Un écrivain n’a pas besoin d’écrire toutes ses œuvres. La publication d’un seul livre peut assurer sa gloire, à condition qu’il s’agisse du livre de sa vie, celui qu’il désirait laisser comme témoignage ultime de son passage.
Héros et Nageurs : Un Livre Culte
Dans cette catégorie de livres marquants, on trouve Héros et Nageurs de Charles Sprawson (Karachi, 1941- Londres, 2020). Ce livre, paru à l’origine en 1992 à Londres sous le titre de Haunts of the Black Masseur. The Swimmer as Hero, a été traduit en français par Guillaume Villeneuve aux éditions Nevicata en 2019, puis en format de poche dans la collection Champs. Il s’agit d’un texte aussi scintillant que sa couverture.
Il faut oublier la citation pessimiste du film Quai des brumes placée en épigraphe (« Quand je vois un nageur, je peins un noyé ») pour mieux s’y plonger. L’auteur évoque Goethe, hanté par le souvenir de noyés, se sentant responsable de la mort d’une femme désespérée par sa lecture des Malheurs du jeune Werther.
La Natation à travers l'Histoire et les Cultures
Sprawson dépeint les Anglais du XIXe siècle comme hostiles à la natation, la jugeant inappropriée pour un gentleman car elle se pratiquait nu. Pourtant, ce sont eux qui ont inventé le premier cercle de natation national, la Swimming Society, par les soins d’anciens élèves d’Eton en 1828, donnant naissance au « style d’Eton » : tous dans les pieds, rien dans les mains.
L’auteur souligne que dans l’ancienne Rome, on comptait environ huit cents piscines. Après sa chute, l’attrait pour l’eau a diminué. Dans les années 30, les meilleurs nageurs mondiaux étaient japonais. Fort d’une érudition généreuse et polyglotte, l’essai de Sprawson est dépourvu de cuistrerie.
Lire aussi: Livres et Conseils Tour du Monde Voile
Style et Sensibilité de Sprawson
Sous la plume de Charles Sprawson, un mot rencontre un autre pour la première fois. Il y est question de la qualité de la battue, du sens de l’eau, de la lecture du bassin, de la chorégraphie natatoire et de l’ondulation du serpent, dans un style aussi gracieux et délié que celui de Léon Marchand dès qu’il a plongé. Le crawl moulinant, le style en fléau, la manière australienne… On se croirait dans un championnat d’échecs où les ouvertures portent des noms baroques.
Marchand de tableaux, Charles Sprawson fut lui-même un nageur passionné qui traversa l’Hellespont à la brasse indienne en souvenir du poète Byron. C’est un livre pour ceux qui barbotent dans le lac, alignent les longueurs dans les bassins en comptant les carreaux de faïence ou, une fois en mer, se donnent à leur quête spirituelle de l’eau. Paul Valery tenait la natation pour « une fornication avec l’onde », car nager en mer l’excitait.
Quand on nage, on se sent détaché de la vie ordinaire, dans un état où la dilatation du temps et les contrastes de température contribuent au sentiment d’exaltation béate. Lorsque George III, roi du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, nageait au large de Weymouth, il se faisait accompagner par un orchestre de chambre.
Les Nageurs de la nuit de Tomasz Jedrowski
Les Nageurs de la nuit de Tomasz Jedrowski raconte une histoire d’amour entre deux jeunes hommes, Ludwik et Janusz, dans la Pologne des années 80. Dans ce paysage idyllique et insouciant se forme un amour secret et impensable, car enfermé dans une société communiste et catholique répressive. Construit comme un puissant mélange de romance, de politique d'après-guerre et d'intrigues captivantes, Les Nageurs de la nuit est avant tout un roman d'été immersif qui explore la liberté et l'amour sous bien des formes.
Dans les livres se cachent parfois d’autres livres. Dans le premier roman de Tomasz Jedrowski, on trouve ainsi La Chambre de Giovanni de James Baldwin, classique de la littérature gay paru en 1956, dans lequel David, un Américain en voyage à Paris, s’éprend d’un Italien prénommé Giovanni pendant que sa fiancée est en Espagne. En Pologne, en 1980 - alors que la révolte monte et s’organise et peu avant que le Premier ministre Wojciech Jaruzelski ne proclame l’état de siège, en 1981 -, le texte de Baldwin n’a jamais été publié et il n’en existe aucune traduction officielle. Il est toutefois possible de se le procurer sous le manteau en connaissant les bonnes librairies.
