La photographie de surf, bien plus qu'une simple documentation sportive, est une discipline artistique exigeante qui immortalise la beauté brute de l'océan, la puissance des vagues et l'audace des surfeurs. Des pionniers qui ont capturé l'esprit libre des années 60 aux maîtres contemporains qui repoussent les limites techniques et artistiques, cet art visuel a évolué, tout en conservant son essence : la quête de l'instant parfait. C'est un voyage à travers les époques, les techniques et les personnalités qui ont façonné notre perception de la culture surf.
L'Âge d'Or et les Regards Pionniers : La Photographie de Surf des Années 60
L'histoire de la photographie de surf est riche de figures emblématiques qui ont, dès les premières heures, su saisir l'énergie d'un mouvement naissant. Au cœur de cette période charnière se trouve John Witzig, un nom indissociable de la culture surf des années 1960. Âgé de 77 ans aujourd’hui, John Witzig est reconnu comme l’un des photographes de surf les plus emblématiques du début de cette décennie. Son œuvre est un témoignage précieux de l'âge d'or du surf, une époque où ce sport n'avait pas encore atteint sa mondialisation actuelle et conservait une authenticité particulière. Il a sillonné le monde entier, construisant une collection d’images qui mettent en scène cette culture vibrante, capturant des moments qui sont devenus des icônes pour les générations suivantes.
La reconnaissance de ces œuvres historiques est aujourd'hui mise en lumière à travers diverses expositions, comme celle proposée au Musée de Guéthary. Ce musée met en effet à l’honneur la culture du surf, présentant une sélection de 180 photographies de spots de surf issus de tous les océans du monde. Cette exposition est tirée notamment du livre « Line up » de Pierre Nouqueret et s’enrichit d'une donation du célèbre photographe australien John Witzig. Pour les non-initiés, il est important de noter que le « Line up », fil rouge de cette exposition, est la zone spécifique où les vagues commencent leur déferlement, un espace crucial où se concentre l'attente et l'action des surfeurs. Cette collection permet de voyager visuellement, de Bali aux côtes du sud du Maroc, et de la Californie à l’Europe, avec des arrêts sur images de lieux mythiques tels que Nazaré au Portugal, Mundaka au Pays basque espagnol, la Gravière dans les Landes, et bien sûr, le spot emblématique de Parlementia. Les clichés exposés sont signés par des photographes de renom, parmi lesquels Guillaume Arrieta, J.S. Callahan, Sylvain Cazenave, Eric Chauché, Antoine Justes, Jéremiah Klein, Laurent Masurel, Federico Vanneau, ainsi que par des talents locaux tels que Taki Bibelas, Carmen de Fontenay, Laurence Gallien et Maurice Rebeix. La contribution de John Witzig au musée de Guéthary est un don précieux, venant enrichir la collection déjà établie, notamment celle du peintre et surfeur François Lartigau, décédé en décembre 2016. Ce dernier avait, quelques mois avant son exposition « Surfing moments », légué au musée plusieurs de ses œuvres ainsi qu’une de ses planches fétiches, une Skip Frye, utilisée pour surfer la vague de Parlementia. Ces initiatives culturelles soulignent l'importance de préserver et de partager l'héritage visuel du surf, des années pionnières aux expressions contemporaines.
Tim McKenna : Un Regard Contemporain sur la Puissance Océanique
Alors que l'histoire du surf et de sa photographie est ancrée dans des décennies de passion et d'exploration, des figures modernes continuent de repousser les frontières de cet art. Tim McKenna, né à Sydney à la fin des années 60, s'impose comme l'un des photographes de surf contemporains les plus emblématiques, son travail inspirant sans cesse ses pairs, toutes générations confondues. Il est également reconnu pour sa capacité à capturer d'autres sports d'action, mais c'est dans l'univers du surf qu'il a bâti une réputation inégalée, particulièrement dans les eaux de la Polynésie.
Ses débuts en photographie sont ceux d'un autodidacte passionné. Dès son plus jeune âge, Tim McKenna a commencé à prendre des photos, d'abord lors des premières compétitions de surf professionnel en France, notamment à Lacanau. En parallèle, il documentait ses propres aventures, ses trips de surf sur la côte française avec des amis et ses excursions de snowboard à la montagne. Cette immersion précoce dans le monde du sport et de l'aventure a forgé son œil et sa compréhension du mouvement et de l'environnement. Pour parfaire sa technique et sa vision, il a ensuite travaillé comme assistant dans l'univers exigeant de la publicité et de la mode, à Los Angeles et à Paris, une expérience qui lui a permis d'acquérir une rigueur et une créativité précieuses. Après des études universitaires en Australie, qui, étonnamment, n’avaient rien à voir avec la photographie, Tim a fait le choix audacieux de se réinstaller en France, avec l'ambition de vivre de sa passion pour l'image. Très rapidement, son talent a été reconnu et il a commencé à collaborer avec des publications majeures comme Surf Session, réalisant également des shootings pour des marques emblématiques du surf telles qu'Oxbow et d’autres acteurs de l'industrie.
