Le jeudi 17 août, au large du cap Saint-Vincent, dans le sud-ouest du Portugal, un événement en apparence tragique s'est transformé en une énigme judiciaire des plus sombres. Le naufrage d'un trimaran, l'« Intermezzo », a conduit au sauvetage in extremis de deux Français, initialement perçus comme de malheureuses victimes des éléments déchaînés. Pourtant, ce qui semblait être le dénouement heureux d'un banal accident maritime n'était en réalité que le prélude à une affaire criminelle complexe, révélant des zones d'ombre, des faux-semblants et une machination macabre.
Un Sauvetage Héroïque Prélude à un Drame Obscur
En ce 17 août, l'océan Atlantique, démonté, était le théâtre d'une lutte acharnée pour la survie. L'« Intermezzo », un trimaran de compétition, s'était totalement retourné au large du Cap Saint-Vincent, au sud du Portugal. Fort heureusement, un navire espagnol est parvenu à récupérer in extremis les deux passagers du voilier : Thierry Beille, 51 ans, et Corinne Caspar, 48 ans. Ces deux Français, bien qu'en état d'hypothermie, étaient sains et saufs. Récupérés par les secours lusitaniens au prix d'un périlleux hélitreuillage, ils furent ramenés à terre, puis transférés à l'hôpital Curry Cabral de Lisbonne. Pendant près de dix heures, ils avaient dérivé à bord du canot de sauvetage, malgré le vent de force 6, les creux de cinq mètres et l'eau froide de l'océan Atlantique. Les images de leur sauvetage spectaculaire, avec le frère et la sœur s'enlaçant, tout sourire, étaient même diffusées à la télévision portugaise, suggérant un fait divers qui se terminait bien.
Cependant, le tableau idyllique des rescapés s'est rapidement assombri. Comme le veut la procédure, les deux Français furent interrogés à leur arrivée à l'hôpital pour tenter de comprendre ce qui avait pu se passer. C'est à ce moment que Corinne Caspar a fait une révélation capitale : ils n'étaient pas deux, mais bien trois sur l'« Intermezzo ». Le propriétaire du navire, André Le Floc'h, un retraité breton de 67 ans, manquait à l'appel. Les recherches reprirent de plus belle, orientant l'enquête vers une direction inattendue et sinistre.
La Macabre Découverte à Bord de l'«Intermezzo»
Le lendemain de ce sauvetage, un plongeur a fait une découverte effroyable. Par le hublot de la cuisine, il aperçut le corps sans vie d'André Le Floc'h, ligoté à une couchette. Lorsque les enquêteurs parvinrent à l'extirper de la cabine, le spectacle était des plus macabres : le corps du skipper avait les pieds et les mains liés, le corps lesté d'une ceinture de plomb et les chevilles alourdies de poids. Des marques de violence étaient visibles, notamment des hématomes au crâne et des traces de pression au cou, ainsi qu'à l'oreille droite et à la nuque.
Dès lors, les deux rescapés, Thierry Beille et Corinne Caspar, passèrent du statut de victimes à celui de suspects de meurtre. La police portugaise tentait de déterminer si le naufrage du bateau était accidentel ou intentionnel. L'« Intermezzo » lui-même devint une pièce à conviction centrale de l'enquête. Arrimé dans la zone militaire du port de Portimão, dissimulé des regards sous une haute tente, ce puissant multicoque de 14 mètres n'était plus qu'une carcasse vide. Les enquêteurs de la police scientifique portugaise l'ont désossé et l'étudient avec minutie. Ils ont achevé le travail des vagues géantes qui se sont acharnées sur le voilier lors de son retournement en mer dans la nuit du 16 au 17 août. Parois de la cabine, couchettes, table à cartes et documents, tout ce qui avait été épargné par les flots était examiné à la loupe. Les policiers portugais, méticuleux et obstinés, espéraient que l'épave puisse encore "parler" et révéler la vérité.
