Les voiles au loin descendant vers Harfleur : L'odyssée mélancolique de Victor Hugo

Introduction à une œuvre intemporelle

« Demain, dès l'aube » est l'un des poèmes les plus célèbres du recueil « Les Contemplations » de Victor Hugo. Publié en 1856, le poème exprime la douleur profonde de l'auteur suite à la perte de sa fille adorée, Léopoldine. À travers des vers émouvants et introspectifs, Hugo évoque sa visite au cimetière où repose Léopoldine, dévoilant sa peine, sa solitude et son désir de se connecter avec l'au-delà. Les images pittoresques de l'aube, du fleuve et du lieu de sépulture créent une ambiance mélancolique, tandis que la quête de communion avec l'âme de la défunte révèle les thèmes universels de la mort, de la douleur et de l'espoir transcendant la réalité terrestre. Ce poème, particulièrement poignant, est l'un des plus connus de Victor Hugo.

La structure et la métrique du recueil de la douleur

« Demain, dès l'aube » est un poème composé de trois strophes de quatre vers chacune. Ces vers sont composés de 12 pieds, ce sont donc des alexandrins ternaires (trimètres romantiques) et binaires en rimes croisées (ABAB). Cet effet stylistique crée un rythme à la lecture : le lecteur doit respecter la ponctuation, avec des césures qui divisent le vers en deux hémistiches. Sur le plan stylistique, Hugo utilise une imagerie poétique saisissante pour exprimer ses émotions et ses pensées. Les images du voyage, de la nature et de la lumière se mêlent à la douleur personnelle de l'auteur. Le poème est narré à la première personne, invitant le lecteur à partager l'intimité des pensées du poète.

La progression thématique suit une structure chronologique. Le poème commence par une anticipation du voyage du poète au lendemain, à l'aube, vers un lieu de repos spécifique. Cette anticipation crée un suspense subtil pour le lecteur. Chaque quatrain dévoile un fragment de l'émotion et de la réflexion du poète alors qu'il se rend sur la tombe de sa fille. Le ton général est empreint de tristesse, de solitude et de désir de communion avec l'au-delà. Le dernier quatrain apporte une conclusion touchante, où le poète exprime son désir de se reposer aux côtés de sa fille. Cette conclusion renforce la tonalité mélancolique et témoigne de l'amour éternel du poète pour sa fille disparue.

Le symbolisme du voyage : de l'aube au soir

Le premier vers fait référence au départ imminent du narrateur. Ce départ, il l'annonce en trois temps différents : « Demain » (2 syllabes), « dès l'aube » (2 syllabes), « à l'heure où blanchit la campagne » (8 syllabes). Par là, le narrateur introduit son intention de partir et l'annonce avec l'heure et le moment exact où il le fera. Ce voyage ne se terminera qu'au vers 9, lorsque la journée se termine : « l'or du soir qui tombe ». Ainsi, ce voyage dure une journée entière et se déroule sans aucune interruption. La nature prend une place importante au sein du poème. Hugo attache une certaine importance à révéler le paysage, sans pour autant s'attarder sur les détails de celui-ci. Cela donne lieu à une énumération assez sommaire des lieux qu'il dépasse : « la campagne », « la forêt », « la montagne ». Dans les deux premières strophes, le paysage semble donc assez sauvage, bien que les éléments que nous ayons à disposition restent vagues.

À partir de la strophe 3, un changement de paysage s'opère : « Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur ». En citant une commune normande, Hugo ancre le poème dans le réel. Fini la campagne et la forêt, nous sommes désormais face à l'eau. Ce chemin aux mille paysages agit également comme un symbole : celui de l'homme prêt à affronter vents et marées pour retrouver celle qu'il aime… Et qu'il a tragiquement perdue. La petite commune normande de Harfleur, lieu cité par Hugo dans son célèbre poème « Demain, dès l'aube… », souligne cette transition.

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La détermination du voyageur face à l'absence

Le voyageur indique son intention de se mettre en mouvement grâce à plusieurs verbes d'action conjugués au futur simple : « Je partirai », « J'irai », « Je marcherai », « J'arriverai ». L'itinéraire est clairement énoncé et chaque verbe marque l'évolution de celui-ci, du départ jusqu'à l'arrivée. À chaque strophe se trouve ces verbes qui marquent une nouvelle étape : on retrouve « je partirai » (v.2) et « j'irai » (v.3) dans la première strophe, qui indiquent l'intention du mouvement ; « je marcherai » (v.5) qui souligne la mise en mouvement ; et enfin « j'arriverai » (v.11) qui traduit la fin de l'action et le but réalisé. Cette répétition de verbe a pour effet de souligner la détermination sans faille du voyageur, qui a déjà intellectualisé les différentes étapes et qui sait pertinemment où il va.

« Demain, dès l'aube… » est un poème rédigé à la première personne, première personne qui s'oppose continuellement au pronom personnel « tu ». Dans le cas présent, Victor Hugo investit le « Je » et Léopoldine est le « Tu ». Pour le poète, il est question de s'adresser directement à sa fille défunte : le poème devient un prétexte pour lui parler, pour se livrer à elle. Ce dessein est à proprement parler lyrique, l'auteur cherche à exprimer ses sentiments à travers le texte.