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Tim McKenna définit son ADN artistique autour de trois piliers fondamentaux : le rêve, la lumière et la performance. Son approche consiste à essayer de capturer des moments uniques avec des sportifs qui possèdent un style distinctif, à travailler la lumière de manière subtile pour en révéler toute la magie, tout en mettant en avant des décors naturels qui invitent à l'évasion et au rêve. Sa relation avec l'eau est également profonde et ancienne : son premier caisson étanche, fabriqué sur-mesure pour un boîtier Nikon et équipé d'un flash, remonte à 1990. Cela signifie qu'il réalise des images en milieu aquatique depuis bientôt 35 ans, une longévité qui témoigne de son engagement et de son expertise dans ce domaine si particulier. Ses photographies sont d'ailleurs reconnues tant pour l’engagement dont il fait preuve pour les réaliser, que pour leur haute qualité technique et artistique, des attributs essentiels pour saisir l'éphémère et la puissance de l'océan.
Teahupo’o : Le Sanctuaire de la Vague et le Point Culminant d'une Carrière
Le destin de Tim McKenna est indissociablement lié à une vague légendaire : Teahupo’o, à Tahiti. Sa première rencontre avec l'île fut furtive mais marquante, en 1987, lors d'un simple transit où il fut « subjugué par sa beauté en regardant simplement par le hublot ». Cette première impression fut le prélude à une relation profonde. Il y est retourné en 1997 pour couvrir la toute première compétition officielle de surf à Teahupo’o et réaliser son premier trip avec Oxbow, accompagné de sportifs de renommée tels que Gary Elkerton, Robbie Page et Duane DeSoto. Après ces séjours annuels d'un mois ou deux, l'appel de Teahupo’o est devenu irrépressible. En 2002, Tim McKenna a décidé de s’y installer de manière permanente, ou du moins de s'y établir pour « ne rien manquer de toute l’action qui se déroule à Teahupo’o ».
Cette décision a marqué un tournant. Depuis 1997, il s'est donné les moyens de ne louper aucune grosse houle. À cette époque, il n’y avait pas de photographe de surf installé à Tahiti, une lacune que Tim a su combler, devenant ainsi une figure incontournable du lieu. À force d’organiser des productions et des shootings sur ce spot mythique, il est en quelque sorte devenu un spécialiste reconnu de Teahupo’o. Bien qu'il ne réside pas directement sur place - car il ne fait pas toujours très beau là-bas - il s'y rend fréquemment dès que les conditions sont propices à l'action. Teahupo’o est une vague d'une beauté redoutable et d'une puissance inégalée, « ultra photogénique » comme il la décrit, qui peut mesurer entre un et dix mètres, et qui est souvent « glassy » ou « offshore », des conditions idéales pour la photographie. Le chenal adjacent à la vague ne sature jamais, ce qui permet de la shooter en relative sécurité, dans toutes les conditions et de multiples manières. L’approche photographique qu'il adopte dépend grandement des prévisions et des conditions du moment. La préparation est différente selon qu'il s'agit de faire des images sous l’eau avec un caisson étanche ou d'une journée de « tow-in » (être tracté par un jet-ski) pour des vagues XL depuis un bateau. Chaque scénario exige un équipement et une stratégie distincts, soulignant l'importance de la planification. Malgré sa renommée, l’ambiance à Teahupo’o demeure relativement tranquille comparée à d’autres spots mondiaux, même s'il peut arriver qu'il y ait plus de photographes et de caméramans que de surfeurs à l’eau lors de sessions exceptionnelles. Avec l’expérience accumulée, Tim McKenna a développé une capacité à anticiper les "petites fenêtres" de bonnes conditions qui se présentent même hors saison.
