Le phénomène des interactions entre orques et voiliers le long des côtes atlantiques est devenu un sujet de préoccupation et de fascination croissante pour les marins, les scientifiques et le grand public. Autrefois rarissimes, ces rencontres, souvent spectaculaires, se multiplient depuis 2020, suscitant des interrogations quant à leurs origines et à leur signification. Si ces incidents n'ont heureusement pas fait de victimes humaines, les dégâts matériels peuvent être considérables, allant jusqu'au naufrage de l'embarcation, transformant des voyages de plaisance en véritables cauchemars. L'orque, mammifère marin appartenant à la famille des Delphinidés, réputé pour son intelligence et sa sociabilité, présente ici un comportement qui défie les compréhensions traditionnelles et appelle à une analyse approfondie pour éclairer ces mystérieuses "interactions".
Un Incident Dramatique : Le Naufrage du "Ti'faré"
L'un des incidents les plus marquants de cette série d'événements a eu lieu le 10 octobre, lorsqu'un voilier d’une famille française, le "Ti'faré", a été coulé par des orques au large du Portugal. Adrien Deparis, marin aguerri, sa compagne et ses trois filles avaient entamé une traversée de l'océan Atlantique, prévue pour durer un an, à bord de leur voilier de 11 mètres. Ils étaient partis de Porto la veille, spécifiquement pour « éviter la zone où sont les orques habituellement », naviguant en direction de l'île de Madère. C'est en profitant du coucher de soleil qu'Adrien Deparis a aperçu « une éclaboussure, comme un geyser, à 500 mètres du bateau ». Ce signe précurseur a immédiatement alerté la famille, qui a enfilé les gilets de sauvetage et scruta l'horizon, consciente de la réputation de ces zones.
Après cinq minutes d'un calme pesant, le premier choc a été ressenti « au niveau du safran », la partie immergée du gouvernail. À cet instant, « On a compris qu’il s’agissait d’une orque », raconte le père de famille. Pendant une période intense de 45 minutes, une bande de cétacés composée de sept individus a persisté, non seulement en frappant le safran, mais également en tambourinant « la coque avec leurs têtes, avec leurs queues ». Adrien Deparis a décrit l'acharnement des animaux : « Ils se sont vraiment acharnés ». Cette pression répétée et ciblée a rapidement eu des conséquences dramatiques pour l'embarcation. Adrien Deparis a rapidement détecté une voie d’eau, un signe irréfutable que le bateau était gravement compromis. « J’ai compris que le bateau allait couler », a-t-il alors réalisé, une pensée terrifiante en pleine mer.
Face à l'urgence de la situation, la compagne d'Adrien a contacté les garde-côtes portugais, tandis que lui préparait le radeau de sauvetage, un acte de survie dicté par l'instinct et la nécessité. « Ils vont rester pendant 35 minutes à tambouriner la coque et, au fur et à mesure, à créer des fissures dans la coque qui vont provoquer des voies d'eau », a raconté l'entrepreneur mayennais, soulignant la méthode et la persistance des orques. Le cauchemar a continué avec une complication inattendue : les orques étaient parties depuis environ 30 minutes quand Adrien Deparis a constaté que l’embarcation de survie s'était détachée et dérivait à quelque 70 mètres du "Ti'faré", qui continuait inexorablement à se remplir d'eau. Sans hésitation, il a plongé « dans la nuit noire », une décision prise dans l'urgence sans temps pour la réflexion : « Je n’avais pas le choix et il ne fallait pas trop réfléchir ». Il est parvenu à ramener le radeau et à monter à bord avec ses filles et sa compagne. Leur attente a été longue, les garde-côtes portugais n'ayant pas noté les bonnes coordonnées GPS. Ce n'est que vers 22h, grâce à une fusée de détresse, qu'Adrien et sa famille ont été repérés, puis hélitreuillés par la marine portugaise, sains et saufs, bien que le voilier, lui, ait sombré. Malgré l'horreur de l'événement, Adrien Deparis a tenu à préciser : « On ne s'est pas senti attaqué en tant qu'individu, en tant qu'être humain. Par contre, il y avait une réelle volonté de percer le bateau, et à partir de ce moment-là, on peut quand même considérer que ça devient une attaque ».
Une Récurrence Inquiétante : L'Émergence d'un Phénomène
L'expérience vécue par Adrien Deparis et sa famille n'est malheureusement pas un cas isolé, mais fait partie d'une série d'événements qui ont commencé à susciter de l'inquiétude chez les plaisanciers depuis 2020. Jusqu'à récemment, de telles interactions, comme les appellent les scientifiques, étaient rarissimes. Seules deux interactions, en 1972 et 1976, étaient documentées avant cette recrudescence. Cette situation a radicalement changé « jusqu’en 2020 et cette série d’assauts au large de l’Espagne, du Portugal et de la France ». Ces interactions sont devenues récurrentes au large de l’Espagne, du Portugal et de la France, étendant leur portée du Maroc à la France.
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Selon le Groupe de travail orca atlantica (GTOA), une entité créée spécifiquement pour étudier ces événements, les interactions, probablement causées par plusieurs groupes d’orques, ont débuté au mois de juillet 2020 dans le détroit de Gibraltar. Leur nombre n’a cessé d’augmenter ces dernières années, témoignant d'une évolution notable dans le comportement de ces cétacés. En 2024, ce sont 125 interactions entre orques et voiliers qui ont été recensées, principalement concentrées entre le mois de mai et le mois de septembre, des mois de forte activité maritime. Ces « attaques d’orques en Atlantique » ont commencé à susciter de l’inquiétude chez les plaisanciers, d'autant que le mode opératoire est souvent similaire d'un incident à l'autre. La recrudescence d’incidents a amené la communauté scientifique à s’intéresser de près au phénomène, cherchant à comprendre les raisons sous-jacentes à ce changement comportemental. Ce qui est clair, c'est que les orques agissent en groupe et semblent adopter des comportements ciblés envers certains navires, comme en témoigne la focalisation sur le safran des embarcations.
