Plongées record en profondeur : défis et exploits

Depuis le début des années 1980, le monde de la plongée a été témoin de nombreuses tentatives de plongées profondes au Trimix, avec des fortunes diverses. Cependant, un silence relatif a suivi ces premières explorations. Pourquoi, malgré l'exploit de Pascal Barnabé en 2005, non reconnu par le Guinness Book, aucune autre tentative de battre ce record n'a-t-elle été entreprise ? Qui, au sein de la communauté restreinte de la plongée extrême, allait se lancer à la conquête de ces profondeurs inexplorées ? Pourquoi la barre des 330 mètres semblait-elle infranchissable ? Les records établis par Nuno Gomes et Pascal Barnabé resteraient-ils indépassables ?

Les réponses à ces questions résident dans une combinaison complexe de facteurs : des calculs de gaz précis, une compréhension approfondie de la physiologie humaine, une maîtrise des effets de la température sur le corps, le choix méticuleux des équipements, la prise en compte des conditions météorologiques, la constitution d'équipes de soutien compétentes, l'élaboration de paramètres de décompression rigoureux, une préparation physique et mentale intense, le financement et le parrainage de l'événement, la mise en place d'une couverture médiatique appropriée, et surtout, la présence de nerfs d'acier chez celui ou celle qui oserait tenter un tel exploit.

Les pionniers de la plongée profonde

La communauté internationale de la plongée sous-marine a vu émerger de nombreux noms illustres tels que Sheck Exley, Jim Bowden, John Bennett et Nuno Gomes. Pourtant, le nom d'Ahmed Gabr était relativement inconnu du grand public jusqu'à ce qu'il commence à circuler au début de l'année, suite à sa tentative de record du monde de plongée au trimix.

L'exploit de Gabr a été rendu possible grâce à une équipe solide, avec le soutien essentiel de H20 Divers à Dahab, ainsi qu'une équipe internationale de plus de 30 personnes dirigée par Sam Helmy et Jaimie Browne. La durée totale de la plongée de Gabr a été de 13 heures et 50 minutes, avec une descente rapide de seulement 14 minutes. Le plongeur de sécurité le plus profond, Jim Browne, était posté à 110 mètres pour assurer la sécurité de Gabr lors de sa remontée.

La préparation minutieuse d'Ahmed Gabr

Comme pour d'autres projets similaires, les dernières plongées d'entraînement d'Ahmed Gabr se sont situées autour de 200 mètres, atteignant même 220 mètres quelques semaines avant le jour J. La plupart des 20 plongées d'entraînement au trimix se sont déroulées autour de 140 mètres. Des plongées à l'air ont également été réalisées pour tester la tolérance narcotique, une pratique courante dans les plans d'entraînement des plongeurs ayant tenté des records dans le passé.

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L'utilisation du trimix est essentielle pour réduire les effets de la toxicité de l'oxygène et de la narcose en diminuant la teneur en oxygène et en azote du mélange. Pour une plongée à 300 mètres, le pourcentage d'oxygène doit être inférieur à 4% et le taux d'azote inférieur à 14%. L'enjeu principal est de minimiser les effets du syndrome nerveux des hautes pressions (SNHP).

Une autre approche consiste à réduire la quantité d'hélium dans le mélange respiré, mais cela peut augmenter la narcose en profondeur. Les symptômes du SNHP varient d'une personne à l'autre, et les effets de ce syndrome ne sont pas encore totalement compris, mais ils affectent principalement le système neurologique et nerveux.

Modifier un paramètre d'une plongée extrême a des répercussions sur l'ensemble du plan de plongée, rendant la tâche complexe. C'est un peu comme essayer de conduire une Ferrari à 250 km/h sans avoir les compétences nécessaires. La profondeur cible était de 350 mètres, mais en raison de l'intensification des effets du SNHP, Gabr a pris la décision de remonter après avoir atteint 335 mètres.

Le secret des plans de décompression

Les plans de plongée des deux derniers records sont restés secrets, une attitude compréhensible compte tenu des investissements considérables en planification et en adaptation physiologique. Comme le souligne Helmy, "De nombreux mois de planification méticuleuse ont été investis dans ce programme de plongée, et une grande partie de ce programme a été personnellement adaptée à la physiologie d'Ahmed. Nous avons également tenu compte dans nos calculs des problèmes d'évitement de contre-diffusion isobarique."

Il n'y avait pas de switch-gaz en dessous de 200 mètres, et différents programmes ont été utilisés pour calculer le plan de plongée final. L'éclairage a également été un défi sur les records précédents, mais les Tektite Trek 4s, testées à 610 mètres, ont fait leurs preuves. Ahmed portait une combinaison étanche Bare et une Wing OMS à double vessie, et les détendeurs utilisés étaient des Apeks Tech 3.

