impose comme la pièce la plus folle. Mais la plus folle ne veut pas dire la plus n'importequoitesque. Il y a dans le scénario complexe de Réalité une ambition narrative rare. Rare pour une comédie mais surtout rare tout court.


L'architecture du vertige et la mise en abîme du récit

Pour comprendre le fonctionnement de cette œuvre labyrinthique, il convient d'analyser son point de départ et la manière dont les intrigues s'entremêlent. Impitchable, le film débute sur une scène incroyablement intrigante : une fillette nommée Reality trouve une mystérieuse VHS dans un endroit improbable au possible. Dès cette introduction, le film nous suspend littéralement à ses lèvres. Le suspens est double, et la curiosité des personnages devient celle des spectateurs : que contient cette cassette, mais aussi où va cette histoire de dingues ? Tout Réalité semble bâti sur le principe du pur plaisir de la surprise et du mystère, car le film n'est que révélations abracadabrantesques, avec une générosité qui est l'inverse de la gratuité. On prend Dupieux pour un cynique, on a tort. Chaque nouvelle scène et l'écho qu'elle trouve avec la précédente crée un jeu de miroir qui rappelle les jeux surréalistes et les mises en abymes ludiques de Queneau, Borges ou Marc-Antoine Mathieu.

L’histoire est pourtant simple. Jason Tantra (interprété par Alain Chabat) est caméraman sur une chaîne de télévision culinaire et souhaite réaliser son premier film d’horreur. Il part alors à la rencontre d’un ami de longue date, Bob Marshal (Jonathan Lambert), un riche producteur. En parallèle, on découvre l’histoire de Reality, une jeune fille qui après une partie de chasse avec son père découvre une intrigante cassette vidéo dans les entrailles d’un sanglier. Ce point de départ absurde lance plusieurs trajectoires. Jason, un cameraman placide, rêve de réaliser son premier film d'horreur. Pour ce faire, il se tourne vers Bob Marshall, un riche producteur capable de financer ce projet. Dans le scénario, insolite, les télévisions s'en prennent aux spectateurs grâce à leurs ondes. Néanmoins, Bob n'accepte de produire le film de Jason qu'à une seule et unique condition : trouver le gémissement parfait, celui qui fera date dans l'histoire du cinéma. Jason, qui ne dispose que de 48 heures dans sa quête du geignement ultime, commence à s'entraîner. Mais ses recherches le perdent dans un véritable cauchemar. Une histoire est racontée dans une histoire, etc, jusqu'à ce que l'on perde pied sur ce qui est vrai ou pas. Dans Réalité, un rêve est fait, un scénario est pitché, un film est vu, une histoire est inventée, pour ne former qu'un seul et même récit à multiples facettes. Où est la réalité là-dedans? L'absence de réponse aurait pu être étouffante, elle aurait pu être ludique, émouvante (avec ces faux semblants, on se croirait presque chez Hong Sang-Soo!), elle est ici drôle mais surtout glaçante.


La juxtaposition des réalités et l'incompatibilité des mondes

Le cœur du procédé de Quentin Dupieux repose sur la collision d'univers qui ne devraient jamais se croiser. Si l’on commence à croiser, à relier l’ensemble de ses scènes, on se retrouve avec un entremêlement de réalités pourtant incompatibles : le réel avec la recherche du gémissement, le rêve avec le patient d’Alice, le futur avec le Jason du futur et son film déjà achevé par on ne sait qui, l’hallucination avec la séquence dans la forêt, la fiction avec le film tourné par Zog dont la jeune Réalité est le personnage principal.

Prenons par exemple un personnage barbu - que nous appellerons en toute originalité : le barbu - que l’on retrouve travesti au volant d’une jeep militaire. Il s’arrête en bord de route pour constituer un bouquet de fleurs, puis se rend chez quelqu’un pour les lui offrir. En route, il croise la jeune « Réalité », à l’arrière de la voiture de son père chasseur. Situation suivante : la femme de Jason, nommée Alice et campée par Elodie Bouchez, est une sorte de psychologue des rêves. Elle a pris connaissance du rêve du barbu, et lui livre une ébauche de diagnostic. Car oui la situation précédente était donc un rêve, contée par le barbu à Alice. Autre situation encore, La petite Réalité est surprise à vouloir lancer la fameuse VHS bleue sur la télévision d’une salle de son école. La jeune fille se voit alors convoquée chez le proviseur, qui exige que cette cassette lui soit remise. Ce proviseur n’étant autre que… le barbu, à nouveau. Réalité refuse, le barbu insiste, et Réalité le menace alors de dévoiler à tout le monde qu’elle l’a croisé habillé en femme dans une jeep militaire. Quatrième et dernière exemple de situation : la jeune Réalité, chez elle, qui regarde à la télé l’émission sur laquelle travaille Jason, derrière la caméra.

