Le Rainbow Warrior, navire amiral de Greenpeace et symbole de résistance pacifique, porte avec lui une histoire riche et marquante, profondément ancrée dans les annales des luttes environnementales et des scandales d'État. Ce bateau, devenu le théâtre d'un attentat retentissant en 1985, a depuis connu une seconde vie, transformé en un récif artificiel où la nature reprend ses droits et où son héritage se perpétue sous les vagues. Le 10 juillet 1985, le Rainbow Warrior était la cible d’un attentat commis par les services secrets français, provoquant la mort du militant et photographe Fernando Pereira. Cet événement tragique a non seulement marqué l'histoire de Greenpeace, mais aussi celle des relations internationales et de la politique française, révélant des mécanismes de décision complexes et des tentatives de dissimulation.
Le Sabotage du Rainbow Warrior : Un Coup de Tonnerre en Plein Pacifique
L'histoire du Rainbow Warrior, premier du nom, commence bien avant cet attentat. Vendu pour 40 000 £ à Greenpeace, il a subi quatre mois de travaux pour devenir leur premier bateau et navire amiral, lancé le 29 avril 1978. Au milieu des années 1980, alors que la guerre froide fait toujours rage, le Rainbow Warrior appareille pour des missions humanitaires et de protestation cruciales. En mai 1985, le Rainbow Warrior, bateau amiral de Greenpeace, cingle dans l’océan Pacifique, en direction des îles Marshall. La mission de solidarité, baptisée Exodus, l’équipage l’a menée sans banderole ni slogan, mais avec un appareil photo. Celui de Fernando Pereira, le photographe de Greenpeace, tué quelques semaines plus tard dans l’attentat du Rainbow Warrior. Cette mission consistait à embarquer à bord du bateau la totalité de la population de Rongelap pour l’emmener vers un autre atoll non contaminé. Les habitants des îles Marshall, entre 1946 et 1958, avaient en effet subi les conséquences dévastatrices de 67 essais nucléaires américains, notamment sur les atolls d’Enewetak et de Bikini. Le 1er mars 1954, la bombe « Castle Bravo », d’une puissance 1000 fois supérieure à Hiroshima, avait détonné sur Bikini et projeté des retombées radioactives sur des milliers de kilomètres carrés, notamment sur l’atoll habité de Rongelap, à 150 km de là. Les enfants de Rongelap pensaient qu’il neigeait et se sont mis à jouer dehors. Les explosions nucléaires dans les îles Marshall ont entraîné une contamination radioactive des sols, des eaux, de la nourriture. Pendant les décennies qui ont suivi, des maladies comme le cancer se sont multipliées sur l’atoll où les habitants étaient retournés. De nombreuses femmes ont fait des fausses couches ou donné naissance à des bébés souffrant de graves malformations. La population de Rongelap a servi de cobaye à l’armée américaine qui, dans le cadre du projet 4.1, a observé des années durant les effets des radiations sur des êtres humains. Il y a quarante ans, Greenpeace avait donc reçu un appel à l’aide de Rongelap.
Une fois la mission Exodus accomplie, l’équipage s’est rendu en Nouvelle-Zélande, dans le port d’Auckland. Le bateau s'apprêtait à partir dans les eaux de Polynésie pour perturber les essais nucléaires français quand deux explosions le firent couler. Le 10 juillet 1985, le navire écologiste de Greenpeace, le Rainbow Warrior, mouillait au port d'Auckland, en Nouvelle-Zélande. Le bateau s'apprêtait à partir dans les eaux de Polynésie française, une autre zone du Pacifique victime elle aussi des explosions nucléaires menées par une autre puissance coloniale, la France, afin de protester contre les essais nucléaires français. Ce combat dérange. Une taupe informe les autorités françaises qui réagissent dans la précipitation. Le 10 juillet 1985, une douzaine d’agents de la DGSE sont en Nouvelle Zélande pour déclencher l’opération "Satanique". Peu avant minuit, deux bombes éclatent à quelques minutes d’intervalle. L’ancien chalutier coule et avec lui périt Fernando Pereira, photographe et militant de l’ONG. Ce Néerlandais d’origine portugaise, père de deux jeunes enfants, avait 35 ans.
Les hommes-grenouilles ont fixé à la coque du chalutier deux charges explosives. Sous la surveillance et les directives de deux agents pas si secrets que cela, puisqu’ils seront repérés à peine quelques heures plus tard, une équipe de nageurs de combat (qui eux par contre, ont fait correctement leur job, si l’on en juge par les résultats), au terme d’une longue approche en plongée à travers le port, a posé deux charges explosives sous la coque : une première de faible puissance, au niveau du gouvernail, pour alarmer l’équipage et lui donner le temps d’évacuer le bateau, suivie d’une deuxième, plus importante, sous les machines, destinée à percer la coque et faire couler le navire. L’intervalle entre les deux explosions a été suffisant pour que le bateau soit bien évacué, pour éviter les pertes humaines. Sauf que dans ce genre d’opération, il peut toujours y avoir un impondérable : si l’équipage a effectivement eu le temps de quitter le bateau, un photographe, Fernando Pereira, est retourné alors dans sa cabine pour récupérer son équipement de photo. C’est à ce moment que survient la deuxième explosion. Le photographe Fernando Pereira y a trouvé la mort.
