L’Écho des Origines : Légendes, Mythes et Mémoire des Territoires

La transmission orale, véritable socle de la culture humaine, constitue depuis l’aube des temps une manière de structurer notre rapport au monde. Si l’on s’interroge sur la pagaie qui parle, le conte, la légende et l’origine des récits, il convient d’explorer comment l’imaginaire s’ancre dans la réalité géographique et historique. Les récits ne sont pas de simples divertissements ; ils sont les témoins d’une mémoire collective qui, à l’instar des calanques marseillaises ou des vallées pyrénéennes, façonne l’identité des lieux et des hommes.

Le conte comme rite social et miroir des civilisations

Les origines du conte de fées dépassent de loin les fables milésiennes évoquées par Perrault dans la préface de ses contes en vers. Depuis qu’il parle, semble-t-il, l’homme raconte. Du moins depuis qu’il écrit, puisque des tablettes de Chaldée nous rapportent la légende d’Etana et de l’aigle. L’Égypte pharaonique avec le Conte du naufragé et le Conte des deux frères conservés sur un papyrus du XIIIe siècle avant notre ère, la Babylonie, la Grèce antique, Rome avec les Métamorphoses (ou L'Âne d'or) d’Apulée présentent des récits dans lesquels se reconnaissent nos contes. De la plus haute Antiquité à la Renaissance, les mythes, légendes et autres fables ont fourni des motifs merveilleux qui se sont retrouvés dans de nombreux contes.

Le conte fut d’abord une parole, transmise de génération en génération, en d’infinies variantes sur des canevas mouvants. Parfois un anonyme modifiait ou inventait, créant un nouveau rameau du grand arbre des contes. Le conte est une poésie de nature, par opposition à la poésie d’art des auteurs, disait Jacob Grimm. L’oralité, c’est la sociabilité : les rares récits anciens décrivant les conteurs et leurs pratiques rapportent généralement des veillées, des mariages, des fêtes : réunions d’une société rurale, où le conte est un rite social et le conteur un passeur entre générations.

La littérature médiévale constitue un jalon majeur de l’histoire du conte occidental. Fées et prodiges se mêlaient aux hommes au point de peupler leur généalogie et leurs récits d’origine. La légende fait ainsi de la fée Mélusine la souche originelle des Lusignan. Dans les années 1160, Marie de France compose douze lais en vers inspirés des contes populaires bretons auxquels ils empruntent les éléments merveilleux - objets magiques, métamorphoses, loups-garous, fées - et la structure. Avec son enchanteur et son serpent monstrueux, l’histoire de Valentin et Orson, adaptation d’une chanson de geste du XIVe siècle disparue, devient l’un des contes les plus populaires du Moyen Âge. Le roman arthurien Perceforest renferme l’histoire de Troylus et Zellandine qui préfigure celle de La Belle au Bois dormant. Le Roman de Renart déploie un univers d’animaux doués de parole, de raison et de fourberie.

La géographie mythifiée : le cas des Calanques

De nombreuses légendes et traditions populaires se transmettent depuis des siècles, de génération en génération, dans le territoire des Calanques. Authentiques ou inventées, parfois savant mélange de réalité et de fiction, ces histoires se sont modifiées et enrichies au fil du temps. En 600 avant notre ère, les Calanques sont occupées par une tribu celto-ligure : les Ségobriges. À cette même époque, les Grecs de la ville de Phocée, une cité bordant la mer Égée, fuient les attaques perses et se replient dans leurs comptoirs commerciaux méditerranéens, dont celui de la calanque du Lacydon, à l’emplacement de l’actuel Vieux-Port de Marseille. Selon la légende, les Phocéens débarquèrent alors qu’une cérémonie ségobrige très importante était sur le point de se dérouler : celle du mariage de Gyptis, la fille du roi ! Deux chefs phocéens, dont Protis, furent conviés au banquet. Or, selon la coutume locale, la fille du roi choisissait son mari lors de ce festin en lui proposant une coupe d’eau fraîche puisée dans la fontaine de Voire. Le soir venu, la jeune Gyptis offrit la coupe à l’étranger Protis.