C'est sur cette vague légendaire qu'a eu lieu le moment qui a propulsé Tim McKenna sur la scène internationale : la capture de la « Millennium Wave ». En ce jour d’août 2000, le célèbre waterman américain Laird Hamilton a surfé ce qu'il a lui-même qualifié d'« insurfable », une performance que Tim McKenna a su immortaliser. Les mots de Laird Hamilton après cette session emblématique, « Surfer l’insurfable a toujours été mon objectif et cette session m’en rapproche », résonnent encore aujourd'hui. Si le surfeur a réalisé un exploit inédit, le photographe, lui, a magistralement capturé l'essence de cet instant. Par la suite, cette photo a fait le tour de la planète, marquant un tournant décisif dans la perception que le monde avait du surf de grosses vagues et jouant, par la même occasion, un rôle majeur dans la carrière de Tim McKenna, alors âgé de 32 ans. Le cliché a fait la couverture du magazine Surf Session n°159, gravant l'image dans l'imaginaire collectif. Tim McKenna souligne que si tout le monde connaît cette image, cela a clairement aidé sa carrière et participé à sa notoriété. Pour lui, cette image était « l’aboutissement de plusieurs années de trips avec des sportifs au cours desquels on photographiait les catalogues Oxbow ». C’était « la journée parfaite où tout le travail réalisé en amont finit par payer », où « le sportif réalise un exploit historique et le photographe capture l’essence du moment ». Cet événement illustre parfaitement sa conviction que « la photographie est un travail d’équipe », une synergie entre le surfeur, la vague et l'œil du photographe.
Tim McKenna continue de capturer la nature polynésienne océanique dans ce qu’elle a de plus puissant, de plus beau, de plus spectaculaire, ainsi que les performances des surfeurs et des surfeuses capables de s’y mesurer. Son œuvre sur Teahupo’o a déjà donné lieu à un premier livre, « Teahupo’o : Tahiti’s Mythic Wave », paru en 2008. Cet ouvrage, traduit en sept langues, avait rencontré un très grand succès, remportant le prix du meilleur livre de voyage à la Foire du livre de Berlin. Un second livre, intitulé « Teahupo’o : The Miracle at the End of the Road », est sur le point de sortir, témoignant de l'évolution du spot et de sa signification. Depuis 2008, en effet, beaucoup de choses se sont passées. Des surfeurs qui n’étaient que des bambins à l’époque sont aujourd’hui des héros nationaux, des houles massives se sont succédé, et les carrières des surfeurs professionnels ont été définies par leur volonté - ou leur réticence - à s’attaquer à cette vague redoutable. Teahupo’o est devenue une véritable attraction touristique, ainsi qu’un lieu de tournage privilégié pour des films et des campagnes publicitaires. La notoriété de cet extraordinaire miracle de la nature est vouée à croître de façon exponentielle en juillet prochain, lorsque Teahupo’o accueillera les épreuves de surf des Jeux Olympiques de Paris. Le monde entier aura alors les yeux rivés sur Teahupo’o, et le nouveau livre de Tim McKenna constituera un beau souvenir de cet événement historique.
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L'Évolution Technologique et les Enjeux du Métier de Photographe de Surf
Le métier de photographe de surf, comme beaucoup d'autres, a été profondément transformé par l'avancée technologique. Tim McKenna, témoin et acteur de ces changements, a vu son équipement évoluer considérablement depuis ses débuts. Il identifie quelques grands changements majeurs qui ont révolutionné la pratique : l’introduction de l’autofocus dans les années 90, qui a permis une réactivité accrue, et surtout, le passage au numérique en 2005. Mis à part ces innovations, la manière fondamentale de prendre des photos est restée relativement similaire, mais les outils ont radicalement transformé le processus.
Le numérique a apporté une praticité incomparable, particulièrement pour la photographie en milieu aquatique. Auparavant, les photographes devaient rentrer au bord ou rejoindre le bateau pour changer de pellicule. Avec le numérique, cette contrainte a disparu ; on peut désormais rester à l’eau pour shooter tout le temps que dure la batterie de l'appareil, maximisant ainsi les opportunités de capture. Cependant, c’est surtout la post-production qui a connu la plus grande métamorphose. Les jours où l'on se retrouvait devant une table lumineuse à trier des cartons entiers de diapositives et à y noter manuellement les informations sont révolus. Aujourd’hui, le flux de travail est entièrement digitalisé : on se retrouve devant un écran d’ordinateur où toutes les images sont regroupées au sein d’un seul logiciel, facilitant le tri, la retouche et la gestion. Le stockage lui-même a été simplifié, avec toutes les données sur un disque dur où les recherches fonctionnent par mots-clés, rendant l'accès aux archives bien plus efficace.
