Le "Livie" et l'Odyssée de Martin Lepage: Au Cœur d'un Trafic International de Cocaïne

L'histoire de Martin Lepage s'inscrit comme l'une des épopées les plus rocambolesques du trafic de drogue international, une opération ratée en 2018 qui a captivé l'attention. Au cœur de ce mélodrame, un ambulancier québécois, Martin Lepage, décrit initialement comme "sans histoire", se retrouve pris au piège d'une affaire bien trop complexe pour lui. L'encombrant colis qu'il était censé transporter, une tonne cinq de cocaïne, était estimé à 100 millions de dollars sur le marché. Cette saga débute comme un banal fait divers pour progressivement déraper et prendre une tournure dramatique, confrontant Lepage à des douaniers internationaux et à des enjeux criminels d'une ampleur insoupçonnée.

Le Recrutement et l'Acquisition du Voilier "Livie"

Vers le milieu de 2016, une connaissance de Martin Lepage, informée de sa passion pour la voile, communique avec lui. Il lui est proposé d'effectuer, pour une somme d'environ 400 000 $, le transport de 300 kilogrammes de cocaïne. Lepage refuse au départ, mais change d’idée, invoquant des raisons familiales et le besoin de soutien financier pour une entreprise naissante qu'il vient de démarrer. Il confie alors à sa conjointe son intention d'acheter un voilier pour le retaper et le revendre avec profit, dans l'optique de sa retraite.

Au terme de ses recherches, Lepage trouve sur internet un voilier de 18 mètres à vendre en Bretagne, le "Livie". Ce navire a une histoire prestigieuse, ayant déjà participé au Vendée Globe à quelques reprises. Selon Voile en ligne, le "Livie", un Open 60 Imoca, avait d’abord appartenu en 1996 à l’ancien skipper hongrois Nandor Fa, qui l’avait baptisé "Spirit of Hungary". C’est à la barre de ce bateau que Fa a pris part deux fois au Vendée Globe, considéré comme la course de voiliers la plus prestigieuse et la plus difficile au monde. Dans les années 2000, c’est aux commandes de ce même voilier que le navigateur français Raphaël Dinelli a participé trois fois au Vendée Globe, le renommant alors "77".

En janvier suivant l'approche initiale, Lepage fait évaluer le bateau et l’achète pour 135 000 euros auprès de Raphaël Dinelli, lui confiant son rêve de participer à la Transat Québec-Saint-Malo. Les fonds pour cette acquisition proviennent de trois sociétés basées en Chine, en Turquie et à Dubaï, des entités « signalées et connues des autorités », qui les suspectent « de masquer des transactions commerciales réalisées avec des sociétés en Iran pour contourner l’embargo sur certaines activités dans le pays », comme le révéleront plus tard des documents judiciaires français. Durant les mois suivants, Lepage engage des réparations et des aménagements sur le bateau dans un chantier breton, occasionnant des coûts supplémentaires de 273 000 euros. L’argent nécessaire provient d’une société de Dubaï et d’une somme de 65 000 euros en espèces, livrée par un inconnu dans un hôtel parisien. Deux ans plus tard, après son arrestation, Lepage déclarera aux policiers français que ces coûts ont été intégralement assumés par l’organisation criminelle qui l’avait embauché. L'investissement total pour ce projet, qui avortera, s'élève donc à au moins 410 000 euros, soit l'équivalent de 600 000 dollars canadiens.

Le "Livie" est ensuite conduit à la marina Port la Forêt, en Bretagne, où il est sorti de l’eau et entièrement rénové. Martin Lepage, par sa gentillesse et son approche, se fait de nombreux amis à Port la Forêt, suscitant la sympathie pour son projet de remise en état d’un ancien 60 pieds. Plusieurs coureurs lui offrent même du matériel pour son navire. Un témoin personnel a invité Martin chez lui et n’a jamais eu de doutes apparents sur ses activités, bien qu'il ait remarqué que Lepage avait toujours les poches pleines de billets de coupures différentes. En le questionnant sur ses intentions avec le bateau, Lepage répondait qu’il voulait que le bateau aille vite, un commentaire qui a fait comprendre au témoin qu’il ne fallait pas poser trop de questions.

