La scène musicale francophone a été marquée par une association singulière et particulièrement riche en 2018 : celle du rappeur belge Scylla et du pianiste français Sofiane Pamart. Ce duo musical incontournable de 2018 a su fusionner l'énergie du rap avec la délicatesse des notes de piano, chacun mettant en avant son art de manière exceptionnelle. L'album qui a découlé de cette collaboration, intitulé "Pleine Lune," se présente comme un concept plutôt simple, reposant sur un piano et une voix, mais il dévoile une œuvre sobre, riche en émotions et d'une profondeur rare. C'est dans ce cadre que le morceau "Voilier" s'inscrit comme une pièce maîtresse, offrant une exploration intime du sentiment amoureux et de l'évasion.
Scylla : Parcours d'un Poète des Mots et des Abysses
Pour saisir pleinement la portée des œuvres de Scylla, et notamment de "Voilier," il est essentiel de se pencher sur les racines de son identité artistique. Le nom de scène qu'a choisi Gilles, jeune rappeur Belge, est une référence directe à la mythologie Grecque, où Scylla est une créature marine vivant de part et d’autre de l’actuel détroit de Messine, en compagnie de son alter-égo, Charybde. Cette fascination pour le monde marin ne se limite pas à un simple pseudonyme ; elle imprègne une grande partie de son œuvre et de ses métaphores.
L'aventure musicale de Scylla débute concrètement en 2002, lorsqu'il fonde le collectif OPAK en compagnie de quatre comparses, dont Karib, une référence à peine voilée à l’autre créature mythologique. Après deux albums et de nombreuses dates, les cinq MCs se séparent et prennent chacun le chemin d’une carrière solo. Celle de Scylla débute en 2009, avec l’EP Immersion, premier d’une série de quatre projets achevée en 2013 avec la sortie de son premier album, Abysses.
Dès ses débuts, Scylla s'est distingué par une "voix rauque et des mots durs" qu'il met au service d'une révolte viscérale vis-à-vis de carcans et de faits sociaux qu’il s’évertue à dénoncer. Ses textes abordent des thèmes aussi variés que le pouvoir des médias, la pédophilie, l’hérédité sociale, le patriarcat ou encore l’avidité de l’industrie musicale. Son second album, "Masque de Chair," paru en 2017, a contribué à accroître sa notoriété. Truffée de références philosophiques et historiques, cette œuvre est elle aussi conçue comme un manifeste social. C'est dans ce projet que l'on découvre une douceur inattendue chez cette "voix d’ogre avec un visage d’ange," révélant une facette plus nuancée de l'artiste. Scylla est un rappeur belge connu pour ses textes poétiques et introspectifs, ainsi que pour sa capacité à explorer des thèmes complexes avec une profondeur émotionnelle rare dans le paysage du rap francophone. Il puise également dans des domaines tels que l'alchimie, l'astrologie et la spiritualité, des influences qui enrichissent considérablement la texture de ses écrits.
L'Alchimie Créative : La Rencontre de Scylla et Sofiane Pamart
La collaboration entre Scylla et Sofiane Pamart est née d'une rencontre fortuite. Sofiane Pamart, le "pianiste des rappeurs," élève au conservatoire de Lille dès ses 3 ans et médaille d’or de cette même institution à 7 ans, avait déjà collaboré avec pléthore d’artistes tels que Guizmo, Psy4 de la rime, Gaël Faye, Kery James et Grand Corps Malade. Cumulant également les casquettes d’entrepreneur et d’égérie de marques de luxe, il apportait à cette rencontre un bagage musical et une sensibilité artistique hors du commun.
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La rencontre initiale, prévue pour une émission web de Sofiane Pamart intitulée "En Résidence," où il invitait des artistes pour revisiter leurs morceaux, a pris une tournure inattendue. Scylla était le seul artiste parmi tous les invités que Sofiane avait rencontré avant l’émission, les autres collaborations se faisant "sur le tas le jour de l’enregistrement." Entre les deux, cela s’est tellement bien passé qu’au lieu de cette émission, ils ont décidé immédiatement de décliner ce concept sur un projet piano-voix bien plus large et ambitieux. Il y a d’abord eu le coup de foudre artistique. En deux heures, ils ont compris qu’ils devaient faire un projet entier ensemble et aller bien plus loin que le projet pour lequel ils étaient réunis à la base, et ça c’est très fort.
