L'Arabie saoudite, terre de contrastes où modernité et traditions cohabitent, suscite de nombreuses interrogations, notamment en ce qui concerne le port du voile. Cet article vise à explorer l'histoire et l'actualité du port du voile en Arabie saoudite, en s'appuyant sur des témoignages et des analyses d'experts.
Un symbole entre tradition et religion
L'abaya, un "manteau ample constitué d’une seule pièce", est un vêtement traditionnel dont l'origine remonte à la Mésopotamie, il y a quatre millénaires. Conçu pour protéger du soleil et du sable dans le désert, il est devenu un symbole de l'identité arabe et musulmane. Reinhart Dozy, orientaliste néerlandais, le décrit en 1845 comme "l’habit caractéristique des Bédouins d’à peu près tous les temps", où chaque tribu se distinguait par la coupe, la matière ou les broderies de son abaya.
Dans les années 1960, suite à la défaite des armées arabes face à Israël, le Moyen-Orient connaît un retour du religieux. L'abaya se popularise et devient un symbole de l'identité arabe et musulmane. Bien que le port de l'abaya ne soit pas recommandé dans le Coran, la sourate Al-Ahzab encourage les femmes à la pudeur.
L'abaya noire : une obligation imposée par la police religieuse
Après la prise d'otages à La Mecque par des rebelles fondamentalistes en 1979, le roi Khaled Ben Abdelaziz Al Saoud, dans un contexte de compétition avec la jeune République islamique d'Iran, renforce le contrôle social en étendant l'emprise du religieux sur la société. La police religieuse est chargée de faire respecter le port de l'abaya noire pour les femmes, qui devient de facto la norme.
En 2000, une fatwa du Comité permanent saoudien pour la recherche scientifique et l'orientation précise les critères de l'abaya "licite" : tissu épais, non collant, entièrement couvrant, manches étroites, absence d'ornements susceptibles d'attirer les regards et de ressemblance avec la tenue des "infidèles". Stéphane Lacroix explique que, dans un pays où le droit n'est pas codifié, la police religieuse transforme les fatwas en contraintes.
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L'évolution de l'abaya : de la tradition à la mode
Malgré les critères stricts du wahhabisme, l'abaya connaît des mutations et se transforme en accessoire de mode. En 2007, la première abaya sportive est créée, avec un tissu plus élastique et des tons pastel pour supporter les fortes chaleurs. Des designers arabes et internationaux revisitent l'abaya, surfant sur l'émergence de la mode "mastour" (cachée) ou "modest fashion", qui prône la modestie et la pudeur. Des marques de prêt-à-porter telles qu'Uniqlo, H & M ou Mango lancent des lignes d'abayas pour s'emparer du marché du vêtement féminin dans la péninsule arabique. La haute couture n'est pas en reste, avec Dolce & Gabbana qui sort en 2016 une collection de hijabs et d'abayas cintrées, colorées et à motifs.
Noor Al Qasimi expliquait en 2010 que "le phénomène de mode de l’abaya va à l’encontre de sa signification première sans toutefois entraver complètement l’ordre hégémonique du patriarcat islamique. Elle constitue ainsi une forme de résistance passive".
Vers une libéralisation du port du voile ?
Sous l'impulsion du prince héritier Mohammed Ben Salmane, l'Arabie saoudite s'ouvre progressivement sur la condition féminine. En 2018, le prince déclare que le port de l'abaya n'est pas obligatoire, laissant aux femmes le choix de porter des vêtements "décents et respectueux".
Arnaud Lacheret, docteur en science politique, souligne que la société saoudienne se modernise doucement. La suppression de la police religieuse et la possibilité pour les femmes de conduire sont des signaux forts de cette évolution. Il a été surpris à Riyad cette année par le nombre de femmes saoudiennes qui ne portaient tout simplement pas de voile. De plus, une loi sur l’habillement ne mentionne plus du tout une obligation de porter un voile ou une abaya mais simplement de s’habiller décemment en précisant que c’est valable pour les femmes comme pour les hommes.
L'accès croissant des femmes au monde du travail, motivé par la baisse des revenus pétroliers, contribue également à cette transformation. Les femmes se saisissent des libertés qui leur sont offertes, conscientes des enjeux sociaux et économiques.