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L'Étrange Récit des Rescapés Confronté aux Éléments
Face aux autorités, Corinne Caspar et Thierry Beille ont rapidement avancé leur version des faits. Ils ont affirmé avoir attaché le troisième passager, André Le Floc'h, parce que celui-ci aurait tenté de violer Corinne. Corinne raconta aux enquêteurs sa version d'un "film catastrophe" : à Olhão, elle aurait rencontré André Le Floc'h dans un café, et ils auraient sympathisé. Le Floc'h lui aurait alors proposé une croisière de trois jours. Corinne aurait prévenu Thierry Beille, resté avec le chien au camping où il l'attendait, et le couple aurait embarqué sur l'« Intermezzo » avec l'animal.
La petite virée aurait mal tourné. Corinne, selon son récit, serait descendue dans le carré pour préparer le dîner quand André lui aurait "sauté dessus". Elle se serait débattue, André aurait insisté, et l'aurait violée en lui chuchotant à l'oreille : "Tu dois payer ton voyage". En entendant ses hurlements, Thierry aurait volé au secours de la jeune femme. Les deux hommes se seraient empoignés. Corinne aurait alors saisi une casserole avec laquelle elle aurait frappé violemment le skipper. Un peu estourbi, celui-ci se serait laissé attacher. "Nous comptions remettre le cap vers le continent pour le livrer à la police", prétendit-elle. Mais la tempête, qui se serait déchaînée subitement, aurait tout changé. Le couple, paniqué, se serait précipité sur le pont du trimaran placé sous pilote automatique. Thierry aurait tenté sans succès d'affaler la grand-voile, pendant que Corinne tenait la barre d'une main et de l'autre la laisse du chien. Tout d'un coup, une déferlante plus haute que les autres aurait retourné le trimaran.
Cependant, les policiers portugais furent d'emblée circonspects et ne croyaient pas à cette version. Les éléments recueillis allaient rapidement noircir le tableau de cette histoire et jeter un discrédit total sur les allégations des rescapés. Les prélèvements d'ADN effectués ne confirmèrent pas l'allégation de viol. Plus accablant encore, l'autopsie d'André Le Floc'h fut formelle et révéla une vérité choquante : le propriétaire de l'« Intermezzo » était mort avant le naufrage. La preuve définitive de ce fait macabre résidait dans l'absence totale d'eau dans ses poumons. La victime, bien loin d'être morte noyée comme le couple le clamait, aurait succombé à une asphyxie, son cou présentant des traces de pression et de strangulation manuelle, et son crâne de nombreux hématomes. L'examen révéla également qu'il avait été ligoté post-mortem, car son corps ne portait pas de traces laissant penser qu'il avait cherché à se défaire de ses liens. Pour les enquêteurs, il n'y avait guère de doute : André Le Floc'h avait été tué par ses hôtes. Peu convaincus par les explications embrouillées des Français, les autorités locales les inculpèrent de meurtre dès le 18 août.
André Le Floc'h : Portrait d'un Marin au Destin Tragique
André Le Floc'h, surnommé "Dédé", était un retraité breton de 67 ans, un homme décrit comme passionné de voile et amoureux de la mer. Ancien employé au sol de la marine marchande, originaire du Finistère, il était un "homme lisse et sans histoires". Après une brillante carrière au sein de l'entreprise familiale d'aliment pour bétail, son ambition était de faire le tour du monde sur son trimaran. En 2002, il avait "cassé sa tirelire" pour acquérir l'« Intermezzo », un voilier qui avait couru la célèbre Route du Rhum vingt ans plus tôt, et qu'il chérissait.
Séparé de sa compagne, Danièle B., il était père de trois grands enfants. Son ami Jacky, marin lui aussi, confiait : "Je sentais bien qu'il était à la recherche d'une nénette. A son âge, les femmes, ça travaille encore. Il parlait peu de sa vie privée. Je savais juste qu'il avait une compagne en Bretagne. Mais il m'a dit un jour que celle-ci ne pensait qu'à ses chats." C'est cette femme qu'André quitta au printemps pour partir pour une longue croisière sur son voilier. Ses proches le décrivaient comme un homme raisonnable et calme, sans antécédent, et s'insurgeaient contre les accusations de tentative de viol formulées par Corinne Caspar, qui étaient en totale contradiction avec le portrait que ces derniers dressaient de lui.
