Anny Duperey est non seulement une actrice talentueuse, mais aussi une écrivaine de talent. L'un de ses livres, Le Voile Noir, est une œuvre très personnelle qui explore son monde intérieur suite à la mort accidentelle de ses parents. Ce n'est pas une biographie au sens strict, mais plutôt une introspection liée à la perte et à l'occultation d'une grande partie de sa propre vie en leur compagnie.
Exploration Intérieure et Sincérité
Le livre offre une intrusion dans les pensées d'Anny Duperey, qu'elle semble parfois découvrir au moment même où elle écrit. Elle connaît l'existence de photos de ses parents et leur emplacement dans ce qu'elle appelle la « commode-sarcophage ». L'auteur se livre avec un mélange de forces et de faiblesses, où les unes compensent les autres. Le choix de la sincérité poussée à l'extrême est désarmant, tout comme les aveux qui y sont faits. Cette personnalité forte et touchante révèle un charme intérieur qui s'ajoute à son apparence.
L'Émotion et la Redécouverte de l'Enfance
La lecture de ce livre autobiographique suscite beaucoup d'émotion. Anny Duperey raconte comment, à travers quelques clichés en noir et blanc, elle a retrouvé le souvenir de son enfance évanouie suite au décès de ses parents. L'enfant qu'elle était, le sourire de ses parents, les scènes familières… toute sa vie d'avant la mort avait totalement disparu de sa mémoire, comme suite à un choc amnésique. Pourtant, en découvrant ces clichés, tout ce passé lui revient avec une vérité bouleversante.
Le Voile Noir représente la rencontre d'une femme avec la petite fille qu'elle était avant, cette inconnue, cette étrangère qu'elle a dû « tuer » pour pouvoir survivre à la mort de ses parents.
Le Drame de 1955
En 1955, alors qu'elle est âgée de huit ans et demi, Anny Duperey perd ses deux parents, Ginette et Lucien Legras, qui meurent un dimanche matin, asphyxiés au monoxyde de carbone dans leur salle de bains. C’est la petite fille qui les trouve, et cette scène tragique est la seule chose qu’elle se rappelle des huit années et demi passées avec eux. De ses parents, elle ne garde aucun souvenir, aucune trace : un « voile noir » est tombé sur la mémoire de tout ce qui a précédé le drame et l’oblitère totalement.
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La Redécouverte à Travers les Photos
Vingt ans plus tard, Anny Duperey se décide à faire développer les nombreuses photographies prises par Lucien Legras, photographe semi-professionnel de grand talent. Encore bien des années après, elle accepte de les regarder, dans l’idée de sélectionner les plus belles pour en faire un album et le publier. Évidemment, le choc émotionnel provoqué par la rencontre avec ces images, regardées plus de trente-cinq ans après le deuil, est de taille.
Ce qui devait être, au départ, un simple commentaire, se transforme en un long discours autobiographique qui essaye d’« écouter ce qu[e les photos] disent », puis de s’en servir comme d’un levier pour essayer de soulever un coin du voile noir. La relation du texte à l’image est ici fondamentale. D’une part parce que la photographie est le moteur du livre, sa raison d’être. En aucun cas, l’intention première n’a été de se raconter, mais bien plutôt de rendre hommage au talent de Lucien Legras, membre du groupe des sept.
D’autre part, l’auteur espère que la contemplation des photographies va jouer le rôle d’un révélateur et qu’à force de les décrire, d’écrire sur elles, le souvenir effacé finira par se reconstituer. Mais le mécanisme de réminiscence ne fonctionne pas, et la méditation sur l’image se mue en déchiffrement psychologique des êtres qui y figurent. Petit à petit, l’auteur en vient à s’interroger sur elle-même et la façon dont elle a rejeté tout ce qui touchait à cet avant de sa vie. L’image joue alors un rôle quasi psychanalytique, car Anny Duperey s’en sert pour mesurer la profondeur de son oubli, la force de ses tentatives pour tenir à l’écart de sa conscience le spectre d’une douleur refusée et refoulée tout à la fois.