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La plongée record a été menée avec des ordinateurs et un bout marqué. "Notre corde a été envoyée à l'Université du Caire afin d'être testée au niveau de sa résistance, de son retrait et de son élasticité dans l'eau et sur la terre", a déclaré Helmy. "L'agence de mesure et de qualité égyptienne a ensuite utilisé ce rapport de mesure pour marquer tous les points pertinents sur cette ligne. L'arbitre officiel Guinness World Records, Talal Omar, a par la suite réévalué cette ligne de manière indépendante."

L'un des ordinateurs d'Ahmed a touché le fond à 330 mètres, mais il est allé au-delà de cette profondeur pour récupérer la plaquette située à 335 mètres. L'une des raisons pour lesquelles Ahmed était en si grande forme en sortant de l'eau était le changement de configuration lors de sa plongée, passant d'une configuration en BI-20l à une configuration plus légère type Side Mount seulement 5 heures après avoir débuté son record. Cette option l'a beaucoup soulagé pour les 8 heures restantes qu'il a passées sous l'eau.

Au niveau de la sécurité, l'équipe comprenait deux médecins à bord, dont un spécialiste de médecine hyperbarique, une ambulance et une chambre de décompression qui est restée en alerte tout au long du record. Il est important de noter que les plongées effectuées par Ahmed ont été classées défense par les forces armées égyptiennes, car Ahmed est un plongeur des forces spéciales égyptiennes.

Ahmed Gabr : un plongeur d'exception

Ahmed Gabr a 41 ans et a commencé la plongée technique en 1997. Son intérêt pour cette discipline est né grâce au Dr Ahmed Kamal, un plongeur profond ayant à son actif des plongées à 200 mètres, également directeur de TDI Moyen-Orient.

Il semblerait qu'une nouvelle tentative de record soit en cours de préparation par Pascal Barnabé. À quelle profondeur ? Un documentaire sur Ahmed et son record de plongée est prévu pour sortir sur nos écrans début 2015.

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Au-delà des limites : Jérémie Morizet et l'exploration abyssale

Dans la nuit du 12 au 13 octobre 2024, Jérémie Morizet, ingénieur normand et pionnier de l'exploration sous-marine, a plongé dans l'obscurité abyssale de l'océan Pacifique pour battre un record vieux de plus de 60 ans. Mais au-delà de l'exploit, c'est un saut vers l'inconnu technologique qu'il a accompli.

Morizet a réalisé une plongée historique dans la fosse des Tonga, la deuxième plus profonde dépression océanique au monde après la fosse des Mariannes. Il est descendu à 10 806 mètres de profondeur, réalisant un nouvel exploit. Ce lieu, situé en plein cœur de l'océan Pacifique, reste un territoire presque inexploré, où la pression écrasante et l'obscurité totale transforment chaque descente en un véritable défi technologique et humain.

Avant lui, seul un autre Français avait marqué l'histoire des grandes profondeurs : Henri-Germain Delauze. En 1962, cet ingénieur avait atteint 9 545 mètres de profondeur, un exploit remarquable pour l'époque. Jérémie Morizet est allé bien au-delà de ce seuil, repoussant les limites humaines avec une descente qui le fait entrer dans le cercle très fermé des plongeurs ayant franchi les 10 000 mètres de profondeur.

Cette plongée ne se résume pas à un exploit sportif. Morizet a mené cette expédition dans le cadre de ses recherches pour Deep Ocean Search, son entreprise spécialisée dans l'exploration des abysses, basée à l'île Maurice. À bord du submersible Bakunawa, piloté par Luke Siebermaier, expert australien des plongées extrêmes, il a testé un système de positionnement inédit. Ce prototype est capable de guider un engin mobile jusqu'à 11 km de profondeur, une prouesse jamais réalisée auparavant.

Plonger à de telles profondeurs, c'est s'immerger dans un environnement que peu de personnes ont eu la chance de voir de leurs yeux. À plus de 10 000 mètres sous la surface, la lumière disparaît, la température chute et la pression dépasse les mille bars. L'expédition de Morizet n'est donc pas seulement une quête personnelle ou un défi de l'ingénierie humaine. C'est une contribution essentielle à la compréhension des océans, ce vaste territoire qui couvre plus de 70 % de la surface du globe et dont nous connaissons encore si peu.