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Ces parallèles que nous spectateurs effectuons entre les différentes situations rendent le tout complètement absurde car incompatible. Comment un personnage peut-il utiliser un élément issu d'un rêve pour faire chanter quelqu'un dans sa réalité éveillée ? L'absurdité fait d'abord rire franchement, souvent, puis de plus en plus jaune. Les films de Dupieux ne ressemblent pas à des films d'horreurs, mais bien à des cauchemars bancals. Ici, chaque personnage cherche la porte de sortie de son propre cauchemar, mais impossible de se réveiller du monde réel. Réalité ne ressemble pas un film classique? Normal, c'est la réalité.


L'art du "milking" et l'exploitation maximale du concept

Pour structurer ce chaos apparent sans perdre définitivement le spectateur, le scénario de Quentin Dupieux utilise des techniques d'écriture bien précises. Ce qu’a fait Dupieux ici dépasse la simple surenchère, le simple empilement crescendo de juxtapositions incohérentes. Il a procédé de ce qu’Yves Lavandier appelle « le milking », dans son précieux livre La Dramaturgie. Le milking, consiste - comme son nom l’indique - à traire une idée au maximum, à l’exploiter au maximum. D’après Lavandier, il vaut mieux qu’un scénariste rentabilise à fond un seul personnage, une seule situation, un seul élément de l’histoire, plutôt que de construire son film en les multipliant. Car le spectateur aura d’une part bien moins d’informations à retenir, et d’autre part bien plus d’éléments à connecter. Il s’amusera davantage à confronter les événements qu’à les retenir, quoi.

Et c’est bien là ce que fait Dupieux, en introduisant quelques personnages et contextes à peine, puis en multipliant les possibilités de croisements improbables entre les situations. Un même personnage peut provenir d’un film aux yeux des uns, de la réalité aux yeux des autres, d’un rêve pour d’autres encore. Chaque personnage présente un lien différent à chaque autre personnage. De fait, en maximisant les rapports envisageables, Dupieux nous soumet une infinité de juxtapositions à explorer, une infinité de liens à établir. Nous, spectateurs, ne savons plus où donner de la tête tellement chaque réalité croise potentiellement chacune des autres, et pas deux d’entre nous reconstruiront l’histoire de la même façon. De fait, le réalisateur est vraiment allé au bout de sa démarche, il l’a milké jusqu’à son paroxysme. Comme dans ces précédents film, Dupieux ne se prend jamais au sérieux et tente de nous faire partager son univers en mettant en avant de façon concrète ses lubies et ses angoisses. Jamais égocentrique, le spectateur peut rapidement s’identifier aux peurs des personnages. Ces derniers se questionnent non stop pour comprendre s’ils ont oublié, s’ils mentent ou s’ils se trompent. Dans Réalité, le spectateur se retrouve dans une situation commune au personnage principal, il se demande s’il voit les choses à travers les yeux d’un autre ou s’il voit la réalité.


La cohérence par la linéarité : la colonne vertébrale dramatique

Néanmoins, comment un tel film parvient-il alors à être agréable ? À moins d’être passionnément maso, personne ne supporte 90 minutes d’un tel bordel. Dans une masterclass en ligne, le compositeur Hans Zimmer évoque une scène d’action déstructurée et chaotique du second film Sherlock Holmes, auquel il a pu donner corps avec une simple mélodie redondante battant la mesure, œuvrant telle une solide colonne vertébrale. De même dans Réalité, Dupieux conserve notre attention car le film va quelque part, et avance tout du long, de façon linéaire.

En effet, l’intrigue principale voit Jason proposer un projet de film à Marshall et disposer d’un délai pour obtenir le gémissement parfait (acte 1), puis Jason tente d’obtenir ce gémissement par diverses manières, jusqu’à craquer et devenir aussi fou que nous, demandant un délai supplémentaire pour le trouver (acte 2), et enfin gémit malgré lui alors qu’on lui administre un suppositoire, ce qui convient à Marshall donnant finalement son feu vert pour produire le film (acte 3). Cette histoire toute simple avec un début, un milieu et une fin, malgré sa stupidité assumée, nous tient en haleine à intervalles réguliers sur toute la durée du film. Cela nous donne le sentiment que ce film progresse de façon cohérente, tandis qu’une autre partie de notre conscience part dans tous les sens pour tenter de reconstruire la diversité du récit. Pour faire simple, disons qu’une intrigue claire et classique baigne au cœur des intrigues absurdes et incohérentes.