Solitude et dépersonnalisation : le moi confronté à la perte

Ce voyage est celui d'un pèlerin, seul face au chemin qu'il décide d'emprunter. Cette solitude se traduit à plusieurs moments dans le texte et est un thème romantique : celui du moi profond confronté à ses sentiments et, notamment, à sa mélancolie. Ici, le champ lexical de l'absence est omniprésent : « loin de toi » (v.4), « sans rien » (v.6), « aucun » (v.6), « seul » (v.7). Cela traduit la solitude totale du poète et le vide qu'il ressent au fond de lui suite à la disparition de sa fille. Même l'univers semble avoir disparu : Hugo est livré à lui-même dans ce drame.

Mais cette solitude a un effet bien plus tragique puisqu'elle mène à la dépersonnalisation du narrateur (« inconnu » v.7). De plus, le poète est complètement indifférent au monde extérieur, il est seul dans sa bulle : « Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées / Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit (…) Triste, et le jour sera pour moi comme la nuit ». Il ne fait plus la différence entre les paysages, ne se soucie plus du temps ni de l'espace. Sa solitude est totale. Cette solitude s'accompagne d'une tristesse voire d'une réelle souffrance du narrateur. Face à cela, le lecteur ne peut qu'éprouver de la compassion pour Hugo : c'est toute la force du registre pathétique. La douleur est ici physique et morale, elle est omniprésente, omnipotente, elle englobe littéralement le poète : « Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées / Triste ». Le rejet du mot « Triste » au vers suivant a pour effet d'accentuer la douleur ressentie. Par ailleurs, cette tristesse se lit également dans le procédé stylistique employé : celui de l'accumulation.

Le drame derrière le vers : le contexte de Léopoldine Hugo

Le 4 septembre 1843, Léopoldine et son mari, Charles Vacquerie, embarquent dans un canot de course pour un rendez-vous important à Caudebec auquel doit se rendre ce dernier. Dans ce naufrage périront Léopoldine, son mari, mais également l'oncle et le cousin de Charles. « Demain, dès l'aube » appartient à la seconde partie du recueil, intitulée « Pauca meae », qui regroupe des poèmes consacrés à la mort de sa fille Léopoldine. Léopoldine Hugo est enterrée au cimetière de Villequier, en Normandie (Seine-Maritime), sur les bords de la Seine. Bien qu'il reste pudique et ne nomme jamais explicitement Léopoldine, le texte est directement inspiré de la vie de Victor Hugo et de ses visites à la tombe de sa fille. C'est le 9 septembre que Victor Hugo apprend la nouvelle, de manière particulièrement cruelle, alors qu'il est en voyage avec Juliette Drouet.

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Le poème est alors une sorte d'incantation. Il souhaiterait pouvoir la voir à nouveau, la tenir dans ses bras. Pour cela, il est prêt à tout, à commencer par entamer ce voyage pour la retrouver. Paysages, sentiments, solitude, nature : les thématiques romantiques sont toutes réunies. Toutefois, l'auteur offre ce poème d'une façon pudique. Il n'y a pas d'épanchement, juste de la sincérité, de l'amour et l'expression intime de la douleur de son deuil. Pour Hugo, il n'est pas question de tout montrer mais de suggérer la peine, la souffrance, le manque. À l'image de sa fille, Hugo a choisi de rester dans une réserve touchante mais puissante.

Le rôle de la nature et le réalisme normand

Harfleur est une commune normande. En citant cette commune, Hugo ancre l'œuvre dans le réel et fait une coupure avec le lyrisme du texte présent jusqu'ici. On retrouve le concret, le tangible, les mots se font plus froids. Il y a également une référence à la mort de sa fille avec « les voiles » et donc le bateau qui a causé sa mort. Le célèbre romancier nous amène progressivement à comprendre le véritable itinéraire du voyageur. C'est au vers 11 que tout se joue : « Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe ». Cette phrase permet de refaire la lecture du poème en ayant en tête cette fois-ci que le voyageur s'adresse à un être disparu. Pour autant, bien que le poème soit empreint de douleur, de tristesse et de mélancolie, Hugo rend sa fille, grâce à celui-ci, immortelle. L'auteur dit qu'il mettra sur sa tombe « un bouquet de houx vert et de bruyère en fleurs ».

La confusion instaurée permet aussi d'opérer une négation de la mort. Comme évoqué précédemment, c'est au fur et à mesure des lignes que l'on comprendra quel est le but de ce voyage. L'œuvre est donc marquée par la mélancolie, la tristesse du deuil. Il est nécessaire de connaître l'histoire de Léopoldine pour pouvoir analyser cette œuvre sans se tromper.