Cette rencontre s'est transformée en un projet musical ambitieux, "Pleine Lune," qui fusionne le rap et la chanson française à texte. Leur relation se caractérise par une complicité artistique et une amitié profonde, où les émotions sont partagées et traduites en musique. Sofiane Pamart est décrit par Scylla comme un "filtre à émotions" : "Si tu ne vas pas bien il le ressentira immédiatement, il est très intuitif émotionnellement parlant." Il est capable de ressentir et de mettre en musique les émotions de Scylla sans même avoir besoin de mots, juste en étant dans la même pièce. Cette capacité de Sofiane à sublimer les textes des artistes avec qui il travaille réside dans sa manière de ressentir l’autre en émotion, puis de l'exprimer au piano.
Le processus créatif de l'album "Pleine Lune" est collaboratif et organique. Il n’y a pas de règles strictes, mais un ordre revient assez souvent. Les artistes abordent un thème, une idée, ou une émotion. Soit ils ne se la disent pas, soit ils expriment des indices. À ce moment-là, Sofiane Pamart commence à rentrer dans un processus où il devient ému par cette émotion et où il reste préoccupé par celle-ci jusqu’à ce qu’elle sorte. Il essaie de la faire sortir et, dès qu'il y parvient, Gilles (Scylla) reçoit cette émotion et, si cela fonctionne, il va alors écrire dessus. Il va ensuite renvoyer la balle plusieurs fois jusqu’à atteindre la version finale. Durant tout ce processus, le rôle de Guillaume, leur manager, est d’apporter son recul afin de les recadrer lorsque leur inspiration les emporte trop loin. Les émotions se matérialisent sous forme de mots, d'idées, ou même d'une scène de la vie qui va émouvoir et générer une envie de musique. Scylla précise : "Ça part souvent d’un tableau, comme un peintre ou un photographe. Je pars souvent d’une image d’où me provient un mot, puis deux et ainsi de suite."
L'enregistrement de "Pleine Lune" s'est fait, pour la plupart des morceaux, de manière simultanée. Ce n’est pas comme dans le rap où l'on prend une production et l'on part "kicker" en studio. Ici, il y a quelque chose de plus vivant. Même quand Sofiane enregistre seul, Scylla rappe quand même afin que le pianiste puisse avoir la sensation de l’accompagner. Les deux artistes nous avaient déjà laissé entrevoir le début d’une collaboration quelques mois avant la sortie de "Pleine Lune," avec un morceau intitulé "Clash," tourné dans le merveilleux cadre de la Grande salle du Conservatoire Royal de Bruxelles. L'association piano classique et rap, prometteuse, est définitivement une grande réussite.
"Pleine Lune" : Un Voyage Introspectif et Onirique
"Pleine Lune" est plus qu'un simple album ; il sonne comme une ode à la liberté de créer, un manifeste de l'onirisme qui débute dès le premier morceau. À travers douze titres, l'album invite à un voyage émotionnel et poétique explorant des thèmes tels que l'amitié, le voyage et la condition humaine. Scylla et Sofiane Pamart revendiquent un "militantisme" qui consiste à exprimer leur singularité et à proposer une musique qui leur ressemble. Ils se battent contre les freins qui empêchent chacun de s'exprimer et de s'affirmer comme individu. Leur objectif est d’offrir des "décharges émotionnelles" à leurs auditeurs et de les emmener en voyage à travers leur musique. Ils souhaitent mettre en lumière la beauté de l'être humain, en privilégiant une émotion positive et une prise de distance par rapport aux émotions négatives.