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Raphaël Dinelli, l'ancien propriétaire du "Livie", se souvient avec émotion de la vente : « Quand on a vendu le Livie, c’était très émouvant. On a fait comprendre à Martin que c’était une partie de notre vie qui partait ». Cependant, il déchante plus tard en observant le comportement de Lepage. « Il avait le profil pour faire des croisières, mais pas du tout le niveau », explique Dinelli. « Après une traversée, il n’a pas voulu rester dans le bateau, comme tous les marins. Il voulait une chambre d’hôtel et une douche. » Le skipper français qui a effectué une partie de la traversée avec Lepage a également été surpris par le comportement atypique de Lepage et de son coéquipier ex-militaire. Il a trouvé assez étonnant que tout ce qu’il y avait à bord, c’était un magazine sur les Harley-Davidson, et que les deux hommes ne parlaient que de chasse et de motos. L’équipement à bord n’était pas terrible, le radeau n’était pas aux normes, il n’y avait pas de cartes ni de radar. Pour lui, c’était de l’inconscience et un côté aventurier. Concernant son argent, Lepage lui avait dit qu’il avait fait de super placements.

La Première Tentative Manquée et le Retour au Québec

En juin 2017, un ancien militaire québécois, distinct de Langis Bélanger, rejoint Lepage pour le voyage initial. Le "Livie" est prêt à prendre la direction de la Martinique. Cependant, en raison de son inexpérience sur un tel bateau, Lepage requiert les services d’un skipper français. Celui-ci, se montrant suspicieux, acceptera de les accompagner seulement jusqu’aux îles Canaries. L'embarquement de la cocaïne au large du Venezuela devait se faire durant l’été de cette même année, mais Lepage et son matelot attendent un signal qui ne viendra jamais.

Avec l'arrivée de la saison des ouragans en septembre, Lepage décide de ne plus courir de risque. Il met son voilier à l’abri et retourne au Québec pour s’occuper de son entreprise naissante. Il va même jusqu'à annoncer au courtier français en bateaux usagés qu’il souhaite revendre le "Livie" au prix de 300 000 euros. Dans un message qu'il lui adresse, il écrit : « Ma femme n’aime pas ça du tout et demande que je reste à la maison un peu plus. » Pendant cette période, Martin Lepage, ancien ambulancier à Schefferville et principalement à Sainte-Anne-des-Monts où il a été à l’emploi d’Ambulances Radisson pendant une dizaine d’années, avait pris sa retraite de cette profession et fondé Martin Lepage Excavation en janvier 2017, dont il était le président. Il est aussi mentionné qu'il avait effectué deux missions en Afghanistan, avait subi un choc post-traumatique et recevait une pension du gouvernement du Canada.

L'Engrenage du Second Voyage et le Transbordement Dramatique

Les mois passent et, au printemps 2018, le commanditaire du projet d’importation communique de nouveau avec Martin Lepage, lui demandant encore une fois de transporter de la cocaïne du Venezuela vers le Québec. Lepage raconte plus tard aux policiers français : « Il m’a dit qu’il y aurait 1300 invités au mariage. J’ai alors compris qu’il était question de 1,3 tonne et non de 300 kilos. Je lui ai dit que ça ne me tentait plus, que je venais de démarrer une petite entreprise, mais il m’a répondu : “ Tu n’as pas l’choix ” ». Cette pression illustre la dimension de l'engrenage dans lequel Lepage se trouvait.

En juin 2018, Martin Lepage se rend à Fort-de-France, en Martinique, où se trouve le "Livie". Cette fois-ci, il est accompagné de Langis Bélanger, un ex-caporal du Royal 22e Régiment originaire du Bas-du-Fleuve, qu'il n’a vu que trois fois auparavant. Langis Bélanger, 55 ans, proviendrait de la région de Rivière-du-Loup. C’est le frère de Réal Bélanger, qui a été arrêté par la GRC en compagnie de Raymond Desfossés, dirigeant d’un réseau d’importateurs de cocaïne. Langis Bélanger a d’ailleurs dit aux policiers français qu’il avait été recruté pour ce projet par son frère Réal. Les deux hommes partent à bord du voilier le 7 juillet, à destination de la Grenade et des côtes du Venezuela.

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La rencontre avec les trafiquants au large du Venezuela est prévue pour le 16 juillet à 23 h. Cependant, en raison de vents défavorables, Lepage et Bélanger n’arrivent au point de rendez-vous que le lendemain matin, à 8 h. Lepage contacte alors le commanditaire avec un téléphone satellite pour lui annoncer qu’il n’y a personne et qu’ils s’apprêtent à partir. La réponse est claire : « Non, reste là, ils vont arriver dans une demi-heure ». Peu après, un bateau de pêche jaune, avec cinq ou six personnes à bord, arrive. Ils lancent une corde pour attacher leur embarcation à l’arrière du voilier. L’un des individus plonge et nage jusqu’au "Livie" avec une autre corde, tandis que les autres commencent à jeter les ballots et à les charger sur le pont du voilier. Trois quarts d’heure plus tard, une tonne cinq de cocaïne ayant été transbordée, Lepage et Langis font voile vers le Canada. Interrogé plus tard par les enquêteurs sur leur connaissance de la cargaison, Lepage répondra avec un cynisme révélateur : « On n’allait pas là pour chercher des framboises ».