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Les paysages eux-mêmes deviennent des supports narratifs. Contrairement à ce que l’on croit souvent, le mont Puget ne porte pas le nom de Pierre Puget, célèbre peintre, sculpteur et architecte du XVIIe siècle né et mort à Marseille. Leur nom à tous deux dérive du provençal puèch, issu du latin podium, mais le toponyme précède la naissance de l’artiste. En 1687, les échevins de Marseille veulent doter la Canebière d’une statue à la gloire de Louis XIV. Pierre Puget, surnommé le « Michel-Ange français », propose ses services. Outre l’édification de la statue, il propose la construction d’une place bordée d’immeubles somptueux. Les édiles locaux refusent le projet au coût exorbitant mais Puget, furieux, n’en démord pas. La légende raconte qu’une nuit de colère, Puget sculpte alors son propre visage dans la montagne. Vue de Luminy, la ligne de crête ressemble en effet étrangement au profil gigantesque d’un homme couché.

Entre faits historiques et récits merveilleux

L’histoire des Calanques est aussi ponctuée d’événements réels qui, par leur étrangeté, ont pris une dimension légendaire. Cette histoire authentique débute en 1826, lorsqu’un girafon est capturé dans la savane du Soudan sur les ordres de Méhémet Ali, vice-roi d’Égypte, afin d’être offert en cadeau à la puissance coloniale qu’est la France. L’animal voyage par bateau et arrive à Marseille le 23 octobre 1826. Le 14 novembre 1826, la girafe est emmenée de nuit, pour éviter les attroupements et l’agitation, aux jardins de la Préfecture où un enclos spécifique lui a été aménagé. Elle doit passer l’hiver à Marseille avant d’être amenée à Paris pour le Roi de France. Afin de préserver sa santé, il est décidé de la promener à la campagne Pastré, où elle s’échappe ! La perte de ce cadeau royal est inimaginable : deux régiments de soldats sont envoyés pour la récupérer. Elle est à nouveau capturée après dix heures de recherche dans les Calanques.

Un autre épisode, tout aussi surprenant, concerne l’année 1516, lorsqu’un bien surprenant passager débarque sur l’île d’If… Il s’agit d’un rhinocéros ! L’animal, envoyé par le roi du Portugal comme cadeau au Pape Léon X, fait le voyage par bateau. En effet, le monarque, poussé par la curiosité, découvre ce site stratégique à son retour des guerres d’Italie et de sa victoire de Marignan. C'est d’ailleurs à cette occasion qu'il décide d’y faire construire un fort : le fameux château d’If.

Parfois, la rumeur supplante la réalité. Partie d’une rumeur, la présence d’une panthère noire dans les Calanques, plus précisément dans le domaine de Luminy, en juin 2004 a ensuite été confirmée par de nombreux témoignages. Les autorités décident alors de fermer le massif et d’organiser des battues pour retrouver le félin, potentiellement échappé d’un cirque. Le samedi 5 juin, les témoignages se multipliant, la Mairie de Marseille interdit donc l’accès aux Calanques de Callelongue à Cassis : il en coûtera 35 euros à celui qui braverait cette interdiction. Le samedi 12 juin, l’interdiction dure plus d’une semaine, et une battue est organisée à Carpiagne, sans succès. Mais elles referment le samedi 19 juin, pour bientôt rouvrir, car la panthère était en fait… un gros chat ! Pour être précis, un « chat exceptionnellement gros », note une conseillère municipale de Marseille.

La figure du soldat et l’emprisonnement de l’imaginaire

Le fort de Ratonneau fut le théâtre d’une histoire authentique commençant en 1765, au retour de permission d’un soldat du nom de Jean Gourin, dit « Francœur ». Il est alors en poste au fort avec sa garnison. D’ordinaire joyeux, le soldat a semble-t-il perdu son appétit de vivre. Quand ses compagnons lui demandent la cause de ce brusque changement d’humeur, il répond, à la surprise de tout le monde : « Ah, si j’étais roi ! ». À force de questions, Gourin finit par avouer que durant ses vacances il est tombé amoureux de la châtelaine de son visage montagnard. On a beau lui montrer l’absurdité d’un tel sentiment, un homme de sa condition ne pouvant espérer épouser une dame d’un tel rang, il n’en démord pas. Quelques jours plus tard, c’est avéré : Jean Gourin est devenu fou : pour preuve, il s’autoproclame roi du Frioul ! Ainsi, comme il se l’imagine, pourra-t-il épouser sa châtelaine… Profitant du départ de la garnison, descendue récupérer l’approvisionnement en nourriture au port, il prend possession des armes du fort, remonte le pont-levis et pointe les canons vers ses compagnons, sur lesquels il tire à leur retour. Bientôt, Ratonneau s’avère un trop petit royaume pour Francœur. Celui-ci se met alors en tête d’attaquer le château d’If, sur lequel il ouvre le feu. La célèbre forteresse riposte aussitôt. Il faudra attendre que Gourin finisse par tomber d’épuisement pour que des soldats puissent entrer dans le fort et le capturer.

