Il n’y a guère de texte plus intimidant dans la Bible que celui-là. Intimidant et même un peu désespérant. Intimidant car comment ne pas être subjugués par la beauté et la force qui s’en dégagent, mais aussi par la surprise, l’étonnement qu’ils suscitent. Beauté de cette forme poétique et de cette litanie qui nous berce. Force d’une parole qui nous prend à rebours pour poser des vérités qui dérangent. Surprise d’une déclamation qui proclame le bonheur et la félicité dans notre monde de ruines et de désolation. Un peu désespérant aussi car comment ne pas craindre que tous les bonheurs annoncés nous sont inatteignables. Bien sûr, nous sommes tous et toutes, à un moment ou un autre de notre existence, humble, affligé, doux, assoiffé de justice, compatissant, facilitateur de paix ; nombreux, malheureusement, sont ceux ou celles qui ont pu connaître la persécution. Pour autant, qui pourra se dire ou se croire fondamentalement définis par sa douceur ou sa compassion, son amour de la justice ou son humilité ?
Dans la foi, les Béatitudes sont la révélation du seul et véritable chemin de bonheur, dont le tracé est suggéré par tout un ensemble d’attitudes du cœur, de comportements envers les autres, de situations difficiles. Elles sont comme un porche d’entrée dans ce que sera tout l’enseignement du Christ-Messie.
L'essence du message : Au-delà de la loi
Deux lectures ont souvent été faites de ce texte. Deux lectures qui ont leur part de vérité, mais que nous devons, je pense, malgré tout, tenir à distance. La première est celle qui a voulu voir dans ce texte une sorte de réécriture de la loi par Jésus, une sorte de réinterprétation, de reformulation et en même temps de dépassement de la loi donnée par Dieu à Moïse. Plusieurs éléments concourent à ce rapprochement. La situation de la scène tout d’abord : pour prononcer ces mots, Jésus monte sur la montagne, lieu privilégié de communication avec Dieu et le sacré, comme Moïse monta au Mont Sinaï. La nature du discours de Jésus ensuite, puisque ses paroles se présentent comme des paroles de vérité et de vie de portée générale, émanant d’un « maître », et dont il nous est dit qu’elles visent à instruire, c’est-à-dire à éclairer, à guider, pour mieux vivre, ce qui est bien l’objet de la loi.
Une deuxième lecture de ce texte a voulu y voir une sorte d’autoportrait de Jésus et de prophétie de sa destinée. Derrière l’adresse, au pluriel, à des groupes particuliers (ceux qui pleurent, ceux qui sont doux, etc.) se dessinerait en fait la figure de Jésus, le sel de son message et l’annonce de son parcours à la fois tragique et glorieux. À l’évidence, les béatitudes n’ont rien d’une loi comparable à la loi donnée à Moïse. Ce sont des paroles vives et non fixées sur des tables de pierre. Elles ont pour vocation non d’être enfermées dans une arche ou un temple, mais de voler d’une personne à une autre. Dès lors, la parole de Jésus prend la place de l’Écriture, et de la loi. C’est Jésus lui-même qui devient « loi vivante ».
Un appel universel à la condition humaine
Il nous faut résister à toute lecture culpabilisante et désespérante des béatitudes, à la tentation que nous pourrions avoir de croire que les béatitudes s’adressent toujours aux autres, que nous ne sommes pas assez semblables à Jésus pour qu’elles nous soient adressées. Les béatitudes ne définissent pas plusieurs types d’hommes (ou de femmes), plusieurs formes de la condition humaine, mais prennent au contraire en compte cette condition dans toutes ses contradictions. L’ensemble des béatitudes balaie le champ de la personne humaine. Elles nous parlent de tout ce qui peut faire vivre l’homme mais aussi le blesser, l’humilier, le détruire. Elles nous parlent de notre fragilité, de nos désirs et de nos manques en matière de justice, de vérité, de paix mais aussi dans notre relation à Dieu.
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De manière significative, leur formulation même est au pluriel : « Heureux les doux », « Heureux les assoiffés de justice »… Jésus s’adresse simultanément à chaque doux, à chaque assoiffé de justice, et à tous les doux, à tous les assoiffés de justice. Les béatitudes nous rappellent ainsi que la foi, notre foi, se vit aussi ensemble, en communauté, en église. Les Béatitudes concernent tout être humain en quête de bonheur ; c’est dire qu’elles concernent tout le monde. C’est pourquoi leur formulation exclut toute exigence morale ou toute référence religieuse. Il n’y a pas besoin d’être juif ou chrétien pour être humble, doux, affligé, assoiffé de justice, miséricordieux, pur de cœur, artisan de paix.
