Les Voiles Laurentines : Une Histoire Entre Paysage, Tourisme et Identité Québécoise

Le mont Tremblant, joyau des Laurentides au Québec, captive par son paysage "naturel" et ses attraits récréatifs, attirant des touristes de toute l'Amérique du Nord. Son histoire paysagère, marquée par des mises en valeur successives depuis le XIXe siècle, a culminé avec le développement de la plus grande station de ski de l'est de l'Amérique du Nord. Le lac Tremblant, au cœur de ce paysage, reflète les sélections du regard et des pratiques qui façonnent l'attractivité de ce territoire.

Le Lac Tremblant : Un Symbole Paysager et Social Québécois

Le lac Tremblant, avec ses 15 kilomètres de long, dominé par le mont Tremblant culminant à près de 1000 mètres, est un lieu d'exception. Ses structures touristiques comptent parmi les plus anciennes des Laurentides. Ce paysage incarne un archétype québécois, où vallées, lacs (environ 4000) et montagnes de roche sombre, couverts d'une forêt dense aux couleurs automnales, définissent la nature du pays dans l'imaginaire québécois. Le genius loci du lac Tremblant réside dans son ampleur, serti d'une forêt "boréale", avec le mont Tremblant comme point de repère mythique. La composition du paysage est homogène, lisible et identifiable. L'échelle de l'infini, la forêt immense et la topographie confèrent une ampleur unique au paysage, renforcée par la dimension mythique du mont Tremblant, dont le nom provient d'une légende amérindienne évoquant les grondements de la montagne lorsque la nature est menacée.

Le lac Tremblant incarne également un archétype de nature québécoise, construit socio-culturellement entre revendications francophones et anglophones. Au XIXe siècle, le clergé catholique rêvait d'un Canada francophone et catholique, parallèle à celui des anglophones protestants. Le développement des Laurentides, longtemps appelé le "Nord", était une composante de ce projet visant à maintenir une présence catholique et "française" forte au Canada. L'arrivée de colons écossais et de compagnies forestières anglo-saxonnes dans les années 1860 accéléra la colonisation des Laurentides, incitant le curé Labelle à contrer leur avance en occupant les terres avant eux.

Représentations du Paysage et Attractivité Touristique : Une Sensibilité Hédoniste

Les représentations du paysage et l'attractivité touristique partagent une sensibilité hédoniste qui opère des sélections dans le paysage et l'espace. La perception d'un paysage est influencée par le fonctionnement optique du cerveau, combiné aux images socioculturelles imprimées par l'expérience du monde. Ces images, produites par l'art, instaurent des prises de vues particulières et des lieux de prédilection, créant une attraction sélective au sein d'un même paysage. L'attractivité touristique se définit par les zones d'un périmètre de loisirs qui attirent davantage, induisant une concentration de fréquentation. Cette concentration peut être due à la disposition d'équipements, à leur qualité ou au cadre paysager. Les représentations du paysage créent des modèles polarisants qui deviennent des canons touristiques polarisés à consommer. Plus la consommation est élevée, plus les représentations sont nombreuses et prégnantes. La synergie entre ces deux notions crée un système de distinction de territoires.

Méthodologie d'Analyse : Croisement des Données Iconographiques, Littéraires et d'Entretiens

L'étude de la trajectoire du paysage "naturel" du lac Tremblant nécessite une méthodologie qui identifie les lieux et les thématiques de nature transparaissant à travers l'image, les entretiens et la littérature. Ces données sont croisées, comparées, additionnées et synthétisées. L'analyse des représentations permet d'envisager les archétypes en vigueur et les filtres qui sous-tendent les deux modes de naturalité développés au nord et au sud du lac Tremblant.

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Un corpus iconographique de 46 représentations du territoire de Tremblant, datant de 1932 à nos jours, comprend des peintures et des photographies (tableaux et cartes postales). Ces représentations mettent en scène le paysage du lac et/ou du mont Tremblant, les deux villages de Tremblant (l'ancien et la station), l'hôtellerie et l'activité sportive. Pour compléter ces données, huit entretiens avec des résidants de Lac-Tremblant-Nord ont été menés pour interpréter le paysage vécu et l'expression de la naturalité autour du lac. Ces entretiens ouverts, réalisés chez l'habitant, étaient accompagnés de la consultation d'albums de photos de famille, de la visite de la propriété et du recueil de réactions sur le carnet iconographique. La production littéraire se résume au roman de Marie Le Franc, Hélier, fils des bois, qui se déroule sur le territoire de Lac-Tremblant-Nord.

Lac-Tremblant-Nord : Un Géosystème Caractérisé par une Nature Peu Socialisée

Le géosystème de Lac-Tremblant-Nord est caractérisé par une nature volontairement peu socialisée, résultat de la conjonction entre un habitat ancien et discret de cabanes à l'interface lac-forêt ("cottages") et d'une nouvelle implantation de demeures prestigieuses contemporaines qui s'inscrivent en "balcon" sur les hauteurs du lac. Ce géosystème est aussi tributaire du clivage socioculturel québécois : la cabane et les toilettes sèches sont plus associées à l'habitat francophone, tandis que le ponton, le garage à bateaux et la "cabane à dormir" se retrouvent davantage chez les anglophones. La colonisation par les Canadiens français s'est développée selon le principe du rang, avec des parcelles tantôt vastes et carrées, tantôt plus profondes et rectangulaires, déterminées par l'accès au lac.