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Le tragique décès d'André Le Floc'h, dont le tour du monde n'aura pas dépassé les côtes de l'Algarve, a également ravivé de douloureux souvenirs dans sa famille. Enfant, le skipper de l'« Intermezzo » avait perdu son père, victime d'un naufrage lors d'une partie de pêche, ajoutant une couche supplémentaire de tragédie à son propre destin.
Thierry Beille et Corinne Caspar : Une Relation Toxique et un Passé Tourmenté
Pour avancer dans le dossier, il fut impératif de fouiller dans la vie des deux suspects. Et là, l'affaire se compliqua, plongeant les enquêteurs dans un véritable labyrinthe. Le couple improbable, décrit comme "un peu halluciné, un peu divagant" par la police portugaise, avait quelque chose de "diabolique". Leurs traits secs et leur peau bronzée les faisaient un peu se ressembler. Corinne Caspar présentait une mine de chien battu, exprimant une grande détresse psychologique, tandis que Thierry Beille affichait un visage émacié, un regard fuyant et des dents gâtées.
Leurs véritables liens étaient une des premières énigmes. Ils se disaient frère et sœur, or l'état civil indiquait le contraire. La confusion était totale. Une semaine après le naufrage, Carole Caspar, la mère de Corinne, fit une stupéfiante révélation à la presse, puis aux enquêteurs : elle raconta qu'en 1955, elle avait accouché "sous X" d'un petit garçon à Paris dont elle n'avait ensuite plus jamais eu de nouvelles. Dix ans avant la tragédie, Thierry Beille avait frappé à sa porte en prétendant être cet enfant. Les analyses ADN diligentées dans le cadre de l'enquête judiciaire confirmèrent ce récit : Thierry Beille et Corinne Caspar étaient bel et bien demi-frère et sœur.
Carole Caspar n'était pas tendre envers son fils, qu'elle décrivit à longueur d'interviews comme un "monstre", un "manipulateur au comportement sectaire et à l'influence néfaste", "violent" et "oisif". Elle affirma : "Il a emmené ma fille à sa perte". En 1997, Thierry Beille s'était présenté chez la mère de Corinne, Caroline, alors que sa fille, tout juste divorcée, y vivait. Caroline, sous le choc de la nouvelle, douta, mais accepta de loger Thierry provisoirement chez elle. Mais le fils venu de nulle part s'incrusta. Il ne voulait plus partir, devint violent. Il réclama une reconnaissance en maternité en bonne et due forme, faisant du chantage et menaçant de tout avouer aux autres enfants de Caroline. Il finit par passer à l'acte et déballa tout à Corinne, qu'il "mit dans sa poche en quelques jours". Corinne, alors privée de la garde de son enfant, fut sous le charme et prit le parti de Thierry contre sa mère, s'enfuyant avec le "frérot vengeur".
Depuis leur rencontre, Corinne n'avait plus envisagé son avenir autrement qu'avec lui. Leur relation, décrite comme fusionnelle, était d'une intimité telle que personne n'a pu en découvrir le degré précis. Ils avaient mené pendant une dizaine d'années une vie d'errance et de peu, flirtant avec une certaine marginalité, de l'Indonésie à l'Espagne, en passant par le sud de la France. Thierry avait tenté de construire un bateau en Asie, sans résultat. À leur retour en France, ils s'installèrent à Alès, puis à Millau, où habitait alors Caroline, et subsistaient avec le RMI. Thierry avait déjà un casier judiciaire : il était un colérique, avait agressé un voisin à l'aide d'un couteau et s'était pris au propriétaire de son appartement avec une hache, écopant de trois mois de prison avec sursis.