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Les outils de l'exposition et l'usage du "lampshade hanging"

Pour éviter l'écueil d'une confusion totale, le film utilise également des relais d'identification au sein de la diégèse. Dupieux place un personnage qui en sait aussi peu que nous, dans bon nombre des scènes de Réalité. Car, comme le suggère le scénariste Aaron Sorkin dans une masterclass en ligne également, il est d’une part impossible pour un spectateur de comprendre un film si on ne lui explique pas l’univers, tandis qu’il n’est pas crédible d’autre part que des personnages expliquent oralement cet univers s’ils le connaissent déjà tous. D’où l’importance d’un personnage étranger aux situations du film, afin que le spectateur tout aussi ignorant s’identifie à lui, et que les explications exigées légitimement par ce personnage extérieur permettent indirectement au spectateur de comprendre lui-même les enjeux et l’exposition de chaque situation.

Dans Réalité, Alain Chabat et Jonathan Lambert jouent alternativement ce rôle. Quand des situations improbables se déroulent ou se juxtaposent en leur présence, et bien eux-mêmes se trouvent un peu perdus, eux-mêmes expriment leur étonnement. Genre quand Marshall s’étonne d’avoir Chabat au téléphone tandis qu’il est en réunion avec ce dernier. Déjà, on est rassurés, nous spectateurs, car on n’est pas seuls à ne rien comprendre, mais surtout nous avons le sentiment que le personnage finira par comprendre tout ça, et nous avec.

De plus, Dupieux utilise fréquemment le procédé du "lampshade hanging". Théorisé en d’autres termes par Robert McKee dans Story, il s’agit de rustines narratives narratives, placées dans les dialogues, et employées pour signaler une profonde incohérence de l’histoire afin de la désamorcer. Par exemple quand Chabat constate au cinéma que son projet de film a été produit à l’identique, il s’insurge car pour lui ce film n’existe pas encore. C’est une réaction naturelle - et l’effet comique marche à fond d’ailleurs - qui s’adresse directement à nous, spectateurs. Dupieux joue à nouveau la carte méta à travers le personnage de Jason, confortant ici notre sentiment que ce qui se passe dans ce cinéma est tout simplement impossible, en nous l’avouant frontalement à travers le dialogue de Jason. Accepter oralement une incohérence ou un cliché afin de les dépasser permet au film de poursuivre sa logique propre sans perdre la confiance du public.


Le cinéma du malaise et la fabrication de l'étrangeté

Cette construction rigoureuse de l'incohérence sert un dessein esthétique précis. Si Quentin Dupieux cherche quelque chose, c'est plutôt du côté de la création d'une oeuvre hors-temps, hors-lieu et qui cherche à éviter le sens commun, amenant le spectateur à une confusion et un sentiment d'étrangeté. Par les dialogues, la musique, les décors et le montage, il crée une ambiance qui met en tension l'humour, l'angoisse et une certaine esthétique. Chaque personnage déroule dans ce film une folie excentrique et singulière : c'est au travers du corps, du rêve ou du délire que les réalités vacillent dans une répétition angoissante qui se produit toujours à côté de là où on l'attend.

Le choix du cadre spatial n'est pas non plus anodin. Initialement prévu en France et en Corée, le tournage de Réalité a finalement eu lieu à Los Angeles, où il était moins cheap de réaliser le film. En chantier depuis 2008, Réalité voit enfin le jour sept ans plus tard. La maison du producteur dans le film est la propriété d’un particulier américain. Ce soleil de plomb californien contraste avec la noirceur absurde des situations, créant un sentiment de décalage permanent.

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À travers ce dispositif, Quentin Dupieux fait, ici, une critique de la société (l’abrutissement de la télévision), de la production (critique de l’image des producteurs d’aujourd’hui), du cinéma (pour le cinéma populaire) et du génie (un virtuose de l’image incarné par le personnage de Zog, caricature de cinéaste exigeant). On découvre très clairement que Quentin Dupieux fait un clin d’oeil au célèbre réalisateur David Lynch et son film Mulholland Drive. Réalité pourrait parfaitement faire office de version dégénérée, « idiote » (au sens noble, dadaïste du terme) de Mulholland Drive.


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