Introduction : Une zone devenue sensible
Depuis 2020, la zone du détroit de Gibraltar est devenue dangereuse pour les bateaux. Les scientifiques sifflent la fin du jeu ! En cause, des orques un peu trop curieuses qui s’en prennent aux appendices des navires. Les animaux s’en prennent aux safrans des voiliers de passage dans la zone, comme ici lors de l’ocean race, le bateau de Team JAJO. À bord se trouve Victoria Morris, diplômée en biologie, qui apporte un témoignage édifiant : « Le bruit était vraiment effrayant. Elles enfonçaient la quille, il y avait cet écho horrible, je pensais qu’elles pouvaient faire chavirer le bateau. Et ce bruit assourdissant alors qu’elles communiquaient en sifflant. » Et la scientifique de continuer sur cette attaque qui semble « totalement orchestrée ». Relayée par The Guardian, l’information va faire le tour du monde en quelques jours. Ce n’est pas la première « attaque » mais elles se succèdent rapidement. 52 en 2020. Et un peu plus de 200 par an depuis. 799 à ce jour ! Les curieuses attaques des orques dans le détroit de Gibraltar, depuis quelques années, les orques habitant les eaux tumultueuses du détroit de Gibraltar inquiètent par leur comportement : ils s'attaquent aux bateaux qui y naviguent. Une attitude étrange, et surtout angoissante pour les équipages, que les scientifiques peinent à expliquer.
Géographie et population : Le foyer des orques ibériques
Le détroit de Gibraltar, étroit bras de mer situé entre l'Espagne et le Maroc, est le seul endroit permettant le passage entre la Méditerranée et l'océan Atlantique. Pratique, comme le canal de Panama, il s'agit de l'une des voies maritimes les plus fréquentées au monde avec environ 130 000 bâtiments qui la traversent tous les ans, dont environ 90 000 navires marchands (chiffres de 2022/2023). Le détroit de Gibraltar est la maison d'une petite population d'orques (Orcinus orca de leur nom scientifique). Souvent appelés "orques ibériques", il s'agit, dans les faits, d'un petit nombre d'épaulards que les scientifiques estiment à une quarantaine. L’orque est un mammifère marin appartenant à la famille des Delphinidés, réputé pour son intelligence. L’espèce est reconnaissable à sa robe noire et blanche ainsi qu’à sa nageoire dorsale, un peu plus imposante chez le mâle. Plus grand dauphin du monde, l’orque mesure généralement entre 5 et 9 mètres. Si les orques nagent dans de nombreuses mers du monde, une population spécifique préoccupe les plaisanciers de l’Atlantique Nord-Est : les orques ibériques, qui évoluent dans le golfe de Cadix et dans le détroit de Gibraltar. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la population est estimée à une cinquantaine d’individus seulement.
La nature des interactions : Jeu ou agression ?
Les scientifiques qui étudient ces animaux sur la zone n’utilisent pas le terme « d’attaque », qui impliquerait une volonté de nuire, mais celui d’interaction. Renaud de Stephanis (président et fondateur de l’institut de recherche sur les cétacés CIRCE) est formel : « Nous sommes [le collectif de scientifiques, N.D.L.R] tous d’accord : c’est un jeu. Les orques - quasiment toujours des juvéniles - s’amusent avec les bateaux. C’est un jeu, mais un jeu dangereux, et quand vous voyez arriver un ou des animaux de cette taille qui commencent à secouer votre bateau, je comprends que les navigateurs se sentent attaqués et même en danger. » Selon ce rapport de la Commission baleinière internationale (CBI), commandé par les gouvernements espagnol et portugais, depuis quatre ans, les orques ont engendré au moins 673 interactions avec des bateaux dans le détroit de Gibraltar. Des interactions qui vont d’un simple encerclement à une violente attaque, le plus souvent du gouvernail du navire, voire au naufrage de l’embarcation. Depuis 2020, au moins quatre bateaux ont coulé en raison de ces attaques, révèle le rapport publié vendredi 24 mai. Selon les scientifiques qui ont étudié le phénomène, sur les 40 orques recensées dans la péninsule ibérique, seuls une quinzaine d’entre eux sont impliqués dans les interactions avec les bateaux. Ce groupe, décrit comme plus curieux que les autres, est composé de mâles juvéniles et adolescents. Ces attaques résultent davantage d’un jeu pour les orques que d’un comportement agressif, estiment les chercheurs. L’utilisation de termes tels que « attaque » pour décrire ces interactions est donc inappropriée.
Les causes probables : Mimétisme et environnement
Il semblerait que le safran des bateaux, mobile et immédiatement accessible, ait, d'une manière ou d'une autre, attiré l'attention d'un orque ibérique qui aurait joué avec du bout de son rostre. Par mimétisme, son comportement aurait ensuite été adopté par les autres membres de son banc dans ce que l'on qualifierait d'effet de mode. Cela expliquerait pourquoi les safrans sont systématiquement endommagés, les quelques vidéos capturées des épaulards en action les montrant clairement en train de tenter d'actionner le safran sur un côté avec leur rostre, avant de se décaler une fois leur effort couronné de succès. Ce ne serait pas la première fois que des épaulards, animaux intelligents qui arrivent même à parler dauphin, s'adonnent à une mode déconcertante. Certaines populations d’orques peuvent développer des modes comportementales inhabituelles et temporaires et d’autres idiosyncrasies qui ne semblent pas servir un objectif d’adaptation évident. L’autre raison, selon les spécialistes, c’est l’abondance de nourriture, notamment de thon rouge, dans la péninsule ibérique. Avec le réchauffement climatique, cette espèce se trouve désormais en quantité abondante dans les eaux du sud de l’Europe. Conséquence, les orques passent moins de temps à chercher de la nourriture et plus de temps à « jouer », estiment les scientifiques. Le comportement présente des points communs avec les tendances observées ailleurs et semble associé au jeu ou à la socialisation, peut-être encouragé par l’augmentation récente de l’abondance et de la disponibilité des proies, réduisant le temps nécessaire à la recherche de nourriture.
Conséquences pour les navires : Dégâts et risques matériels
Les orques s’en prennent plutôt aux safrans des voiliers de moins de 20 mètres. Les animaux finissent par les arracher, entraînant, au mieux, l’impossibilité de continuer à faire route, au pire, une voie d’eau. Les gros mammifères interagissent surtout avec les bateaux de moins de vingt mètres. Voiliers, yachts, vedettes de croisière ou même bateaux de pêche, ils se pressent côté poupe de leur cible afin d'y donner des coups de boutoir répétés. Au-delà des chocs, du bruit et de la panique engendrée, les coups portés par les épaulards provoquent de sérieux dégâts. Le voilier mentionné plus haut a vu son gouvernail voler en éclat et des marques de morsures ont été relevées sur le safran (la partie immergée du gouvernail). Le moteur a également été endommagé. L'Alboran Cognac, lui, a eu moins de chance. Le 12 mai 2024, ce voilier appartenant à l'ONG suisse OceanCare a été chahuté par des orques qui ont non seulement endommagé son safran, le rendant inopérant, mais aussi ouvert une voie d'eau dans sa coque. À chaque fois, entre une mèche de safran tordue et une quille fendue, la remise en état des bateaux se chiffrent en milliers d'euros, sans compter les mois passés en cale sèche.
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