Un Scrutin International et des Mensonges d'État
Très vite, l’enquête révèle l’impensable : le sabotage ne fait aucun doute. Très vite, les regards se tournent vers les services secrets français. Les services néo-zélandais enquêtent. Très vite, un couple de faux touristes suisses est arrêté. Il s'agit en réalité des agents des services secrets français (DGSE) Dominique Prieur et Alain Mafart, dits "les époux Turenge", membres des services secrets. Ces membres de la DGSE, la Direction générale de la sécurité extérieure, se faisaient passer pour des touristes suisses. Une dizaine d’autres agents sont impliqués. L’une a infiltré l’équipage de Greenpeace. Des nageurs de combat ont placé les explosifs contre la coque du navire. Explosifs qui ont été acheminés par une équipe à bord du voilier Ouvéa dont le sillage remonte jusqu’à Nouméa. Rapidement arrêtés par les autorités kiwies, ils seront reconnus coupables d’homicide involontaire.
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Les autorités comprennent rapidement que l'ordre de couler le bateau a été donné depuis Paris. Dans les semaines qui suivent, les preuves contre le gouvernement français s’accumulent. Le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Charles Hernu, nie en bloc l'implication de la France. Le chef de l'espionnage français, l'amiral Pierre Lacoste, le suit. Sous la pression internationale, le gouvernement français est contraint d’admettre l’impensable. Après de multiples pressions, c'est finalement le Premier ministre, Laurent Fabius, qui confirme, le 22 septembre 1985, que la France est bel et bien impliquée. Le scandale est retentissant. C’est la plus grave violation de la souveraineté territoriale qu’ait jamais subi la Nouvelle-Zélande. Un acte de terrorisme soutenu par un État, un acte de guerre a déclaré le ministre néo-zélandais Geoffrey Palmer.
L'affaire du Rainbow Warrior revient sur le devant de la scène avec la nouvelle enquête du journaliste Hervé Gattegno, directeur de l'information de Radio Classique. Dans son livre Deux bombes sous le Rainbow Warrior. Les derniers secrets de l'affaire qui aurait pu couler Mitterrand (Flammarion), il révèle des documents inédits sur cet attentat qui a marqué l'année 1985. Selon Hervé Gattegno, contrairement aux versions officielles de l'époque, "il n'y a pas de discussion sur l'implication de François Mitterrand dans le processus de décision, puisqu'il y a des documents qui le prouvent, notamment un rapport de l'amiral Lacoste, qui était le chef de la DGSE - les services secrets français - à l'époque et que je publie pour la première fois en intégralité dans mon livre". Le journaliste nuance en revanche le terme de "commanditaire" concernant le président de la République. "Lorsque les services secrets agissent, le processus de décision qui conduit à leur engagement n'est jamais un processus très formel, parce qu'au fond, l'idée, c'est qu'on ne laisse pas de preuves derrière soi." Seule certitude, poursuit Hervé Gattegno : "Le ministre de la Défense de l'époque, Charles Hernu, a donné l'ordre à la DGSE de s'attaquer au Rainbow Warrior. L'objectif était de poser des bombes sous ce bateau pour le couler. Mais la condition, c'était de prendre le maximum de précautions pour éviter de porter atteinte à des vies humaines. Et malheureusement, un homme est mort, un photographe proche de Greenpeace à bord du bateau." Le but ? Faire passer la France pour une victime, l’agresseur n’étant autre que Greenpeace, organisation étrangère probablement manipulée par des intérêts ennemis. La manipulation est efficace et la suspicion entretenue a coupé l’organisation du soutien de son public en France. Le bureau français de Greenpeace a été contraint de fermer ses portes en 1987.