On a souvent coutume de voir dans l’écriture l’aboutissement du travail de deuil : celle du Voile Noir fait le chemin à l’envers, acceptant au contraire de retrouver le chagrin nié et d’accepter - enfin - la souffrance qui en découle, révélée, à tous points de vue, par les images du passé.
Aspects Métagénétiques
Le projet du livre d’Anny Duperey évolue fortement durant sa phase d’écriture : au départ, la narratrice se forme une image de ce que sera son ouvrage, qu’elle souhaite plein de retenue.Dans cette vision idéale, il était hors de question d’écrire avec un paquet de Kleenex sur la table.
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Elle souligne que « le public, ou l’idée d’être lu, oblige à une tentative honnête […] de lucidité », mais ajoute aussi que le regard d’autrui oblige surtout « à un effort de dignité dans la forme ». Au fur et à mesure que l’écriture avance, les sections ont tendance à se resserrer pour donner lieu à des textes de une ou deux pages. Les phrases courtes ou nominales se font plus nombreuses, tout comme les questions. La belle construction, l’édifice de mémoire qui devait être bâti à partir des photos, cède peu à peu la place au doute et à l’incertitude, et le projet initial subit une double altération.
Le texte, qui devait être le commentaire des photos paternelles, a débordé de cette fonction pour devenir une écriture accompagnante, imaginative, presque reconstitutive des fragments du passé révélés par les images. Et ces évocations elles-mêmes ont dépassé la surface autobiographique - ce que la narratrice croyait connaître d’elle - pour devenir les outils d’une introspection dont on peut suivre les étapes tout au long du livre.
Le commentaire métagénétique qui parcourt les pages est là pour dire la difficulté de l’expérience et les douloureuses surprises qu’elle révèle. Il n’existe pas de dossier de genèse consultable du Voile Noir, mais il est significatif qu’Anny Duperey éprouve le besoin de revenir, à plusieurs reprises et dans différents ouvrages, sur l’acte même d’écriture, parce que tout se joue dans ce moment de tension vers un dire impossible.
L’auteur organise ses rituels d’écriture comme les préparatifs d’un accouchement, au point, dans un moment de désarroi particulier, de décorer sa chambre-bureau de couleurs rouges et chaudes, comme un « utérus douillet ». L’écriture est, de toute évidence, très travaillée, au vu de la quantité de matériel qu’elle mobilise : « deux énormes classeurs contenant les photos de [s]on père, avec [l]es textes dactylographiés intercalés entre elles », puis « manuscrit, brouillons, dictionnaires des synonymes ».
L’écriture de l’ouvrage s’est achevée le 14 septembre 1991, après deux ans et demi d’écriture, précédée d’une année de contemplation des photos de Lucien Legras, soit presque quatre ans de travail au total. La structure même de l’ouvrage reflète cette impuissance : des chapitres courts, de quelques pages à quelques lignes, qui ressemblent davantage à des fragments, et une syntaxe où apparaissent souvent des phrases brèves, paratactiques, ou même nominales. Les retours à la ligne sont nombreux, créant un rythme marqué par cette difficulté. L’auteur ne cherche pas à dissimuler ces dérobades du langage qui font partie intégrante du chemin qu’elle est en train d’accomplir : on ne raconte pas d’une plume légère ce que l’on a étouffé pendant trente ans.
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Si le texte tient à évoquer la contemporanéité de sa genèse, c’est aussi parce qu’il fonctionne comme un révélateur, au sens photographique : les fréquents retours sur ce qui vient d’être écrit nous montrent une femme à qui l’écriture permet de conceptualiser, de comprendre, d’analyser des phénomènes. Le mot qui se pose sur la photo reconstruit une intimité dont la seule pensée est troublante. Mais parfois, ce que l’écriture met au jour est autrement moins agréable à envisager.