Lire aussi: Apprendre à nager : Le guide ultime
Natation et Poésie : Une Affinité Surprenante
Annette Kellermann, dans How to Swim (1918), regrette le dédain de la poésie pour la nage. Même le plus célèbre écrivain nageur, Lord Byron, dit-elle, en parle à peine dans ses vers. Pourtant, les évocations et les imaginaires de nage sont présents en poésie.
- Dans un poème héroï-comique, Byron se peint en « compétiteur » du légendaire amant mythologique Léandre. Dans Don Juan (1819-1824), Byron revient sur cet exploit qu’il accomplit le 3 mai 1810 (en 1 heure 10 minutes à la brasse), et en évoque d’autres dans Childe Harold (1812-1818), Manfred (1817) et Les deux Foscari (1821). Chez Byron, nager répond à un désir viril de compétition et à un goût de maîtrise de soi et de l’élément liquide. Parfois la communion avec la nature est plus présente. Ainsi, dans L’île (1823), la nage est une activité naturelle du paradis prélapsaire des mers du Sud où se déroule le poème.
- Un célèbre poème de Whitman met en scène une série de visions dont une, occupant toute une section, est celle d’« un superbe géant qui nage nu dans les courants de la mer ». Il lutte, « chahuté, meurtri », contre les flots et les écueils mais devient « bientôt, cadavre, le malheureux, entraîné hors de vue ».
- Bien des œuvres de Swinburne pourraient être citées à propos de la nage, le poète en ayant fait un de ses thèmes favoris. Maupassant, qui le sauva une fois de la noyade, voyait en lui un être « des plus inquiétants », une « sorte d’Edgar Poe idéaliste et sensuel, avec une âme d’écrivain plus exaltée, plus dépravée, plus amoureuse de l’étrange et du monstrueux ».
- La mer comme amante du nageur, tel est l’imaginaire classique adopté ici par Valéry. Il y déclare : « [S]e jeter dans la masse et le mouvement, agir jusqu’aux extrêmes, et de la nuque aux orteils ; / se retourner dans cette pure et profonde substance, boire et souffler la divine amertume, c’est pour mon âme le jeu comparable à l’amour. […] // Donc, nage ! donne de la tête dans cette onde qui roule vers toi, avec toi, se rompt et te roule.
- « Je nage sous la vague » est un poème mystérieux dans lequel, comme souvent chez Supervielle, les configurations visuelles (eau/air) et émotionnelles se déploient et s’entrelacent, où les images marines et célestes s’interpénètrent. Son nageur est ici une version de la figure du noyé qu’il affectionne et qui, loin de mourir, se réveille au fond de la mer ou entre deux eaux.
- Jack Spicer, poète américain, parle dans ce court poème de la difficulté de la nage et de la poésie, ajoutant pour faire bonne mesure : de la mémoire et de l’amour. « N’importe quel imbécile peut pénétrer dans un océan / Mais il faut une déesse / Pour en sortir. / Ce qui est vrai pour les océans est vrai évidemment / Pour les labyrinthes et les poèmes. Quand vous commencez à nager / À travers les turbulences des rythmes et les algues de la métaphore / Vous avez besoin d’être bon nageur ou une déesse née.
- Ce court et grinçant poème de l’Anglaise Stevie Smith n’envisage pas tant le thème de la nage qu’une de ses fâcheuses et possibles conséquences : la noyade.
- Ce poème, pas plus que celui de Stevie Smith, ne parle de nage. Il présente cependant un jeune homme qui ne cesse de poursuivre une mer qui se dérobe toujours à lui. À la fin, après ses infinis et infructueux efforts, celle-ci « cessa de fuir cet homme // et sur lui referma lentement // sa robe immense et maternelle // et l’odeur de l’amour et le bruit des cailloux ».
- Paul Snoek, poète belge de langue flamande, a beaucoup parlé d’eau et de nage dans son œuvre, la mer y étant, de manière assez classique, le lieu d’une seconde naissance. « Un nageur est un cavalier », un de ses poèmes les plus célèbres, est aussi l’un des plus « complets » sur le sujet par la variété d’impressions qui s’y déploie. Le poète, « fou de l’eau », laquelle « comprend toujours tout », y suggère que « [n]ager c’est dormir lascif dans de l’eau qui s’ébroue », « raconter avec jambes et bras des secrets séculaires », se retrouver libre et seul, mais en compagnie. Il avoue se sentir alors « un créateur qui enlace sa création » et, dans le dernier vers, s’abandonne à une ultime confidence : « Nager c’est être un petit peu presque saint.