L'Interception et l'Incendie en Mer

Deux jours après le transbordement, à 0 h 35 le 19 juillet, le "Livie" est repéré dans les eaux internationales à l’ouest de Saint-Martin par les douaniers français. Ces derniers envoient un bateau pour l’intercepter. Une heure et demie plus tard, en pleine nuit, les douaniers tentent un abordage sous les projecteurs de leur vedette. Cependant, les vagues sont hautes sur une mer agitée, rendant l'opération dangereuse. Un douanier manque même d’y perdre la vie. Martin Lepage relate les événements : « Les douaniers nous ont tendu une perche. Ils ont essayé trois ou quatre fois sans succès de nous aborder. Il y a même l’un d’eux qui est resté accroché là où il y a des cordes. On l’a secouru et remis dans leur bateau. Ils ont décidé de nous suivre et d’attendre au lendemain matin pour nous aborder vu l’état de la mer. »

Le lendemain, les douaniers ordonnent aux deux hommes de se diriger vers Saint-Martin. Lepage leur demande s’ils veulent de nouveau aborder le "Livie", mais les douaniers répondent par la négative, préférant se contenter de les suivre. Les deux Québécois comprennent alors qu’ils sont en eaux troubles. Il est 9 h 45. Le voilier contient 160 litres d’essence. Paniqué, Langis Bélanger déverse le contenu des réservoirs et y met le feu. Martin Lepage, de son côté, lance à la mer le téléphone satellite et l’appareil de type BlackBerry qu’il utilisait pour communiquer avec son commanditaire. Lepage relatera : « Langis a alors paniqué. Il a dit que son frère s’était déjà fait attraper dans des trafics de drogue. Mais je savais que le bateau était insubmersible, j’avais les papiers et les tests. Il voulait détruire le bateau et la marchandise. Je lui ai dit : “ Fais ce que tu veux. ” Les autorités étaient déjà là. Je n’allais rien faire pour risquer ma vie. »

Les douaniers, qui suivent le "Livie" de loin, le voient s’embraser. Dans les heures suivantes, ils récupèrent Lepage et Bélanger, qui s’étaient réfugiés sur leur embarcation de secours. Les deux hommes ont attrapé un coup de soleil. Vers 16 h, l’incendie éteint, les pompiers de la frégate de marine nationale "Germinal" et les douaniers mettent pour la première fois le pied sur le pont du "Livie", carbonisé mais toujours à flot. À 16 h 50, 53 ballots, pesant au total 1538,5 kilogrammes de cocaïne, sont découverts dans deux cavités du voilier. Le mot "Plata" apparaît sur les paquets. Lepage et Bélanger sont aussitôt arrêtés et embarqués à bord du navire "Germinal" pour être ramenés à Fort-de-France.

L'Enquête, les Accusations et la Détention

Après leur arrestation, Martin Lepage et Langis Bélanger sont formellement accusés de trafic et d'importation de stupéfiants. Les deux hommes ont d’abord menti aux enquêteurs. Bélanger a notamment affirmé qu’il ignorait que le "Livie" transportait de la cocaïne, qu’il avait décidé de vérifier le bateau après la première tentative d’abordage des douaniers, qu’il avait découvert la drogue, paniqué et mis le feu au bateau. Cependant, lors des interrogatoires suivants, ils avouent tout, refusant toutefois de donner les noms des commanditaires. Martin Lepage justifie ce silence : « Pour ma sécurité et celle de ma famille, je ne donnerai pas de noms. Il n’y a que deux personnes qui étaient en contact avec moi et je ne les connais pas beaucoup. Je ne sais pas ce qui pourrait m’arriver. Ça pourrait être très dangereux pour moi étant donné les quantités que nous avons perdues. Pour l’instant, je ne sais pas ce qui se passe au Canada. Partout dans le monde, dans des histoires comme celle-là, des gens perdent la vie. »

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Placés en détention provisoire à la prison de Ducos en Martinique, réputée pour ses conditions de vie difficiles avec plus de 900 détenus pour 730 places, les navigateurs du Bas-du-Fleuve comparaissent devant un juge le 24 juillet à Fort-de-France. Ils doivent répondre à six chefs d’accusation, dont « importation et détention de stupéfiants en bande organisée ». Initialement, ils risquent 30 ans d’incarcération.