Malgré ces avancées, l'évolution technique n'est pas sans revers, du moins pour Tim McKenna. Il confie que « les conséquences sont un peu tragiques » pour lui personnellement. Il n’arrive plus à faire de longues heures de post-production comme par le passé, car ses yeux fatiguent rapidement devant les écrans. Cette fatigue oculaire l’oblige à prendre de nombreux breaks, car ses yeux ne sont « pas faits pour regarder de petits écrans ». Face à cette contrainte, il a adapté sa méthode de travail : il s’efforce de réaliser des images de la plus haute qualité dès la prise de vue, minimisant ainsi le besoin de modifications importantes en post-production, afin de limiter le temps passé devant l’ordinateur. Paradoxalement, la numérisation des images a considérablement aidé l'industrie de la photographie du point de vue du stockage, de la distribution et de la vente des images, rendant le travail plus accessible et plus diffus.
Concernant son matériel, Tim McKenna est un professionnel méticuleux. Il travaille souvent avec plusieurs boîtiers, généralement trois, ce qui lui permet de passer rapidement d’un set up à un autre ou de préparer des caissons spécifiquement pour certains types de shootings. De manière générale, il a toujours avec lui un caisson équipé d'un grand dôme, idéal pour réaliser des photos grand-angle et les fameux clichés mi-eau/mi-air (over-under), ainsi qu'un autre caisson monté avec un objectif de 50 ou 85 mm pour des plans plus serrés. Pour des prises de vue encore plus rapprochées ou des détails précis, il utilise des objectifs de 105 ou 200 mm. Le reste de son matériel est soigneusement rangé et protégé dans une mallette Pelican, garantissant sa sécurité dans des environnements exigeants. Les réglages de l'appareil sont intrinsèquement liés aux conditions de prise de vue et au résultat artistique souhaité. Comme les scènes d'action dans le surf se déroulent ultra rapidement, il donne la priorité à l’ouverture pour être toujours prêt à capturer l'instant, quelles que soient les circonstances. Dans des conditions de faible luminosité, il apprécie de jouer avec les flous filés ou de travailler en noir et blanc pour créer des ambiances particulières. Pour la photographie subaquatique, la clarté de l’eau est un facteur essentiel, et les meilleures conditions sont souvent lorsque la mer est plutôt calme et que les vagues ne sont pas trop imposantes, permettant une visibilité optimale. L’arrivée des drones a également enrichi sa palette, offrant des « superbes jouets » qui permettent de trouver des angles et des perspectives radicalement différents et innovants.
Le travail en pleine mer implique une gestion constante des risques, notamment lors des sessions de grosses vagues. Pour Tim McKenna, l'expérience est le facteur déterminant qui lui permet de savoir précisément « le moment de la plongée ». Il s'agit de plonger au tout dernier moment, de descendre le plus bas possible et d'essayer de trouver des failles ou des zones de moindre impact pour se protéger. Ce mouvement s'apparente au « duck dive » pratiqué par les surfeurs pour passer sous la vague. C’est une question de timing crucial pour éviter d'être entraîné par la puissance de la vague et d'être trop chahuté. Malgré ces précautions, les accidents matériels peuvent survenir. Il a déjà perdu ou cassé du matériel, notant que plusieurs de ses boîtiers ont coulé. Cependant, cela s'est produit « uniquement sur des shootings de mode aquatiques où l’on oublie de bien fermer le caisson après avoir changé d’objectif ou de batterie », soulignant que les « fautes d’inattention se payent cash ». En revanche, en 25 ans à Tahiti, même s'il a pris trois fois une vague directement sur son bateau, il n’a jamais perdu de matériel de surf grâce à sa vigilance et à l'utilisation de sa Pelican case. Il insiste sur la nécessité d'être « toujours prêt à remettre le matos dans la caisse et à refermer les clapets » pour éviter les mauvaises surprises.
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Concernant le choix du matériel, ses conseils sont précieux pour tout photographe. Même s'il n’en était pas un fan au début, il reconnaît aujourd'hui que les appareils hybrides sont « très performants et beaucoup plus compacts », ce qui représente un avantage considérable pour ceux qui voyagent beaucoup, et également pour les caissons étanches. Il estime que les marques se valent beaucoup aujourd’hui, et que l'essentiel réside dans la connaissance approfondie de son propre équipement pour pouvoir progresser. Il est également crucial d’investir dans « quelques très bons objectifs », car la qualité optique est un élément fondamental de la qualité d'image.