Comprendre les "Interactions" : Entre Jeu et Comportement Cible
La question des motivations derrière ces interactions reste l'une des principales énigmes pour les chercheurs. Pour la communauté scientifique, il est important de noter que depuis le début de ce phénomène, aucun des incidents avec les navires n’a fait de victimes ou de blessés humains. Seuls des dégâts matériels plus ou moins importants ont été enregistrés, raison pour laquelle les scientifiques parlent d’interactions et non pas d’attaques au sens agressif envers l'homme. D’autant plus que les orques semblent viser la plupart du temps le safran, la partie immergée du gouvernail. Le biologiste marin Rui Rosa l'explique clairement : « Si elles voulaient vraiment se comporter de manière agressive, ce serait d’une autre intensité, à une autre échelle ». Cette observation renforce l'idée que la violence des orques n'est pas dirigée contre les humains.
L’hypothèse d’un jeu semble donc tenir la corde pour de nombreux spécialistes. Selon cette théorie, ces interactions pourraient être une forme de jeu pour les orques. « En jouant avec le gouvernail, elles changent la direction du bateau et cela semble susciter de l’intérêt », explique Rui Rosa à Euronews. Le spécialiste Renaud de Stephanis, docteur en sciences de l'environnement au Centre de recherche sur la biodiversité et l'environnement (CRBE), au sein de l'équipe Interactions, Résilience et Contraintes (CIRCE), abonde dans ce sens : « Ce qu'il s'est passé, c'est que le gouvernail a cassé, il n'y avait plus de manœuvrabilité, donc les orques continuent de jouer avec n'importe quoi qui bougeait », explique-t-il, faisant écho à l'expérience du "Ti'faré". Cette interprétation suggère que la destruction du safran n'est pas une fin en soi, mais une conséquence involontaire d'un jeu potentiellement perçu comme amusant par les orques.
Cependant, d'autres scientifiques restent plus prudents et considèrent ces interactions non pas comme un simple jeu, mais comme des comportements potentiellement plus ciblés. Hervé Glotin, chercheur au CNRS et directeur du centre d’IA en acoustique naturelle à Toulon, émet l’hypothèse d’attaques ciblées contre des embarcations qu’ils percevraient comme gênantes. Il observe : « C’est très spectaculaire, ils attaquent exactement là où se trouve le point sensible du bateau, le safran, tout comme ils s’attaquent aux ailerons des baleines pour les empêcher de nager et les couler ». Cette perspective suggère une intention plus délibérée derrière la focalisation sur le safran, potentiellement motivée par une expérience passée négative avec un voilier ou une réaction à une perturbation de leur environnement.
Un aspect crucial de la compréhension de ce phénomène réside dans la capacité des orques à se transmettre certains comportements. Ce qui n’était au départ que le fait de quelques jeunes individus, est désormais adopté par un nombre beaucoup plus important d’individus. Cette transmission culturelle au sein de la population d'orques pourrait expliquer la propagation rapide de ce comportement de "jeu" ou de "ciblage" et son intensification. Reste qu'hormis quelques incidents en captivité, les orques n’attaquent pas les êtres humains. Il s’agit plutôt d’un animal sociable, joueur, très intelligent et sans danger pour l’homme dans son milieu naturel. Mais leur puissance peut faire de gros dégâts, même involontaires, comme en témoignent les nombreux naufrages et dommages aux bateaux. Les avis divergent donc : les orques entreraient en interaction par curiosité, par jeu, ou avec un comportement plus agressif - selon certains, à la suite d’une rencontre voilier-orque qui aurait mal tourné.
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Les Orcas Ibériques : Une Population Spécifique sous Surveillance
Les orques Gladis, nom donné à cette population spécifique, se trouvent majoritairement au large des côtes et sont particulièrement redoutées des plaisanciers en Atlantique, notamment au large de l’Espagne, du Portugal et de Gibraltar. L’orque est le plus grand dauphin du monde, mesurant généralement entre 5 et 9 mètres. L’espèce est reconnaissable à sa robe noire et blanche ainsi qu’à sa nageoire dorsale, un peu plus imposante chez le mâle. Si les orques nagent dans de nombreuses mers du monde, une population spécifique préoccupe les plaisanciers de l’Atlantique Nord-Est : les orques ibériques, qui évoluent dans le golfe de Cadix et dans le détroit de Gibraltar. Cette zone à la sortie de la Méditerranée est précisément le point de départ de la majorité des interactions.
La particularité de cette population d'orques, au-delà de leur comportement récent envers les voiliers, est aussi leur statut de conservation. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la population est estimée à une cinquantaine d’individus seulement. Ce faible nombre souligne la vulnérabilité de cette population et l'importance cruciale de sa protection. Il est donc indispensable de veiller à la protection des orques et à l’équilibre de cette espèce en particulier, quelles que soient les craintes ou les projets de navigation des humains. Le Centre de recherche sur la biodiversité et l'environnement (CRBE) et des organisations comme Biosean, fondée en 2019 par le biologiste marin Misael Morales Vargas, travaillent activement à l'observation et à la recherche en sciences marines pour mieux comprendre ces animaux et leur environnement, contribuant ainsi à leur conservation.
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