- La poétesse américaine adopte dans ce poème une vision religieuse : à la piscine, elle ressent « le merveilleux excès de Jésus sur les eaux » et devient en nageant « suppliante », « fiancée ». Dans un poème antérieur, « Morning Swim » (« Baignade du matin »), elle déploie une symbolique érotique et chrétienne, tandis que le rythme de sa nage devient celui d’un hymne.
- Ce poème de l’Irlandais Derek Mahon évoque une baignade dans le comté de Wicklow au sud de Dublin où les nageurs, « créatures de sel et de plancton », « tanguent et tournent » comme si « la vie était un rêve éveillé / et [nager] la seule vraie vie ». Il a été traduit pour ce numéro. « On Swimming in Lakes and Rivers » (2018), autre poème de Mahon, parle différemment de la métamorphose des corps par la nage : « Les corps deviennent légers dans l’eau, / lorsqu’un coude / glisse tout naturellement de l’eau au ciel / une légère brise le caresse, distraite / le prenant pour une rameau brisé peut-être ».
- La Canadienne Anne Carson nage le dos crawlé dans la piscine en pensant au poète Wallace Stevens (Wal), et aux limites de l’imagination et de la pensée.
- L’Anglaise Elizabeth-Jane Burnett nage dans les douze sections de ce poème long d’une soixantaine de pages. Certaines sections du poème abordent le rituel et l’aspect littéral de ses « immersions », ainsi que des thèmes écologiques et les responsabilités de l’homme vis-à-vis du monde naturel. D’autres se transforment en élégies pour un père disparu ou élaborent un imaginaire de la nage dans lequel existe un fort sentiment d’indéfinitude, de force et de bonheur. Les treize poèmes et le recueil de poésie choisis sont donnés par ordre chronologique.
Tenir sa langue de Polina Panassenko
Tenir sa langue de Polina Panassenko est un premier roman autobiographique qui mêle humour et profondeur pour raconter l’histoire d’une jeune fille entre deux cultures. Suite à son arrivée en France après la chute de l’URSS, Polina devient Pauline, une transformation identitaire qu’elle explore avec tendresse et dérision. Le récit navigue entre souvenirs d’enfance en Russie et sa quête pour reprendre son prénom d’origine, soulignant les défis linguistiques et culturels. Les critiques saluent la fraîcheur de la narration et la capacité de l’autrice à capturer l’essence d’une double appartenance culturelle.
Le changement de prénom de Polina à Pauline symbolise les tensions entre les deux identités culturelles qu'elle habite. Ce geste administratif, apparemment anodin, reflète un déchirement plus profond et une volonté de réconciliation avec ses origines. Tenir sa langue est perçu comme touchant et drôle grâce à l'équilibre subtil entre l'ironie et la tendresse, permettant de traiter des thèmes complexes avec légèreté. Polina Panassenko offre un récit intime et personnel, mêlant dérision et tendresse. Elle explore les thèmes de l’identité et de la culture à travers le prisme de son propre vécu, entre la Russie et la France.
Avec ce roman autobiographique, Polina Panassenko retrace sa vie avec humour et clairvoyance. Loin de tenir sa langue, l’auteure y tient et de nombreux termes russes parsèment le roman. Si ce premier roman est signé Polina Panassenko, c’est que son autrice a réussi à faire changer son prénom.
Lorsqu’elle est arrivée à Saint-Étienne après la chute de l’URSS, Polina a été francisé en Pauline. Elle est née Polina mais la France l’a appelée Pauline. À son arrivée enfant à Saint-Étienne, au lendemain de la chute de l’URSS, elle se dédouble : Polina à la maison, Pauline à l’école. Vingt ans plus tard, elle vit à Montreuil. Ce premier roman bouleversant est construit autour d’une vie entre deux langues et deux pays. D’un côté, la Russie de l’enfance, celle de la datcha, de l’appartement communautaire où les générations se mélangent, celle des grands-parents inoubliables et de Tiotia Nina.
Lire aussi: Enjeux contemporains du voile islamique