L'Aviron de Jambe au Viêt Nam : Une Tradition Nautique Entre Efficacité et Héritage Culturel

L'image d'un rameur propulsant son embarcation avec ses pieds est, pour beaucoup, une curiosité fascinante, souvent associée aux paysages pittoresques du Viêt Nam. L'utilisation de l'aviron de jambe pour les bateaux au Viêt Nam est en effet une pratique distinctive, probablement due à une combinaison de facteurs historiques et pratiques qui ancrent profondément cette technique dans le tissu culturel et quotidien du pays. Elle incarne une ingéniosité locale face aux défis naturels et s'est transformée, au fil du temps, en un symbole d'identité régionale et une attraction touristique majeure.

Les Fondements d'une Pratique Ancestrale et Efficace

L'une des raisons principales de l'adoption de cette méthode singulière réside dans les caractéristiques géographiques du Viêt Nam. Les rivières et les côtes vietnamiennes sont fréquemment soumises à de forts courants et à des eaux souvent agitées, des conditions qui peuvent rendre l'aviron traditionnel à bras particulièrement difficile et épuisant. Dans ce contexte exigeant, l'utilisation des jambes comme principale source de puissance présente des avantages considérables. Elle permet non seulement une meilleure stabilité de l'embarcation, un facteur crucial dans les eaux turbulentes, mais aussi un contrôle accru, essentiel pour naviguer avec précision. En outre, cette technique fournit intrinsèquement plus de puissance, tirant parti des muscles plus grands et plus robustes des jambes par rapport aux bras, ce qui est un atout majeur pour contrer les courants ou couvrir de longues distances.

Au-delà de ces considérations purement pratiques, cette technique traditionnelle de rame à la jambe est aussi profondément ancrée dans la culture et l'histoire du Viêt Nam. Il ne s'agit pas d'une innovation récente déconnectée des savoir-faire ancestraux, mais plutôt d'une pratique transmise de génération en génération. De nombreux pêcheurs locaux, par exemple, ont appris cette méthode d'aviron de leurs ancêtres, et ils continuent de la transmettre avec diligence à la génération suivante, assurant ainsi la pérennité de ce patrimoine immatériel. Cette transmission orale et pratique garantit que l'art de ramer avec les pieds reste une composante vivante et dynamique du mode de vie local.

Malgré les évolutions technologiques et les changements dans les modes de transport, la tradition de l'aviron de jambe a su persister. Ces dernières années, de nombreux bateaux traditionnels au Viêt Nam ont été remplacés par des bateaux motorisés, offrant rapidité et réduction de l'effort physique. Cependant, l'aviron de jambe n'a pas disparu, particulièrement dans certaines régions où il conserve une valeur culturelle, écologique ou touristique indéniable. L'aviron de jambe, notamment dans sa version "aviron de jambe", une technique adoptée dans les années 2010 dans des lieux spécifiques, décuple la force du rameur tout en libérant ses bras. Cette liberté des membres supérieurs est un avantage considérable, permettant aux rameurs d'accomplir d'autres tâches simultanément, comme prendre des clichés pour un photographe qui a installé un parasol sur son embarcation pour s'abriter de la lumière directe, ou interagir plus facilement avec les passagers. C'est un aspect fondamental de la culture nautique du pays, offrant un moyen pratique et efficace de naviguer sur les rivières et la mer qui ont façonné l'histoire et la culture du Viêt Nam.

Le Berceau de l'Aviron de Jambe : La Rivière Ngo Dong et Tam Coc

Si l'aviron de jambe est une pratique vietnamienne, elle trouve une de ses expressions les plus emblématiques sur la rivière Ngo Dong, dans la province de Ninh Binh, au nord du Viêt Nam. C'est là que cette technique est devenue une véritable tradition, se transmettant non seulement de père en fils, mais plus couramment encore de mère en fille, soulignant le rôle prépondérant des femmes dans cette activité. Sur cette rivière sinueuse, les habitants de la commune de Ninh Hai rament avec les pieds, transformant chaque parcours en une démonstration de leur habileté ancestrale et de leur lien profond avec l'environnement.