Les avocats de Lepage et Bélanger présentent une requête visant à faire annuler les poursuites, plaidant des irrégularités dans l’arraisonnement du "Livie", mais en vain. En prison, les conditions de vie sont rudes. Martin Lepage confie : « Je dors mal et je mange mal ». Il demande la possibilité d'être détenu dans un hôtel et de faire du bénévolat, « pour donner un sens à [sa] vie ». Lepage « s’accroche » en allant à la messe tous les dimanches au pénitencier. Il s’implique ensuite dans les activités organisées par l’aumônier, allant même jusqu’à jouer de la musique avec des instruments locaux durant les célébrations. Il est surnommé « le boss » par les autres détenus. Malheureusement, il apprend qu’il a un cancer durant son incarcération. « J’ai des problèmes de santé et souhaite sortir pour effectuer un suivi médical, car ma détention a repoussé de nombreux examens. C’est ma femme qui m’envoie des sous. Je n’ai pas de contact avec ma famille sauf avec celle-ci au téléphone. Je n’ai pas eu de contact avec ma famille depuis 19 mois, c’est dur », déclare Lepage à son avocate, qui fera une demande pour que les membres de sa famille puissent le visiter.

Quant à Langis Bélanger, le temps est également long pour lui. Dans une lettre datée du 13 décembre 2018, adressée à son frère Réal, il écrit : « D’abord, je te souhaite un beau temps des Fêtes. La santé est bonne ? Vas-tu tendre des collets à lièvres ? Moi, ça va. Ils me nourrissent et je survis. Ce n’est pas le nirvana mais ça va. Mes journées sont assez simples : lever à 6 h 30-6 h 45. Je me fais un café et ensuite je fais des push-ups ou des abdos en attendant la promenade. Je me tape 5 kilomètres de course question de garder le cardio. Je passe 22 heures sur 24 dans ma cellule. Pas besoin de te dire que le temps passe tranquillement. La pêche et la chasse, tout ça me manque. Je n’ai pas encore de date pour passer en cour mais bon, ça fait partie de la game et c’est fait de même pour nous jouer dans le mental. »

Les Défis de l'Enquête Internationale et le Verdict

La saisie de la cocaïne à bord du "Livie" a couronné une enquête de plusieurs mois menée par la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED), avec le concours de la direction garde-côtes Antilles-Guyane. Dans un communiqué officiel publié le 24 juillet 2018, le ministère de l’Action et des Comptes publics de la France a salué cette spectaculaire affaire. Une lettre du Ministère datée d’avril 2019 précisera que le dossier du "Livie" avait conduit les douanes à solliciter un contrôle pour plusieurs raisons : le voilier possédait une forte capacité d’emport et une vitesse rapide, l’une de ses destinations enregistrées, la Grenade, est « particulièrement sensible » en matière de trafic de stupéfiants, et enfin, le bateau avait quitté la Martinique alors que la météo était défavorable.

Les autorités françaises ont sollicité et obtenu de la Gendarmerie royale du Canada le profil d’une demi-douzaine de Québécois ayant gravité autour des deux hommes à l’époque du complot. Cependant, personne d’autre n’a été arrêté ni accusé. La France a également émis des demandes de commissions rogatoires internationales auprès du Canada, des États-Unis, du Royaume-Uni, des Émirats arabes unis, de la Turquie, de la Chine et de Hong Kong, mais ces requêtes sont restées lettre morte. Devant cette impasse, la France a réalisé qu’elle ne pouvait pas remonter jusqu’aux commanditaires. Prouver un complot fomenté par une association de malfaiteurs et un trafic au profit d’une bande organisée devenait de plus en plus difficile. Par conséquent, le niveau de gravité des chefs d’accusation a été diminué. De surcroît, les accusés n’étaient pas français et la drogue n'était pas destinée à l’Hexagone.

Alors qu’ils risquaient initialement 30 ans d’emprisonnement, Martin Lepage et Langis Bélanger ont été respectivement condamnés à sept ans et à cinq ans le 11 juin 2020, à l’issue d’un procès de seulement deux heures tenu le jour même. La saisie de 1,5 tonne de stupéfiants était pourtant l'affaire la plus importante depuis trois ans en termes de saisie de cocaïne, selon le commandant de la zone maritime Antilles, le contre-amiral René-Jean Crignola. Néanmoins, les deux comparses, n'ayant aucun antécédent judiciaire, ont été décrits par Jean-Damien Moustier, chef de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants, comme « des gens très calmes, très courtois », mais « pas très coopératifs sur les détails et les renseignements ».

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