Frédéric Swierczynski et l'exploration souterraine

Le plongeur de l'extrême Frédéric Swierczynski a battu le 3 novembre le record mondial de plongée souterraine en atteignant -308 mètres sous l'eau dans la résurgence Font Estramar à Salses (Pyrénées-Orientales), au pied du massif des Corbières. Ce gouffre est considéré comme l'une des trois plus belles cavités au monde accueillant plusieurs milliers de plongées par an, selon la fédération française d'études et de sports sous-marins Occitanie.

Si une trentaine de minutes aura suffi au plongeur marseillais pour atteindre une telle profondeur, la remontée s'est effectuée quant à elle très progressivement pour s'achever 6h30 plus tard. Plus que la performance sportive, "explorer des zones où l'homme n'a jamais mis les pieds", voilà ce qui anime le spéléonaute aguerri âgé de 50 ans. "J'aime évoluer dans cet environnement minéral", ajoute ce passionné qui a commencé à plonger à l'âge de 18 ans. "Pour comprendre ce qui se passe en surface, il faut savoir comment cela se passe sous terre, d'où arrive l'eau, par quels réseaux."

Avec cette plongée record, hautement technique et réalisée en présence d'une équipe d'une dizaine de personnes expérimentées, "nous apportons aussi aux scientifiques des preuves de la présence de l'eau à de telles profondeurs", poursuit Frédéric Swierczynski. Animé par le caractère exploratoire de ces plongées, le spéléonaute collabore très souvent avec des chercheurs. Sa prochaine destination ? "Le Cap vert pour réaliser un photo-échantillonnage d'espèces endémiques en vue de leur protection".

Les controverses autour de la Font Estramar

Si ce nouvel exploit est beaucoup commenté dans le petit monde de la plongée souterraine, il ne fait pourtant pas l'unanimité au sein de la Fédération française d'études et de sports sous-marins Occitanie. Sa présidente, Nicole Boulay, qualifie de "mauvaise presse cette initiative personnelle qui risque de nuire au plus grand nombre", craignant que la municipalité mette à exécution son projet d'interdiction d'accès à la Font Estramar pour ce type d'activité.

Xavier Méniscus : le retour du recordman

Quelques mois après avoir été détrôné par Frédéric Swierczynski, Xavier Méniscus a récupéré son record du monde de plongée souterraine en atteignant la profondeur de -312 mètres dans le gouffre de Font Estramar. C'était sa dernière plongée de l'extrême sur le site de Font Estramar, cette exsurgence unique située à Salses-le-Château, au nord de Perpignan, dans les Pyrénées-Orientales.

Lors de sa remontée, ce dernier a même frôlé la catastrophe, victime d'un accident de décompression. Il raconte : "J'ai perdu l'équilibre. J'ai perdu le sens de l'orientation. Tout a tourné à une vitesse folle. Il ne faut surtout pas paniquer. Ce sont des choses qui sont connues, d'autres plongeurs ont raconté ce type de mésaventure. J'ai essayé d'appliquer toute l'expérience acquise durant mes années professionnelles et sportives. Je savais ce qui allait m'arriver, c'est venu progressivement."

Désorienté, et seul au moment de cet accident, Xavier Méniscus raconte : "On se demande ce qu'on fait là. Mais j'ai su prendre les bonnes décisions, garder ma lucidité et ma concentration." Quelques jours plus tard, il sait néanmoins qu'il a frôlé la catastrophe. À la question "avez-vous eu peur de mourir ?", il répond spontanément : "Oui".

Pour Xavier Méniscus, l'heure est venue de tirer sa révérence : "J'avais promis à mes proches que ça serait ma dernière plongée aussi profonde. J'ai réalisé mon rêve. Je ne poursuivrai plus l'exploration de Font Estramar et d'autres cavités qui vont à de telles profondeurs. Mais je vais continuer de travailler sur d'autres sites."

Gaëlle Giesen : un record féminin en recycleur

La Toulousaine Gaëlle Giesen a battu un record du monde de plongée féminin en plongeant à 222 mètres de profondeur en recycleur, au large de Cassis. Elle a ainsi détrôné l'Américaine Kimberly Inge, qui avait plongé jusqu'à 198 mètres. Une autre femme, la Sud-africaine Karen Van Den Oever, a plongé à 246 mètres de profondeur en 2021, mais dans une grotte, et en circuit ouvert. De son côté, Gaëlle Giesen a plongé en pleine mer, et en recycleur.