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La rivière Ngo Dong est le cœur d'un paysage d'une beauté exceptionnelle, dont une partie est mondialement reconnue. Le site naturel traversé par les embarcations fait partie intégrante du complexe paysager de Trang An, un joyau inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. Ce n'est pas sans raison que cet endroit est souvent surnommé la "baie d’Halong terrestre", une comparaison qui évoque la majesté de ses formations karstiques immergées dans un écrin de verdure, sans l'étendue maritime.

La balade en barque sur la rivière Ngo Dong offre une mosaïque de paysages saisissants, jalonnés de pitons karstiques et de falaises calcaires. Les embarcations s'enfoncent dans trois grottes naturelles impressionnantes, connues sous les noms de Hang Cả, Hang Hai et Hang Ba. Ces grottes donnent leur nom à la portion la plus célèbre de la rivière : Tam Coc, qui signifie littéralement "trois grottes" (composé de « tam » pour trois et « cốc » pour grotte). Parfois, il faut presque se baisser pour franchir les passages étroits à l'intérieur de ces cavernes, ce qui ajoute une dimension aventureuse à l'expérience. L'ambiance y est unique, où la lumière du jour peine à pénétrer, créant un contraste saisissant entre l'extérieur resplendissant et l'intérieur sombre et mystérieux. L'œil y perçoit des nuances subtiles que la photographie peine parfois à saisir pleinement, comme le fait remarquer un voyageur tentant des clichés HDR, soulignant que "le manque de stabilité nuit considérablement à la qualité de l'assemblage final".

Les abords de la rivière sont également des paysages emblématiques du Viêt Nam. La rivière Ngo Dong est bordée de rizières à perte de vue, dont l'aspect varie considérablement au fil des saisons. Resplendissantes d'un vert éclatant en début d'année, elles commencent à jaunir à partir de la fin du mois d'avril et seront pleinement dorées au moment des moissons, prévues dans quelques mois, entre fin mai et début juin. Cette anticipation du jaunissement visible des plants de riz intervient deux à quatre semaines avant la récolte, une période dont la date exacte dépend cependant de la saison des pluies et des crues, qui peuvent retarder ou avancer la moisson, témoignant de l'étroite dépendance des habitants à la nature. Ces scènes idylliques ne sont pas passées inaperçues du monde du cinéma ; certaines scènes du film King Kong Skull Island ont d'ailleurs été tournées dans ce décor spectaculaire, contribuant à sa renommée internationale.

Les Rameurs aux Pieds : Maîtres d'un Art Exigeant

Les "chèo đò bằng chân", littéralement les rameurs à pied, sont les véritables héros de cette tradition nautique. Leur technique est un véritable sport complet, exigeant une combinaison remarquable de puissance, d'endurance et d'équilibre. Il est frappant de constater que, sur la rivière Ngo Dong, les rameurs à pied sont majoritairement des femmes, qui dominent en nombre de pratiquantes. Cette prépondérance féminine n'est pas fortuite et peut être liée à d'autres activités agricoles traditionnelles qu'elles mènent.

L'aviron de jambe sollicite sans relâche le bassin des rameurs, qu'ils soient hommes ou femmes. Cette sollicitation continue du bassin est également une caractéristique du repiquage du riz, une tâche agricole essentielle et physique. Essentiellement pratiqué par des femmes, le repiquage les voit accroupies, genoux et hanches fléchis, buste légèrement incliné vers l'avant, pieds nus plongés dans la boue humide des champs inondés. Cette activité exige une tension continue du bassin, préparant ainsi potentiellement les muscles et le corps à l'endurance requise par la rame à pied.

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La posture adoptée par le rameur à pied est elle-même révélatrice de l'exigence de la tâche. Assis à l'arrière de la barque sur un petit siège en bois incliné, souvent rehaussé d'un petit coussin customisé pour un peu plus de confort, le rameur positionne une jambe en extension sur chaque rame. C'est avec cette configuration qu'il ou elle enchaîne du matin au soir les balades le long de la rivière. Cet engagement physique est d'autant plus impressionnant que la technique, bien que récente dans sa dénomination "aviron de jambe", a libéré les mains des rameurs. Cette libération des mains est une prouesse, permettant une polyvalence accrue et une interaction facilitée avec l'environnement ou les passagers. Un observateur étranger ne peut manquer d'être impressionné par "l'art de la rame avec les pieds" qui est "véritablement impressionnant", même si parfois, le rameur use de ses mains "pour se reposer les pieds !", signe de l'intensité de l'effort fourni.