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Corinne, fatiguée de cette vie de plus en plus marginale, avait tenté de se réconcilier avec sa mère, partie vivre à Alicante pour fuir cet "enfant adulte tombé du ciel qui lui gâche la vie". Elle la rejoignit en Espagne, mais Thierry ne la lâcha pas, restant toujours dans ses pas. Alors, il fallut encore partir, poursuivre ce qui ressemblait de plus en plus à une fuite. Fin juin, ils rendirent les clés du logement qu'ils louaient dans le bourg d'Auro de Alcoy, près d'Alicante, et embarquèrent chien et bagages dans une vieille Simca. "Ils m'ont expliqué qu'ils partaient en vacances au Portugal", précisa la mère de Corinne. "Ils espéraient convoyer un bateau." Au fil des jours, les policiers cernèrent de mieux en mieux la personnalité de Thierry Beille, le jugeant manipulateur, pervers et mythomane. Il avait littéralement "envoûté" cette prétendue demi-sœur qui voulait faire le tour du monde avec lui, en quête d'une nouvelle identité. Il lui interdisait de signer ses procès-verbaux d'interrogatoire, lui intimait de se taire. Il était aussi un "fieffé menteur", prétendant être un marin de pacotille et ne rien connaître aux techniques de navigation, alors que les pieds et les mains d'André Le Floc'h avaient été liés avec des nœuds marins. Ce couple, ces "naufragés dans la vie", était désormais suspecté d'un crime odieux.
La Préméditation du Crime : Vol et Ambition d'une Nouvelle Vie
Les enquêteurs s'attelèrent à reconstituer les faits pour comprendre comment "Dédé" Le Floc'h avait pu accorder sa confiance à Thierry et Corinne et les faire monter à son bord. Les mensonges du couple s'écroulaient un à un. Thierry Beille prétendait que le couple avait rencontré André Le Floc'h presque par hasard, mais la réalité était tout autre. Corinne Caspar aurait rencontré André Le Floc'h cinq jours avant le naufrage. Rapidement, un jeu de séduction se serait mis en place. Plusieurs témoignages attestèrent qu'elle s'était rendue à trois reprises sur le trimaran dans les jours précédant le drame. Les deux femmes aperçues sur le pont de l'« Intermezzo » par le taxi maritime ont déclaré à la police qu'elles avaient déjà croisé Corinne à Armona et l'avaient même vue sur le pont du bateau d'André Le Floc'h. Elles étaient sûres que Corinne avait passé au moins une journée, seule, en la compagnie du patron du trimaran.
Une fois proche du retraité breton, Corinne lui aurait présenté son frère Thierry avant de lui proposer de faire une mini-croisière. Le 15 août vers 13 heures, à Olhão, petite station balnéaire portugaise, un bagagiste du port maritime fut réquisitionné par un couple qui souhaitait se rendre en bateau-taxi sur l'île d'Armona. "Ils étaient très chargés", se souvient Francisco Simplicio, le bagagiste. "Cinq gros sacs dont plusieurs remplis de victuailles, de bouteilles de vin et de canettes de bière, plus une énorme valise pesant plus de 50 kilos." João Manuel Boilho, le pilote du bateau-taxi, se souvenait du couple monté à son bord, accompagné d'une femme brune. Le trio discutait gaiement en français durant le parcours. João Manuel déposa ses trois passagers sur un grand catamaran ancré à 300 mètres de l'île, où les attendaient un sexagénaire aux cheveux blancs et deux femmes au teint halé. "Lorsque je suis repassé le lendemain de bonne heure", dit le taxi, "le bateau avait disparu." Le conducteur du bateau-taxi confia avoir été surpris par la taille de leurs bagages pour seulement quelques jours de croisière.
De plus, dans les milieux maritimes, tout finit par se savoir, et les téléphones portables, eux aussi, parlent. Ils révélèrent que Thierry et Corinne communiquaient avec Le Floc'h trois jours avant le "grand départ". Pour les enquêteurs portugais, le mobile du crime n'était, en fin de compte, qu'un simple vol de bateau. Une banale affaire de chapardage en haute mer, organisée par deux "enfants perdus en voie de clochardisation", comme les décrivit un enquêteur. Les présumés coupables auraient pu commettre un crime parfait en jetant André Le Floc'h par-dessus bord pour que la grande bleue lui donne le coup de grâce. Mais la mer les en a empêchés.
La police affirma que le retraité breton aurait été tué près de la côte. Ensuite, les deux Français auraient perdu la maîtrise du bateau dans la tempête, qui n'a fait que contrarier leur plan machiavélique de se débarrasser du corps en pleine mer. Incapables de manœuvrer ce puissant voilier par gros temps, ils se sont échoués. Les "diaboliques" partaient pour un long voyage vers l'Afrique, ayant emporté avec eux des bagages "pour l'éternité", leur objectif étant de s'emparer du bateau afin de bâtir un avenir à deux.