L’incandescence tardive : L’énigme des lettres de Paul Valéry à Jean Voilier

Une passion occultée par l’histoire littéraire

Le paysage intellectuel français a longtemps conservé une image austère et monumentale de Paul Valéry. Figure de proue de la pensée européenne, « Monsieur Teste », commentateur inlassable des pensées et froid observateur des passions humaines, il semblait, dans les manuels scolaires et universitaires, presque étranger à la chair et à ses tourments. Pourtant, l’historiographie récente, portée par les travaux de la biographe Dominique Bona, met en lumière une faille dans cette armure intellectuelle : le grand amour de Paul Valéry pour Jeanne Loviton, plus connue sous son nom de plume, Jean Voilier. Cette relation, qui a marqué les sept dernières années de la vie du poète, demeure l'un des chapitres les plus intenses et les moins documentés de sa biographie officielle.

L’entrée en scène de Jeanne Loviton

Paul Valéry se lie en 1937 à la romancière Jeanne Loviton, dite Jean Voilier. Elle était une femme cultivée, intelligente, voire manipulatrice, à la beauté sculpturale admirée de toutes et surtout de tous, qui adorait par-dessus tout qu’on soit à ses pieds. S’est-il douté alors qu’il ne serait qu’un papillon de plus dans la collection de cette « veuve noire » ? Avec Valéry, elle fut servie au-delà de toute attente. La rencontre survient alors que le poète, né en 1871, entame le crépuscule de son existence. En 1938, année de sa rencontre avec Jeanne, il était un homme vieillissant, aux dents jaunies par la nicotine et le café, à l’haleine tabagique empuantie par trois paquets de cigarettes quotidiens, bronchitique chronique, un homme au corps usé, courbé et sec comme un cep de vigne.

L’éveil d’une sensibilité nouvelle

Malgré l’usure du corps et les fatigues morales de l’âge, la violente passion qui s’empare de Valéry très vite lui inspire de superbes poèmes d’amour, chauds, voluptueux, sensuels. Très éloignés de la froideur habituelle de son œuvre, ces textes marquent une rupture. « Amoureux plus et mieux qu’à vingt ans, c’est la cruauté de la vie », écrit Dominique Bona. Il ne s’agit plus dès lors de distinguer entre l’amour et ce qui est dit de l’amour, entre l’œuvre et la vie. Ses poèmes à Jeanne parlent de très haut amour, mais aussi de sexe, de fusion des corps et de communion des âmes, de l’espoir d’être aimé en retour, aussi fort qu’il aime. Valéry aurait tellement voulu que la femme aimée, de trente ans sa cadette, réponde avec la même fièvre à ses paroles, ses lettres, et ses poèmes.

La correspondance comme acte de création

Les lettres qu'il lui adresse sept années durant témoignent de l'extraordinaire passion qui l'anime, de son aspiration à cet idéal amoureux qui, pour lui, élève les âmes et les corps à leur plus haut niveau d'accomplissement et d'entente. « Tu m’as donné les plus entièrement tendres, les plus parfaites heures de ma vie. J’ai cru que quelque prodige de correspondance harmonique entre nous s’était révélé, chose rarissime, qui ne pouvait que se renforcer, vibration identique entre les âmes, les esprits et les corps. Et en vérité, depuis que nous nous voyons je ressens cet accord exceptionnel sonner de plus en plus fort dans la substance de ma vie même. » Cette confidence, datée de 1940, illustre parfaitement la fusion que le poète recherchait désespérément. Comme les poèmes à Jean Voilier réunis dans Corona & Coronilla et comme la Cantate du Narcisse ou Mon Faust écrits en ces mêmes années, ces lettres sont autant de « produits de sensibilité » qui, à leur manière très personnelle, concourent à la réalisation du grand projet sensuel et spirituel qui fut celui de Paul Valéry.

Une tragédie de l’inégalité sentimentale

Bien que profondément remuée et flattée par une telle ardeur, Jeanne se détachera inexorablement de son amant, trop éprise de sa liberté, et lasse, aussi, de ne pouvoir le convaincre de divorcer. Elle survécut sans grands états d’âme à la mort du poète, ayant su se détacher de cette figure encombrante tout en conservant les traces matérielles de sa dévotion. « Un jour sans toi vécu ne m’est qu’un jour de fer / Qui m’accable d’un poids que mon soupir repousse / Et qui s’achève en siècle accompli dans l’enfer », écrivait Valéry, exprimant le poids d'une solitude imposée par l'absence de l'amante. La belle Jeanne aura, elle, la force de vivre jusqu’à 93 ans, gérant sa vie avec une pragmatique froideur.

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