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Le port du voile aujourd'hui : entre tradition et modernité
Aujourd'hui, l'Arabie saoudite fait coexister deux cultures : la culture ancestrale, traditionnaliste, et la culture "mondiale", influencée par l'Occident. Les restaurants traditionnels conservent la séparation des sexes, tandis que les restaurants à l'occidental se multiplient. Dans certains lieux, des espaces distincts sont réservés aux familles et aux hommes célibataires, mais de plus en plus de restaurants modernes adoptent des configurations similaires à celles que l'on trouve en Occident.
Il est important de noter que, contrairement à certaines idées reçues, le port du voile n'est pas toujours obligatoire en Arabie Saoudite. Leslie Leroy, travel planner spécialiste de l’Arabie saoudite, explique que l’abaya n’est plus obligatoire, même pour les Saoudiennes. Les femmes peuvent s’habiller de manière occidentale, à condition de rester respectueuses des mœurs locales. Dans les grandes villes comme Riyad ou Djeddah, les femmes peuvent s’habiller de façon occidentale sans problème, à condition de couvrir les épaules et les genoux. Cependant, dans les zones rurales ou plus traditionnelles, il peut être bienvenu de porter une abaya par-dessus ses vêtements pour éviter de choquer. Dans les villages très reculés et traditionnels, on peut se sentir plus à l'aise en posant un foulard sur la tête, sans forcément le serrer, mais juste pour montrer du respect à la culture locale.
Le hijab, quant à lui, n’est plus obligatoire, ni pour les Saoudiennes ni pour les touristes. De plus en plus de Saoudiennes ne portent plus systématiquement le voile, et les voyageuses n’ont pas besoin de le porter non plus. Cependant, dans les zones très traditionnelles, il peut être préférable de se couvrir légèrement la tête par respect. Dans les lieux de culte, le voile est obligatoire dans les mosquées, comme dans tout lieu de culte musulman.
Voyager en Arabie Saoudite en tant que femme : conseils et recommandations
Voyager en Arabie Saoudite en tant que femme est tout à fait possible, voire recommandé. Leslie Leroy conseille d'aborder ce voyage avec un esprit ouvert et de ne pas se laisser freiner par les clichés et les stéréotypes. Elle affirme qu’elle s’est toujours sentie respectée et protégée en Arabie Saoudite. Elle souligne que les Saoudiens sont extrêmement respectueux des femmes et que le harcèlement ou les tentatives de drague sont pratiquement inexistants.
En tant que femme voyageuse, Leslie n’a jamais ressenti d’insécurité lors de ses déplacements à travers le pays, même dans des contextes où elle aurait pu être vulnérable. Elle explique que les rapports entre hommes et femmes sont codifiés et que ce respect strict des distances entre les genres est une partie intégrante de la culture saoudienne.
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Pour celles qui envisagent de conduire, il est important de noter qu’un permis international est requis. Leslie recommande ce mode de transport car les infrastructures routières sont excellentes, le carburant coûte très peu cher, et il offre une grande liberté.
En matière de salutation, il est important de respecter les normes sociales : en Arabie Saoudite, on ne fait pas la bise comme en France. Un homme ne peut pas toucher une femme qui n’est pas sa femme, et vice versa.
Leslie souligne un avantage unique pour les femmes voyageuses : elles ont accès à la fois aux événements et moments de vie réservés aux femmes et à ceux des hommes, ce qui n’est pas le cas pour les femmes saoudiennes, ni pour les touristes hommes. Ce statut de touriste permet de naviguer entre les deux mondes, offrant ainsi des opportunités uniques d’engagement culturel et d’interaction que les autres ne peuvent pas toujours expérimenter.
Témoignages et perspectives
Rana Ahmad, une Saoudienne réfugiée en Allemagne, témoigne de la réalité de ce pays hermétique qu’elle a fui clandestinement. Elle décrit les interdits qui ont régi sa vie durant près de trente ans et la liberté qu'elle ressent depuis qu'elle a tourné le dos à la religion. Elle critique le port du voile et dénonce les abus sexuels subis dans sa famille.
Nicolas Hautemanière, étudiant en master franco-allemand d’histoire, analyse les dynamiques d’accroissement des droits des femmes dans la société saoudienne. Il souligne le partage du pouvoir entre la dynastie saoudienne et les oulémas wahhabites, ainsi que la volonté de la monarchie de promouvoir le droit des femmes dès le début des années 1960.