L'échec retentissant de l'opération s'explique par "des conditions de précipitation déraisonnables" et "un manque de chance", souligne le journaliste. Les agents français avaient sous-estimé "l'incroyable civisme des Néo-Zélandais" qui surveillent tout et signalent immédiatement les comportements suspects. Le couple d'agents secrets français, Alain Mafart et Dominique Prieur, a été repéré par un vigile de la marina, missionné après une série de cambriolages de bateaux dans les jours précédents. "Lorsqu'il les voit tirer un Zodiac hors de l'eau et monter dans un van, il pense qu'il a probablement affaire aux cambrioleurs de ces derniers jours." Le vigile note l'immatriculation du véhicule de location, ce qui permet à la police néo-zélandaise d'arrêter les agents dès le lendemain. L’affaire révèle les relations très particulières entre le service secret d'une démocratie et le pouvoir politique, ajoute Hervé Gattegno. "La chaîne de décision est atypique. Tout se passe entre l'Élysée, le ministère de la Défense et la DGSE. Le Premier ministre et Matignon sont complètement squeezés." Laurent Fabius, qui découvre le plasticage du bateau dans la presse et comprend l'implication française, se retrouve malgré lui entraîné dans "une sarabande de mensonges qui va placer le gouvernement français dans une situation inextricable." Charles Hernu et l'amiral Lacoste serviront finalement de fusibles, "l'un poussé à la démission, l'autre viré, pour sauver François Mitterrand". Même la condamnation internationale de la France - à des excuses publiques et à une indemnisation financière de la Nouvelle-Zélande - sera négociée secrètement, révèle Hervé Gattegno : "Cette sentence elle-même est une parodie d'arbitrage, c'est un stratagème qui a été inventé. En réalité, les deux pays ont négocié pendant des mois en secret, se sont mis d'accord et ont fait avaliser cette fausse condamnation par le secrétaire général de l'ONU". L’affaire du Rainbow Warrior a durement et longuement éprouvé les relations, diplomatiques mais aussi économiques, entre Paris et Wellington. Elle a au passage renforcé la position antinucléaire de la Nouvelle-Zélande.
De Navire Amiral à Récif Artificiel : Une Vie Après le Naufrage
Le Rainbow Warrior, lui, vient de mourir une première fois, les assurances l’ayant jugé irréparable. La décision est alors prise de lui donner une chance de continuer sa mission de protection de la nature, en devenant un récif artificiel. Après plus de deux ans d'enquête, le navire a été remorqué pour son tout dernier voyage au large de la baie de Matauri, au nord de la Nouvelle-Zélande. Il va donc mourir une deuxième fois en étant sabordé le 2 décembre 1987, paisiblement à l’aide de ballasts, à l’issue d’une cérémonie maorie traditionnelle. Salué par une cérémonie d'hommage maori, le Rainbow a finalement été sabordé, le 12 décembre 1987. Au large des îles Cavalli, au sud de Motutapere island (Matauri Bay, au nord de la Nouvelle Zélande), il repose aujourd’hui sur un fond de sable, à 28 mètres de profondeur. L'endroit est marqué par une simple bouée. Au large de Pahia, en Nouvelle-Zélande, l'épave du bateau de Greenpeace coulé le 10 juillet 1985 par les services secrets français est devenue, par 26 mètres de fond, une attraction pour plongeurs.
L'épaisse combinaison de néoprène enfilée, la lourde bouteille sur le dos, la ceinture de plomb bien fixée autour de la taille, il est temps de basculer par-dessus les boudins gonflables du bateau qui vous a amené sur ce site après quarante-cinq minutes de chevauchée au-dessus des vagues, poussé par deux puissants moteurs de 200 chevaux. L'eau n'est pas très chaude et les dizaines de dauphins aperçus quelques minutes plus tôt ont disparu. Les réflexes de plongeur reviennent avec l'immersion. Suivre la corde qui descend dans le grand bleu. Pincer son nez en soufflant bien fort afin de se déboucher les tympans mis à rude épreuve avec la pression qui augmente sans cesse. Très vite, elles apparaissent. Translucides, elles vont là où les courants les entraînent. Certaines ressemblent à des chenilles étranges sorties de l'imagination d'un amateur de science-fiction. Les autres laissent traîner sous leur ombrelle de fins filaments urticants. Les plongeurs slaloment doucement entre ces petites méduses. Plus bas, l'accueil est plus chaleureux. Des poissons-demoiselles s'approchent des nageurs en banc serré. Curieuses mais prudentes, ces demoiselles. Un peu plus bas, la voilà. La poupe arrondie de l'épave est quasiment intacte. Comme le reste du navire. Le Rainbow-Warrior a bien supporté ses quinze années passées sous l'océan.
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Toni Hessell, militante qui passe chaque année quatre mois à parcourir les mers du globe sur les navires de Greenpeace, conduit, l'été, les plongeurs sur l'épave du tout premier bateau de l'organisation écologiste. Elle est intarissable quand elle parle du Rainbow-Warrior : "Vous avez vu toutes ces anémones incrustées le long de sa coque ! Les couleurs sont vives : orange, rose, violet, blanc, marron… Ici, il continue de rester l'arc-en-ciel qui lui a donné son nom. Dans un musée, il n'aurait été qu'un morceau de métal auprès duquel les gens seraient passés sans même jeter un regard. Sous l'eau, il continue de vivre. Il change sans cesse." L'épave repose par le fonds dans la réserve marine de Matauri bay, où elle est devenue un célèbre site de plongée.
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