Les voiles du Bassin d'Arcachon racontent une histoire riche, intimement liée au développement de la région, à son économie et à sa culture maritime. Des modestes bacs de transport aux élégantes pinasses de régate, ces embarcations témoignent d'un savoir-faire ancestral et d'une passion pour la mer qui perdure encore aujourd'hui.
L'Émergence des Bacs à Voiles
À la fin du 19e siècle, les bacs à voiles font leur apparition sur le Bassin d’Arcachon. Leur développement est concomitant avec l'essor de deux activités majeures : l'exploitation des forêts du nord du bassin et la naissance de l'ostréiculture.
Le Rôle Crucial du Bois
Le bois utilisé pour la construction des pinasses provenait essentiellement de la forêt usagère, dont le statut a été officialisé au 15e siècle. Cette forêt primaire, située sur un territoire qui devint un duché rattaché à la couronne anglaise pendant trois siècles à partir de 1154, fut divisée en Captalats. Le bois extrait de cette forêt était ensuite chargé sur des cargos à destination du nord de la France et de l'Angleterre, où il servait notamment de poteaux de mine pour consolider les mines de charbon.
L'essor de l'Ostréiculture
Avant l'apparition des bacs à voile, les ostréiculteurs utilisaient des pinasses à voile et à rames pour se rendre à leurs parcs. Sur les parcs, des pontons servaient initialement à loger les gardiens assermentés, chargés de surveiller les parcs, souvent victimes de contrevenants. Par la suite, les ostréiculteurs transformèrent ces pontons en ateliers pour le travail et le stockage des huîtres. L'arrivée des bacs à voiles simplifia considérablement la vie des parqueurs, leur permettant de se déplacer rapidement et d'emporter tous les chargements nécessaires. Ces bacs servaient également de bateaux-ateliers.
Les Sharpies : Une Inspiration Venue d'Amérique
L'histoire des voiles du bassin est également marquée par l'influence d'un type de bateau venu d'Amérique : le sharpie.
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L'invention du Sharpie aux États-Unis
Avant 1848, les pêcheurs d'huîtres du fleuve Quinnipiac, dans le Connecticut, utilisaient des « dug out canoës ». La raréfaction des huîtres les contraignit à travailler en dehors du fleuve, sur la côte. Ils imaginèrent alors un bateau de service de très faible tirant d'eau pouvant passer sur les bas-fonds, permettant de naviguer en mer à la voile et supportant la lame. La dernière condition était sa stabilité pour le dragage des huîtres. Ainsi naquit le sharpie.
L'introduction du Sharpie en France
Napoléon III chargea Monsieur Coste, Inspecteur général des pêches maritimes, de développer des expériences d’huîtrières artificielles, notamment à Arcachon. En 1862, Monsieur Coste contacta M. De Broca, Lieutenant de Vaisseau de la Marine Impériale, et lui ordonna de se rendre aux États-Unis afin d'y étudier les procédés de l'industrie huîtrière et d'en rapporter deux espèces de mollusques susceptibles d'être acclimatées sur les côtes de France. Monsieur de Broca ramena également deux sharpies (bateaux ostréicoles).
L'adaptation du Sharpie au Bassin d'Arcachon
Auguste Bert, constructeur de bateaux à l’Aiguillon, comprit que les embarcations utilisées jusqu'alors ne répondaient pas réellement aux besoins des ostréiculteurs. Selon lui, le bateau idéal devait porter une charge considérable, avoir un tirant d'eau permettant de monter haut sur les terres et être rapide à toutes les allures. Après avoir pris connaissance des sharpies, Auguste Bert réalisa leur intérêt et imagina, en y apportant quelques modifications ingénieuses, en faire un bateau de service adapté aux besoins spécifiques du Bassin d'Arcachon. Ce nouveau bateau remporta un grand succès, permettant de transporter des quantités considérables grâce à son très faible tirant d'eau (30 cm à vide et 50 cm en charge), sa dérive et son gouvernail relevable.
La Pinasse : Un Symbole du Bassin d'Arcachon
La pinasse est sans conteste l'embarcation la plus emblématique du Bassin d'Arcachon. Son histoire est intimement liée à celle de la région et de ses habitants.
Les Caractéristiques de la Pinasse
La première description cohérente de la pinasse date du début du XVIIe siècle. Elle présente déjà ses caractéristiques essentielles : forme effilée en navette, fond plat, bordage à clin et surtout la cingle (ceinture extérieure) qui tient l’ensemble. Ses deux extrémités relevées lui donnent un côté exotique. Jadis mue principalement à l’aviron, elle est parfois gréée d'une petite voile carrée.
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L'évolution de la Pinasse
Vers 1880, deux éléments nouveaux apparaissent : un gouvernail suspendu à une ferrure métallique et, à la fin de la décennie, la dérive coulissante en puits adoptée sur certaines unités. La voile est alors couramment utilisée ; il s’agit d’une grande voile au tiers, restant très rectangulaire cependant et toujours amurée en abord. L’expansion massive de l’ostréiculture dans la seconde moitié du XIXe siècle entraîne une augmentation importante des constructions de pinasses, qui restent le bateau préféré des locaux pour toutes les activités de pêche et d’ostréiculture.
La Pinasse Aujourd'hui
En 1982, la pinasse à voile a presque disparu. Le 15 août de cette année, Pierre Mallet, président du Cercle de Voile d’Arcachon, organisa une régate qui suscita l'indignation des derniers aficionados. Cet événement fut le déclencheur de la création de l’Amicale des Pinasseyres en 1985, qui entreprit le sauvetage in extremis de ce patrimoine maritime. De même, la tradition des régates d’été est reprise, les jours de fête de chaque localité du Bassin. Peu à peu, les dernières pinassottes récupérables sont remises à flot, des voiles et des mâts dénichés au fond des chais.
Les Autres Voiles du Bassin
Outre les bacs à voiles, les sharpies et les pinasses, d'autres types d'embarcations ont navigué et naviguent encore sur le Bassin d'Arcachon. Parmi celles-ci, on peut citer :
- Les monotypes d'Arcachon : Ces voiliers, conçus pour la régate, ont connu leur heure de gloire au début du XXe siècle. Le yacht-monotype de F. Picamilh date de 1898. Monsieur Picamilh dessina un plan de yacht-monotype d’après le règlement de la Société du monotype d’Arcachon.
- Les pacifics : Dériveurs populaires depuis les années 1940.
- Les loups : Autre monotype de la région.
L'Importance du Patrimoine Naval
Le Bassin d'Arcachon possède un riche patrimoine naval, qui témoigne de l'histoire maritime de la région. Les chantiers navals, autrefois nombreux, détiennent un savoir-faire ancestral qui se transmet de génération en génération. Le chantier de mécanique navale Boyé est un des grands acteurs de ce patrimoine. Le Chantier Naval Raba, fondé en 1958 par Christian Raba, s’est d’abord tourné vers la construction de bateaux utilitaires tels que les bateaux bacs.
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