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Les textes de Scylla, sublimés par la musique de Sofiane Pamart, créent un équilibre parfait entre poésie et musicalité. Les influences littéraires et philosophiques de Scylla sont manifestes. Antoine de Saint-Exupéry, notamment "Le Petit Prince," est une source d'inspiration importante pour Scylla. Il confie : "Le Petit Prince est une oeuvre que j’ai depuis tout petit, à l’époque nous l’avions en cassette et je l’écoutais quand je me retrouvais seul chez moi. Je me passais vraiment en boucle l’histoire, c’est encore aujourd’hui mon livre de référence."
Plusieurs morceaux de l'album illustrent la richesse de cet univers :
- "Château dans le ciel" : Ce premier morceau est une déclaration abstraite sous forme d’hommage à sa "princesse," qui lui semble irréelle par la perfection qu’elle représente, à tel point qu’elle ne peut être qu’une image éphémère et surnaturelle.
- "L'enfant et la mer" : Scylla est attiré par la mer, tel qu’on l’a dit précédemment. C’est donc tout naturellement que la métaphore marine commence dès le second morceau. La volonté de "se faire emporter par la mer" matérialise l’envie du rappeur de s’affranchir des limites, de s’en aller, de réaliser ses rêves dans l’infini maritime. Un infini complexe, lunaire, mais porteur de dangers mortels auxquels le protagoniste du morceau préfère faire face, vivant son rêve plutôt que rêvant sa vie. On note également l’hérédité traduite par un lien familial puisqu’avant lui, ses frères et son père ont aussi "pris la mer."
- "Clope sur la lune" : À cette association franco-belge vient se rajouter Isha. Sur ce morceau, Isha et Scylla prennent de la hauteur et s’isolent sur notre satellite. Scylla y exprime un rêve d'enfance : "Depuis tout petit, j’en rêve, de courir en l’air, embrasser le soleil." Il y exprime l'envie de fumer une "Clope sur la lune" pour s’échapper, au moins brièvement, au tellurisme humain qui le retient et l’empêche d’atteindre l’idéal dont il a besoin afin de continuer à supporter la pesanteur.
- "Petit Prince" : Finalement, c’est de l’enfance et de l’innocence que vient le pouvoir du rêve dont veut s’inspirer Scylla. Son "Petit Prince," en plein sommeil, est son maître, celui qui lui enseigne le chemin du songe et l’aide à aller au-delà des barrières de la conscience.
- "Solitude" : Un sentier qui nécessite des concessions pour être emprunté est celui de la solitude. Il faut accepter la "Solitude" pour réfléchir malgré le vacarme de l’esprit. C’est la clé pour devenir alchimiste et établir une "Mine d’or" à partir du plomb des tracas. Scylla décrit la solitude comme sa plus vieille compagnonne de route, mais également comme une source d’éducation qui a "remplacé (son) père." Cette relation, souvent complexe, permet à l'écriture d'exprimer ce qu'il a sur le cœur, allant jusqu’à le forcer à se mettre à nu de manière intrusive.
- "Blade Runner" : Ce morceau est une métaphore de la condition humaine, illustrant la prise de conscience et le désir de sortir d'un conditionnement particulier. Scylla utilise l'image du robot pour parler de la volonté de s'accomplir et de la recherche de la liberté dans un monde normé. La liberté est une valeur fondamentale qui unit Scylla et Sofiane Pamart, les poussant à aller au bout de ce qui les anime.
- "Écoutez-moi" : La parfaite ponctuation du propos filé tout au long de cette œuvre réside, enfin, dans ce morceau. Scylla abandonne cette fois le rap pour embrasser la tirade, criant sa douleur de ne pas être entendu dans un monde où "y’a trop de bruit." Le rappeur belge se sent isolé au beau milieu d’une cacophonie insupportable faite de bienséance et soumise à des rapports de pouvoir qui nous avilissent. Ce morceau est un cri du cœur engagé, exprimant un sentiment de ne pas être compris. Scylla revendique un ancrage dans la terre et une forme d'engagement, tout en invitant à l'évasion et à la recherche de sa propre vérité. Il dénonce l'illusion de la société et le sentiment partagé de ne pas trouver sa place, à l'image de l'albatros de Baudelaire.
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