Le processus de création est ponctué de silences, de blocages, de larmes, entrecoupé de « grands moments de méditation ou de vide hébété entre les phrases ». Mais il ne se transforme pas pour autant en épanchement sans retenue et reste sous le contrôle du soin extrême apporté à l’écriture. Rétrospectivement, dans son journal intime, dont elle reproduit quelques fragments dans Je vous écris, elle s’adresse des reproches virulents quant à la dimension proprement littéraire qu’elle a donnée à l’ouvrage.
L’auteur se trouve confrontée à ce que Georges Molinié a appelé le « paradoxe sémiotique de la Shoah », mais qui est transposable à toute forme de tragédie : comment, pour un écrivain, dire la douleur sans l’esthétiser ? Et comment ne pas se sentir coupable de cette esthétisation, qui donne inévitablement au sordide du drame une beauté qu’il ne mérite pas ?
Le fait que le centre de gravité du livre se déplace subtilement des photos à l’autobiographie, puis de l’autobiographie au processus d’écriture, est le reflet de la manière dont le projet initial s’est retrouvé dévié. La narratrice ne souhaitait pas parler d’elle ni de son chagrin et pourtant, c’est vers cela qu’elle a été inexorablement entraînée. Ce déplacement correspond également à une démarche thérapeutique, menée dans la solitude de l’écriture : diagnostiquer les résistances, les interroger, s’arrêter, y revenir.
Pas de happy end dans Le Voile Noir, histoire qui se termine de toute façon mal, pas de souvenirs d’enfance miraculeusement retrouvés, pas même le soulagement qui pourrait découler de l’extériorisation du chagrin, bien au contraire. La clôture du livre s’en trouve à plusieurs reprises différée, parce qu’il est difficile d’admettre que rien ne reviendra.
La question se pose de manière récurrente dans les livres postérieurs pour Anny Duperey, et cette interrogation après-coup montre l’étendue du désarroi. L’opacité du voile noir ne cèdera jamais vraiment, à part quelques incursions bouleversantes, quelques mois ou quelques années après, dans le passé : souvenir, lors d’un rêve, du visage de la mère, promenade imaginaire dans la maison de la grand-mère maternelle à la faveur d’une évocation des chats. En revanche, il est certain que la quête menée au travers des photographies représente l’amorce d’un travail de deuil, dont l’écriture du Voile Noir est en quelque sorte la phase initiale.
La Photo-Autobiographie
Le discours autobiographique d’Anny Duperey est d’emblée verrouillé par ce qui en est justement l’objet. Comment écrire sur une partie de sa vie dont on a tout oublié ? La photographie va d’abord servir de colonne vertébrale à cette tentative de remémoration, parce que les images sont les seules traces résiduelles de ce passé englouti.
Quelques-unes font l’objet d’une description circonstanciée, avec identification du lieu, de l’époque, des personnages qui figurent sur le cliché. L’exemple le plus remarquable est sans doute la photo intitulée « La famille dans le pré », où chacune des onze personnes présentes est soigneusement décrite et replacée dans l’arbre généalogique. Or, pour Anny Duperey, la méditation sur les photographies a une fonction autrement plus fondamentale : permettre la reconstitution, détail après détail, de ce passé auquel sa mémoire ne peut accéder.
Réception et Impact
Du drame de son enfance, Anny Duperey a donné un récit plein de détresse et d'honnêteté : Le Voile Noir. Bouleversés et reconnaissants, de nombreux lecteurs lui ont envoyé des lettres empreintes d'émotion. La comédienne a souhaité rendre hommage à ces témoignages dans un livre-réponse : Je vous écris… La blessure racontée dans le premier tome, comme pour exorciser cette souffrance et ce sentiment de culpabilité trainés depuis l'enfance, poussera des anonymes à écrire à Anny Duperey. C'est ce qui fera l'objet du second tome, non seulement pour remercier du soutien que ces lettres ont apporté mais aussi pour expliquer le soulagement procuré par certaines d'entre elles, des lettres qui soulevaient un peu "le voile noir" en suggérant des réponses aux questions de l'auteure, en montrant les faits sous un angle qu'elle n'avait jamais imaginé…