Lac-Tremblant-Nord est vécu sous la forme d'une activité forestière révolue et d'expériences de loisirs rituelles. Le parc national, adjacent aux parcelles de Lac-Tremblant-Nord, est l'héritier de la réserve forestière de 1895, témoignant de la vocation peu récréative du territoire à son "ouverture", essentiellement tournée vers l'exploitation du bois. Le lac a longtemps servi au transport par flottage des troncs. Aujourd'hui, bien que les activités industrielles aient disparu, le lac demeure "traditionnel", avec des activités de loisir comme la chasse, la pêche ou le bain rituel. Les modes de locomotion traditionnels (canot l'été et raquettes l'hiver) sont remplacés par des embarcations motorisées, des motoneiges et des quatre-roues. La voile et la régate annuelle gagnent en popularité.

Représentations du Paysage de Lac-Tremblant-Nord : Une Narrativité Profonde et Discrète

La nature discrètement aménagée et appropriée de Lac-Tremblant-Nord témoigne d'une sensibilité particulière, révélée par l'étude des représentations de son paysage "naturel". Le sentiment de nature est porté par une narrativité profonde et discrète, une vision authentique répondant à des pratiques initiatiques, rendue explicite par les représentations iconographiques, les entretiens et le roman de Marie Le Franc.

Le faible nombre de représentations iconographiques du paysage de Lac-Tremblant-Nord est un premier constat. L'analyse qualitative révèle la non-figuration systématique de l'habitat, bien que présent et fondu dans la nature, suggérant une volonté d'effacer les cabanes de la dimension "naturelle" des lieux. L'analyse quantitative met en évidence certains lieux : jusqu'aux années 1970, la rivière Cachée et son embouchure, ainsi que la baie des Chevreuils étaient privilégiées. Les représentations contemporaines mettent en valeur la confluence de la rivière Cachée, la ligne de crête du "Nez de l'indien" et un point de vue panoramique pris du nord-ouest du lac vers le mont Tremblant. Cette construction paysagère récente souligne l'escarpement du cadre lacustre, les anses découpées de la rive ouest et les îles. La baie des Ours, baie septentrionale du lac, ne figure jamais.

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Les entretiens présentent le paysage du nord du lac comme un lieu d'enracinement familial ou individuel, un marqueur identitaire fort pour les générations qui ont succédé aux pionniers de cette villégiature. Les albums photographiques de famille montrent peu de représentations du paysage pour lui-même. Le roman de Marie Le Franc, quant à lui, est totalement imbriqué au paysage, qui sert de toile de fond métaphorique et de protagoniste.

Les Voiles Laurentines et l'Histoire de Saint-Laurent-du-Var : Un Parallèle Troublant

L'histoire des voiles laurentines peut être mise en parallèle avec celle de Saint-Laurent-du-Var, une ville de la Côte d'Azur qui a su préserver le charme d'un village authentique tout en devenant une station classée de tourisme tournée vers la Méditerranée. Saint-Laurent-du-Var, comme les Laurentides, a connu des transformations importantes au fil des siècles, passant d'un simple point d'attache à la terre ferme à une ville dynamique et attractive. Son histoire est marquée par les invasions, les guerres et les revendications territoriales, tout comme celle des Laurentides, où les rivalités entre francophones et anglophones ont façonné le paysage et l'identité de la région.

Au XVIe siècle, des échanges maritimes se développent le long du littoral, et des familles laurentines s'installent à l'embouchure de l'Agly, se consacrant à la pêche. Au fil du temps, ces marins pêcheurs s'organisent et construisent leurs propres bateaux, créant de petits chantiers navals. En 1908, Saint-Laurent compte 4500 habitants, tandis que les voiles laurentines n'en comptent que 420. En 1911, une liaison ferroviaire est établie entre Saint-Laurent et les voiles laurentines, mais Saint-Laurent néglige ce dernier, car ses activités sont trop différentes et centrées sur l'agriculture. De 1929 à 1963, les voiles laurentines connaissent une croissance limitée. Les pêcheurs se regroupent sur le sable, face à la petite église, et un phare est installé. Les voiles laurentines acquièrent une certaine réputation grâce à leurs langoustes, attirant les habitants de la région le week-end.

La création de la DATAR (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale) et la nomination d'une mission interministérielle d'aménagement touristique du Languedoc Roussillon marquent un tournant. D'énormes travaux commencent, donnant naissance à Nautica, Port-Barcarès, la Presqu'ile et Coudalère. La présence de moustiques et les projets d'aménagement de grande marina sur l'étang et ses îles suscitent des réactions de défenseurs du littoral, de la flore et des espèces animales, conduisant la DATAR à revoir ses plans. En 1966, la SEMETA est créée pour aménager le Port-Barcarès. Le paquebot Moonta, renommé Lydia, est convoyé de son port d'attache en Australie jusqu'à Port-Barcarès, devenant un musée du Littoral et un pôle d'attraction pour les manifestations locales.

Les voiles laurentines voient leur population grandir et se transforment en station balnéaire. Les barques de pêche ont disparu du sable, remplacées par quelques embarcations remises à neuf pour les touristes. Des ganivelles sont installées pour retenir le sable, et de gigantesques éoliennes sont prévues sur la mer.

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