L'anatomie du bonheur évangélique
Pour comprendre ce que Jésus a voulu dire sur la montagne, il faut détailler ces attitudes :
- Heureux les pauvres en esprit : C’est bien sur le manque que la première des béatitudes met l’accent : ceux qui sont appelés à être heureux, ce sont ceux qui n’ont rien et à qui il manque, sans doute plus que tout, la certitude de posséder des richesses spirituelles. Le pauvre de cœur n'est pas encombré par mille choses. Il se sait pauvre, petit, en manque de tout. Il n'a rien. N'ayant rien, en cherchant, en demandant, il peut recevoir.
- Heureux les doux : Être doux, ce n’est pas être un mollasson. C'est combattre les injustices sans blesser personne. Le doux attire l'être fatigué des luttes de la vie, fatigué de sa violence, de ses tempêtes, de ses excès. Il diffuse autour de lui, une sensation de contentement, de paix.
- Heureux ceux qui pleurent : Ce ne sont pas ceux qui pleurent uniquement sur leurs propres malheurs. Ce sont ceux qui s’émeuvent du malheur des autres et agissent pour les aider, ceux dont le cœur reste sensible, ouvert à l’émotion. Pleurer, c’est lâcher-prise, c’est accepter l’évidence de notre fragilité.
- Heureux ceux qui ont faim et soif de justice : Avoir soif de justice, c’est avoir soif de Dieu, parce qu’Il est toute Justice. Ceux qui ont faim et soif de justice sont donc ceux qui désirent communier à Dieu, vivre l'amour, la tendresse, la paix.
- Heureux les miséricordieux : La miséricorde, c’est choisir de ne pas se venger. Comprendre que pardonner est une force et non une faiblesse. Le miséricordieux a le cœur tourné vers l’autre. Il ne se détourne pas de celui qui l’a fait souffrir.
- Heureux les cœurs purs : Les cœurs purs sont ceux qui ne laissent pas la jalousie, l’envie ou la méchanceté polluer leur cœur. Avoir un cœur pur, c’est avoir un cœur sans duplicité. Pas d’écart entre ce qu’on dit et ce qu’on fait.
- Heureux les artisans de paix : Ceux qui renoncent à la vengeance et aux paroles médisantes. Ils agissent pour un monde plus fraternel. Les artisans de paix sont ceux qui désirent construire l’unité dans le respect des différences.
- Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : Ce sont ceux qui acceptent de risquer leur vie pour les autres. Jésus nous rappelle qu’être chrétien, ce n’est pas une vie sans épreuves. Être solidaire des autres est exigeant et peut nous exposer à des persécutions.
La simultanéité du Royaume : Ici et maintenant
Il est un dernier enseignement des béatitudes qui est en fait le premier : c’est la Bonne nouvelle qui nous est annoncée ! Et une bonne nouvelle pour maintenant, pour ici et maintenant et non seulement pour ailleurs et demain. Ce que nous traduisons par « car » n’existe pas dans le texte original et devrait être remplacé par deux points : « Heureux les pauvres en esprit : le royaume des cieux est à eux ». Ces deux points peuvent être compris comme une relation de simultanéité. De sorte que l’accès au royaume ne serait pas la conséquence de la pauvreté mais bien plutôt l’effet immédiat de l’appel initial à être heureux.
Le texte fait jouer les deux temps du royaume : le royaume est déjà là et le royaume est encore à venir, il est à la fois présent et futur. Pour cela il faut accepter de manquer. Il faut se reconnaître pauvre en esprit, se reconnaître affligé, se reconnaître affamé, se reconnaître assoiffé… Se reconnaître blessé en somme, incomplet, et s’accepter comme cela. Accepter de manquer, accepter ce manque en nous, ce creux, ce vide, c’est déjà faire la place au bonheur, c’est déjà s’ouvrir au bonheur, c’est déjà rencontrer Dieu.
La gestion des priorités de vie
La vie avance, bouge toujours, elle ne s'arrête pas. Devant notre porte, elle fait passer une multitude de personnes. Le bocal représente la vie. Les balles de golf sont les choses importantes comme la famille, les enfants, l'amitié, la prière, la santé, les bonnes choses qui nous permettent de construire une belle vie. Si on avait versé le sable en premier, il n'y aurait eu de place pour rien d'autre, ni pour les billes, ni pour les balles de golf. Il restera toujours du temps pour toutes les choses moins importantes. Dans notre vie, il faut faire la différence entre les choses importantes qui me donneront un bonheur profond (l'amour, l'amitié, la prière, la famille, le partage, le pardon, Dieu, la Foi, Jésus) et celles qui me donneront un bonheur fugace (chocolat, bonbons, gâteaux, argent, vêtements, sacs, livres, CD). Pour être heureux, il faut donc bien choisir nos « balles de golf ».
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