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Si le château d’If est si célèbre de par le monde, c’est grâce à Alexandre Dumas, qui en fit le lieu d’emprisonnement d’un personnage de fiction, Edmond Dantès, alias le Comte de Monte-Cristo. Dans ce roman-feuilleton à succès inspiré d’un fait réel (un homme du nom de Pierre Picaud emprisonné dans une forteresse en Italie) nous sont contées l’évasion et la stratégie que Dantès, innocent du crime dont on l’accuse, mettra au point pour se venger de ses geôliers. Le lieu exerce toujours une étrange fascination et conserve une aura de mystère, poussant certains à croire qu’il abrita réellement un authentique Edmond Dantès. François Billou, guide au château, raconte : « Dès 1850, les premiers lecteurs affluent vers le site, comme pour un pèlerinage. Quand je souligne que les premiers aménagements muséographiques avec les cellules de Dantès et de l’abbé Faria relèvent, selon toute vraisemblance, d’une mise en scène imaginée par les militaires au XIXe siècle dans le seul but de satisfaire la curiosité des lecteurs, les visiteurs sont très surpris… Il s’en trouve même qui réfutent cette version, préférant considérer comme réelle l’histoire inventée par Dumas ! »

La construction du merveilleux dans les paysages de montagne

La France regorge de sites où la géologie se mêle au surnaturel. La Brèche de Roland, cette large ouverture dans la falaise, offre une vue spectaculaire sur les Pyrénées françaises et espagnoles. Elle est le résultat de processus géologiques complexes dont l’érosion glaciaire a joué un rôle majeur. La légende raconte qu’après son retour d’Espagne, le chevalier Roland, neveu de Charlemagne, et ses hommes sont attaqués par surprise par les Sarrasins alors qu’ils tentent de rejoindre le Cirque de Gavarnie près du Mont Perdu. Gravement blessé, Roland décide de briser sa légendaire épée Durandal, plutôt que de la laisser à ses ennemis.

Dans la vallée d’Argelès-Gazost, le lac d’Isaby est associé à une légende ancienne. Un énorme serpent terrorisait les pâturages sur les hauteurs du Hautacam. À son réveil, il engloutissait troupeaux, chiens et bergers d’un seul coup en ouvrant sa vaste gueule. Cependant, un homme courageux originaire du village d’Arbouix, plus bas dans la vallée, décida d’agir. Un jour, avec l’aide de compagnons déterminés, ils placèrent une enclume de métal dans le foyer, qu’ils déposèrent ensuite devant l’antre de la créature. Le serpent l’avala immédiatement, comme s’il s’agissait d’un simple mouton. Le feu embrasa ses entrailles et sa soif devint si intense qu’il se mit à boire d’énormes quantités d’eau des torrents voisins. Il en ingéra tellement qu’il finit par exploser !

Le lac d’Estaing, situé à 1 163 mètres d’altitude, dans le Val d’Azun, possède également ses mystères. Pour être libérées de leur sort, des fées devaient être demandées en mariage par un homme à jeun qui entendrait leur chant au fond du lac. Un jour, de retour d’Espagne, Abbadie de Sireix, entendit une fée chanter et l’épousa. Elle lui offrit richesse et descendance à condition qu’il ne la traite jamais de « folle ». Mais le jour où Abbadie la traita de folle pour avoir récolté la moisson à la hâte, elle disparut et retourna au fond du lac. Elle promit de veiller sur leurs enfants et leur descendance. Aujourd’hui, on dit que Darne Abbadie y est encore présente.

La fonction pédagogique du récit : transmettre pour comprendre

L’usage du conte dans la transmission du savoir, notamment dans le cadre de la pédagogie Steiner Waldorf, souligne l’importance de ces textes pour le développement de l’enfant. Chaque jour, tout au long du cycle primaire dans un établissement Steiner Waldorf, des récits sont contés aux élèves par les professeurs. Lors de ce temps de « lecture offerte », l’enseignant raconte, recrée devant la classe l’histoire qu’il a préparée, qu’il s’est appropriée et les élèves reçoivent ces images. Images issues du patrimoine culturel immatériel que constituent les contes, les légendes ou les mythes fondateurs et qui nous parlent, de manière imagée, de nos origines et de ce que nous sommes dans notre lien au monde, à nous-mêmes, au cosmos, au sacré.