Concernant l'habillement, aucune tenue vestimentaire spécifique n'est exigée, offrant une liberté qui reflète la praticité et l'adaptation au climat local. Tête nue, bob, casquette ou le traditionnel nón lá, le chapeau conique vietnamien généralement porté par les femmes : chaque rameur adopte le couvre-chef qui lui ressemble et qui lui assure protection contre le soleil. Pour les pieds, mis à l'épreuve dans l'aviron de jambe, la liberté reste également la règle : sandales légères, pieds nus, voire chaussettes, c'est au bon vouloir de chacun, privilégiant le confort et la capacité à manipuler les rames.

L'Économie de l'Aviron : Entre Tradition et Tourisme

L'aviron de jambe, tel qu'il est pratiqué sur la Ngo Dong, est bien plus qu'une simple tradition ; il constitue un pilier économique vital pour de nombreuses familles modestes de la région. Chaque foyer de la commune de Ninh Hai possède un sampan traditionnel, une barque à fond plat, qui représente un outil de travail essentiel. L'organisation de cette activité est méticuleuse, orchestrée comme un véritable travail communautaire.

Un membre de la famille - qu'il s'agisse de jeunes, de vieux, d'hommes ou de femmes - est désigné, selon un système appelé « cắt cử », pour assurer la journée de rame. Cette désignation intervient lorsque leurs autres tâches le permettent, car ces familles sont avant tout des paysans, impliqués dans la récolte ou le repiquage du riz. Le sampan devient alors une source de revenu complémentaire indispensable à la culture du riz, leur activité principale. Les rameurs à pied, ou « chèo đò bằng chân », sont reconnus comme des prestataires de service touristique, une désignation qui formalise leur rôle dans l'économie locale.

Ces prestataires de service embarquent un ou plusieurs passagers, installés confortablement à l'avant du sampan. Le rameur à pied enchaîne du matin au soir des balades d'environ deux heures, parcourant les méandres de la rivière Ngo Dong. Le revenu généré par cette activité, qui comprend le prix de la course et les pourboires, reste très variable, fortement influencé par la saison touristique. La haute saison apporte un afflux de visiteurs et donc des opportunités de revenus plus importantes, tandis que la basse saison peut signifier des périodes d'attente plus longues pour les rameurs.

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La gestion des embarcations est rigoureuse et centralisée. Chaque sampan, de couleur vert bouteille et identifiable grâce à un numéro unique, est enregistré auprès du bureau des barques de Tam Coc, connu localement sous le nom de « hội chèo thuyền Tam Cốc ». Ce bureau gère un parc d'environ deux mille embarcations référencées, témoignant de l'ampleur de cette activité. Les départs des barques s'effectuent sur le quai de Van Lam, situé au centre du village éponyme.

Un système de tours est établi à l'avance pour réguler le flux des départs et assurer une répartition équitable du travail. Ce roulement est planifié sur plusieurs jours en basse saison, permettant à chaque famille de connaître l'ordre de passage de son sampan bien à l'avance. Cependant, la patience est parfois mise à l'épreuve ; un témoignage raconte l'amère expérience d'une rameuse qui a dû patienter dix jours en basse saison avant de retrouver sa place dans la rotation. En revanche, en haute saison, le rythme s'intensifie considérablement et toutes les barques peuvent être programmées sur une journée, reflétant la demande croissante. Le jour J à l'heure H, les rameurs à pied se tiennent prêts et s’alignent méthodiquement pour embarquer leurs passagers, dans une organisation presque militaire qui témoigne de l'importance économique de chaque trajet.

Au-delà des frais de course, la vente de produits artisanaux constitue une autre source de revenu non négligeable. Dans l'étroit corridor qui précède la sortie des grottes, il n'est pas rare que les rameuses, comme "ma rameuse en chef", sortent quelques exemplaires de broderies. Il s'agit d'un rituel presque inévitable pour les touristes, et beaucoup cèdent à l'achat d'un petit napperon ou d'un autre souvenir. Ces balades en barque, combinées à la vente de broderies à bord des bateaux, constituent l'essentiel des revenus pour des centaines de familles des environs de Ninh Binh, soulignant la complexité et l'interdépendance des différentes facettes de cette économie touristique locale.

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