Une étude de la construction poétique

En analyse linéaire, le cadre spatial de la première strophe reste très vague. Ce détail est important puisqu'il pose la base du poème : on pourrait penser que le voyageur part juste se balader dans la nature, pour retrouver une personne qu'il aime. Le cadre temporel est, quant à lui, beaucoup moins vague. Le voyageur est donc déterminé à faire ce voyage et l'on peut supposer qu'il s'agit d'un pèlerinage habituel. La détermination du voyageur se voit donc dans le cadre temporel, mais pas uniquement. L'emploi du temps utilisé ici est important. En effet, l'auteur recourt toujours au futur simple : « je partirai », « j'irai ». Grâce à ces indications, la marche change de dimension. Cette séparation est également marquée par l'usage du « je » tout du long, opposé au « tu ».

La tristesse semble engloutir le narrateur complètement. L'intériorité du personnage, confronté à ses pensées, le montre, mais également le rapport au corps évoqué. Le rejet du mot « triste » permet de renforcer cette impression de lassitude, de tristesse, puisqu'il y a une insistance sur ce mot en particulier au niveau de la sonorité. La dimension musicale du poème est renforcée par les allitérations et les assonances qui créent des effets d'écho. Le poète chante sa douleur de manière musicale, à la première personne : c'est la définition même du lyrisme.

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L'itinéraire vers le havre de paix

D'abord « la campagne » puis « la forêt », « la montagne » et enfin, un port. C'est le cheminement d'un fleuve qui suit sa pente naturelle et se noie dans la mer… L'itinéraire est symbolique mais l'estuaire est réel : Harfleur, Le Havre, Villequier… Un seul et même fleuve passe par ces trois étapes : la Seine, le fleuve qui a emporté Léopoldine. Dans ce dernier quatrain, le mouvement descendant est généralisé : le poète qui arrive à destination, le bouquet déposé sur la tombe, le poème lui-même (symbolisé par l'or du ciel). Par métonymie, tous ces éléments ne font qu'un, et rejoignent le corps déposé sous terre, dans un même hommage funèbre.

Les bateaux et le port comme métaphore pour parler de la mort vont permettre de déployer un double sens. D'abord la mort comme destination - on parle bien de « havre de paix » - mais aussi comme un nouveau départ, une migration de l'âme vers de nouveaux horizons. Ainsi, les trois derniers hémistiches nous invitent à refaire le voyage, c'est-à-dire, à relire le poème en connaissant la fin. Quelle que soit la saison, le houx est toujours vert, la bruyère est toujours en fleur : ce n'est pas un hasard, ces végétaux symbolisent l'immortalité. Avec ce poème, Victor Hugo veut affirmer la permanence du souvenir, mais certainement aussi la vie éternelle de l'âme. On retrouve souvent cette idée dans l'œuvre de Hugo : l'amour crée un lien entre les êtres, même au-delà de la mort.

La persistance du souvenir dans le romantisme français

Victor Hugo est considéré comme la figure la plus importante de la littérature française. C'était aussi un homme politique engagé dans la société. Il a vraiment une place importante dans la littérature française. Le poème que nous analysons ici, sans titre, utilise le premier vers pour se nommer. Il est crucial de noter qu'au moment où il publie « Les Contemplations » en 1856, Victor Hugo est exilé sur l'île de Guernesey. Il ne peut plus se rendre en France, sur la tombe de sa fille… Ce poème prend alors une résonance encore plus cruelle, car ce pèlerinage devient un voyage impossible, une projection de l'esprit là où le corps ne peut plus aller.

Le poète, dans ce texte, se fait Héros tragique. Le dos courbé, c'est-à-dire écrasé par des forces qui le dépassent. Les mains croisées, c'est-à-dire, vides : s'il traverse les enfers, il ne tient même plus la lyre d'Orphée. Au-delà de l'anaphore « sans … sans », les négations envahissent tout le texte. « Aucun bruit » est une négation qui s'ajoute au mot « bruit » qui est déjà en soi une négation de la musique, et donc de la poésie. « Inconnu » : cette fois la négation est comprise dans le mot lui-même.

Les nuances de l'expression poétique et linguistique

Dans le langage poétique et littéraire, on peut trouver « je ne puis ». C'est très formel et soutenu, comparé au langage courant « je ne peux pas ». « Demeurer », c'est comme rester. Là, on a encore un doute. On se dit peut-être qu'il parle d'une femme dont il est amoureux, peut-être qu'il parle d'un rendez-vous galant. « J'ai envie de te voir ». Mais petit à petit, avec les indices qu'on a dans le poème, on se rend compte que ce n'est pas le cas.

Le jour n'est évoqué que pour mieux annoncer la nuit : c'est une antithèse, le rapprochement de deux termes opposés. Cette esthétique des contrastes est essentielle chez Hugo : il s'en sert pour donner toute leur force à ses propos. Les négations sont encore très présentes dans ce dernier quatrain : « ni … ni » viennent en quelque sorte annuler deux images particulièrement poétiques. D'abord « L'or du soir qui tombe » : c'est une métaphore belle, mais conventionnelle, qui est repoussée avant même d'être formulée. Mais surtout ici, le lyrisme rejoint sans cesse la tragédie.

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