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Ces textes fondateurs, qui ont traversé les âges, porteurs de valeurs, véhicules du beau, du bien et du juste, chargés d’images positives sur l’être humain et son développement, ont une grande valeur pédagogique et sont importants à transmettre à plusieurs égards. Les contes véhiculent des grands idéaux et des questionnements universels. « Les histoires des contes merveilleux », écrit Jean-Marie Gillig, « sont irréelles, mais la vérité qu’elles mettent en scène est celle du monde intérieur des sentiments complexes et contradictoires ». Ces histoires parlent des grandes inquiétudes et des grandes préoccupations humaines : les origines, le désir confronté à la loi, les différences, l’organisation des groupes sociaux, les sentiments devant les épreuves de la vie. Elles permettent de donner du sens à ce que les enfants rencontrent, de mettre des images sur ce qu’ils vivent ou sur leurs questionnements, et ainsi elles enrichissent leur monde intérieur et leurs représentations.

Travailler des compétences multiples reste essentiel. Serge Boimare propose de faire suivre ce temps de lecture d’un temps d’échange oral puis écrit. Le récit revit alors dans la bouche des élèves, dans un entretien entre eux et le professeur. Cet exercice essentiel peut prendre de multiples formes, de la fidèle redite des principaux éléments du récit à l’atelier philo. Par ce biais, les élèves découvriront au fil des années l’apprentissage progressif d’une culture du dialogue et de la formation du jugement.

Les contes et les mythologies constituent un patrimoine extrêmement important pour comprendre les grandes civilisations. Celles-ci possèdent toutes un ou des grand(s) mythe(s) fondateur(s) sans le(s)quel(s) il n’est pas possible de comprendre ces civilisations dans leur intégralité. Ainsi, loin de l’enseignement d’une religion, les récits de l’Ancien Testament, les mythes nordiques ou grecs ou la Bhagavad Gita sont racontés en tant que « faits religieux », c’est-à-dire comme systèmes symboliques et comme pratiques individuelles qui ont eu comme effet tangible, observable, de participer à la structuration d’un édifice de civilisation. Tous ces récits permettent de mieux appréhender la richesse des différents héritages religieux de l’humanité et de réaliser l’impact des faits religieux du passé et du présent sur le monde contemporain.

L’apport de la pédagogie Steiner Waldorf consiste en une observation de l’enfant : ainsi, le plan scolaire propose pour chaque âge un certain type de récits. Ils sont choisis en fonction des étapes de développement des élèves, de manière à trouver un écho avec les grandes étapes du développement collectif de l’humanité retracées dans les récits, et de leur potentiel de compréhension. Aux contes traditionnels, qui parlent d’une façon parfaitement adaptée à l’élève de première classe de ses origines, suivront les légendes et les récits d’animaux en deuxième classe. Alors que les légendes de saints et grands personnages racontent nos efforts vers le perfectionnement de soi et vers la maîtrise de notre humanité, les récits animaliers parlent d’animaux qui exemplifient les qualités ou les défauts que l’homme porte en lui : le renard rusé, le lion fier…

À partir de la troisième classe vient le temps des grands mythes fondateurs : dans chaque classe se déploie une trame, une toile de fond faite des récits de la Genèse et de l’Ancien Testament, des mythologies celtique et nordique en quatrième classe, des cosmogonies de l’Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte et de la Grèce en cinquième classe avant l’Énéide et les légendes de la Rome antique en sixième classe. Chaque civilisation, chaque culture s’appuie sur un grand mythe et rencontrer ce mythe est indispensable pour comprendre ce que furent ces civilisations. Ainsi, ces histoires, racontées le plus souvent à la fin du cours de période, viennent en appui des cours d’histoire qui explorent les anciennes civilisations et les éclairent sous un jour différent.

Le choix des différents récits doit bien sûr être cohérent avec la culture du pays de l’école. À l’instar des fêtes, qui s’adaptent aux coutumes, traditions et religions locales, le pédagogue va chercher dans les histoires du patrimoine de son pays des thèmes et des récits équivalents, qui feront sens pour ses élèves. Plonger le regard vers le passé pour éclairer le présent et donner des pistes pour le futur, tel est le rôle éducatif de ces récits. L’élève dispose ainsi d’un outil qui l’aide à trouver du sens à son existence. Par cette ouverture, la plus objective possible à la diversité des visions du monde, l’élève se confronte tout au long de sa scolarité aux approches multiples de la vie et entre en contact avec le patrimoine spirituel universel de l’humanité. Le traitement pluridisciplinaire de ces récits dans les différentes matières qui peuvent les éclairer, l’histoire bien sûr mais aussi le français, l’histoire des arts ou la philosophie, nourrit la réflexion libre, l’esprit critique, la construction patiente de la personne.

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