"La plongée en circuit ouvert se fait avec une bouteille d’oxygène classique. À l’inverse, plonger avec un recycleur, c’est un circuit fermé : on expire dans un tuyau qui recycle l’air. La plongée en circuit fermé permet plus de confort de respiration, mais aussi plus d’autonomie : environ six heures. Ce lundi, la plongée de Gaëlle Giesen a duré 4 h 30. "Nous sommes partis vers 6 h 30 du matin du port de l’Estaque à Marseille, raconte-t-elle. On a navigué, puis on s’est mis à l’eau vers 10 h. "La descente a duré 14 minutes, mais ce sont les paliers qui prennent du temps", explique-t-elle. En remontant, elle s’est arrêtée une première fois à 81 mètres de profondeur. "Le premier palier dure une minute. Puis, on s’arrête tous les trois mètres, et progressivement, de plus en plus longtemps. Le dernier palier, à 6 mètres de profondeur, dure 1 h 40."

Physicienne de formation, elle travaille au Cnes depuis 2017, sur des projets d’astrophysique et d’astrobiologie. "Je suis intéressée par tout ce qui touche à l’exploration, que ça soit vers le haut ou vers le bas. On a l’impression que ce sont des milieux différents mais non : on cherche à aller là où l’humain ne peut pas aller sans outils technologiques, à aller au-delà de ses limites théoriques."

Théo Mavrostomos : l'homme le plus profond du monde

Le 20 novembre 1992, un Marseillais, Théo Mavrostomos, a vécu une plongée historique, la plus profonde (701 mètres), battant le record des États-Unis. Rencontre avec un pionnier si discret qui a repoussé toutes les limites.

"Je suis l'homme le plus profond au monde. J'ai marqué l'histoire de la plongée. C'est mon plus beau cadeau. Et j'en suis fier pour mes petits-enfants". De sa voix de rocaille, Théo revendique son étoile sans gloriole. Le Marseillais a vécu de sa passion, fidèle à l'enfant qui a découvert l'apnée à l'âge où les autres se félicitent de patauger sans les brassards.

Seize millions de francs, dix-sept laboratoires mobilisés… le projet "Hydra X" est l'aboutissement du génie et de l'audace d'Henri Germain Delauze, le fondateur en 1962 à Marseille de la Comex (Compagnie d'expertise maritime) qui a tout inventé ou presque des plongées dans les plus grandes profondeurs au service, entre autres, de l'industrie pétrolière.

Le 20 novembre 1992, Théo absorbe 701 mètres. En réalité 703, mais le record est homologué à 701 parce que c'est un compte rond lorsqu'on le convertit : 2.300 pieds. 71 kilos par centimètre carré. Comme si un homme de 80 kilos venait s'asseoir sur votre thorax. Durant le récit de son odyssée sous-marine, une seule fois, Théo hausse le ton : "Certains journalistes m'ont demandé si j'étais un cobaye ! Je n'ai jamais été un cobaye ! Je savais ce que je faisais. Je me souviens de chaque instant".

En tout, descente et remontée comprises, le périple est inouï : 43 jours en caisson, quasiment un mois et demi, pour vivre ces trois petites heures au plus profond du monde ! Respecter les paliers est la seule chance de survie. Vingt-trois jours pour remonter à la pression de la surface terrestre. "Un voyage sur la lune, mais en plus difficile" résume le Neil Armstrong de Marseille. "On subit la pression et c'est plus simple de ramener un astronaute. En 24 heures, s'il a un problème, on va le faire revenir. Nous, s'il y a un souci, on est seuls".

Les références à la conquête spatiale affleurent en permanence, et certains admirateurs le comparent plutôt à Youri Gagarine, lui aussi de petite taille, premier homme à voler dans l'espace, sans jamais sortir d'une capsule comparable au caisson de Théo. Sans le destin tragique, heureusement, du cosmonaute. Et ce n'est pas le moindre de ses exploits, car "au tout début de l'exploration sous-marine et des chantiers pour l'industrie pétrolière, il y avait régulièrement des morts", rappelle Max Ouzenane pudiquement, sans s'étendre sur le sujet.

Après le record ? "Pendant 24 heures, j'étais la star. Je répondais aux télés du monde entier. Et après, tout le monde m'a oublié", raconte hilare le plongeur de légende. Pas grave. Il n'a jamais souhaité être médiatisé. Il a exercé son métier anonymement dans le monde entier au service des industries pétrolières qui n'ont pas bonne presse en 2022 - ce qui explique sans doute le manque de considération pour ces défricheurs des abysses.

Le mélange expérimental respiré pour l'exploit s'est avéré trop dangereux, peu pratique, à cause de l'hydrogène, et il n'a pas été utilisé de manière industrielle. Quant au record, il ne sera jamais battu, car il ne sera jamais tenté à nouveau. Les robots ont débarqué et effectuent désormais en toute sécurité les tâches des plus grandes profondeurs. La modernité a coupé les nageoires des hommes-poissons.

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