Marseille, cité maritime depuis sa fondation il y a 2 600 ans, s’est distinguée comme berceau de la plongée subaquatique moderne. Les Calanques, en particulier, furent le théâtre de plusieurs innovations qui ont marqué l'histoire de cette discipline. Cet article explore l'évolution de la plongée en scaphandre autonome, en mettant en lumière les figures clés, les inventions marquantes et les techniques qui ont façonné cette activité, des tentatives pionnières aux explorations modernes des profondeurs.
Les prémices de la plongée : tentatives et inventions
Les premières tentatives de plongée sont motivées par des impératifs économiques et pratiques. En 1733, John Lethbridge tente de récupérer des piastres d’argent englouties dans un naufrage à l’entrée du port de Marseille. L’équipement utilisé est rudimentaire : un tonneau en bois, muni d’un hublot, cerclé de fer et lesté de plomb, équipé de deux manchons de cuir pour passer les bras ! En 1764, la Chambre de commerce de Marseille teste l’invention de Louis Dalmas, moins encombrante. Ces expériences témoignent de l'ingéniosité humaine face aux défis de l'exploration sous-marine.
Le XVIIIe siècle voit également l'invention du mot "scaphandre" par Jean-Baptiste de la Chapelle (1710?-1792), du grec "skaphé" (nacelle) et "andros" (homme). Mathématicien, il entreprend des recherches théoriques, puis des essais pratiques dès 1765 sur un habit de liège destiné à flotter sur l’eau sans nager. Il présente son invention en 1775 dans son Traité de la construction théorique et pratique du scaphandre, ou du bateau de l'homme, approuvé par l’Académie des sciences. L’ouvrage est réédité avec des ajouts, notamment sur l’utilisation militaire possible de ses recherches.
L'ère des scaphandres à casque : avancées et limites
Dans les années 1850 et 1860, des avancées significatives sont réalisées avec l'invention du scaphandre à casque et de l'appareil respiratoire fournissant l'air à la demande. Cependant, le métier reste difficile. Il faut des assistants pour pomper l’air depuis une barque, et le plongeur revêt un accoutrement pesant plus de cinquante kilos ! De nombreux accidents se produisent par le non-respect des règles de la profondeur et de la décompression. En 1907, plusieurs équipes sont dépêchées à proximité de l’île Maïre suite au tragique naufrage du paquebot Liban. Il faut remonter les corps et les sacs postaux. Ces scaphandres, bien que représentant un progrès, sont encore lourds, contraignants et dangereux. En 1837, un premier scaphandre étanche est mis au point par Augustus Siebe, relié à une pompe d’air en surface.
Parmi les inventions du 19ème siècle qui perfectionnent le scaphandre, on peut citer le scaphandre de Joseph-Martin Cabirol (1796-1874). Fabricant de caoutchouc à Paris, Cabirol dépose en 1855 un brevet pour un scaphandre qu’il présente à l’Exposition universelle de Paris aux côtés d’autres scaphandres comme celui de Siebe. Le scaphandre de Cabirol introduit des nouveautés telles que le manomètre qui indique au plongeur la pression et la profondeur, ainsi qu’un robinet de secours qui lui permet, en sortant de l’eau, de respirer rapidement. Fort de son succès, Cabirol dépose un nouveau brevet en 1860 et poursuit ses démonstrations, allant jusqu'à envoyer un forçat à 40 mètres de profondeur pour promouvoir la maniabilité de son appareil, alimenté par une pompe à air.
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Ces inventions répondent à de nombreux besoins : la réparation des bateaux, la pêche des coraux et éponges, et la recherche d’épaves. Les archéologues comprennent vite l’apport de ce nouveau matériel. Le Congrès scientifique de France fait ainsi état de l’utilisation en 1863 de scaphandres pour sonder les fonds de la baie de Grésine, sur le lac du Bourget, pour extraire poteries et hache de bronze.
L'invention du scaphandre autonome moderne : une révolution sous-marine
Le tournant décisif de l'aventure sous-marine autonome se joue entre les deux guerres. De 1925 à 1933, Yves Le Prieur, canonnier fréquentant des scaphandriers de la Marine, va établir une passerelle entre le besoin de liberté des chasseurs sous-marins et les contraintes techniques d’un scaphandre autonome fiable.
Inspiré d’un appareil respiratoire utilisé au fond des mines, le premier scaphandre autonome apparaît au milieu du XIXème siècle. En 1863, Benoît Rouquayrol, ingénieur des Mines, imagine une réserve d’air comprimé avec deux autres tuyaux, l’un pour aspirer l’air, l’autre pour le rejeter. Cette membrane ouvre ou ferme (à l’expiration) un clapet qui délivre l’exact volume d’air nécessaire. Le mécanisme permet de disposer sans effort de la juste quantité d’air nécessaire pour respirer. Le passage au monde maritime est provoqué par un officier de marine, Auguste Denayrouze. Les deux hommes s’accordent pour transformer le détendeur terrestre en appareil sous-marin.
Un jour, passant rue d’Alger à Toulon, Tailliez aperçoit dans la vitrine d’un opticien des "palettes", mises au point en 1920 par Louis de Corlieu, autre officier de marine. Ces palettes (qui deviendront palmes) vont lui apporter sous l’eau une aisance inespérée.
C’est à Sormiou que, dès 1942, Georges Beuchat, Albert Falco et le commandant Cousteau réalisent les premières plongées avec un nouveau scaphandre équipé d’une bouteille d’air comprimé et d’un détendeur. Cousteau déniche Emile Gagnan, ingénieur astucieux qui vient d’inventer un système pour alimenter en gaz de ville le moteur de sa voiture. L’ingéniosité de Gagnan sera de placer la sortie de l’air expiré au niveau de la membrane classique : cette solution assure un débit régulier quelle que soit la position du plongeur sous l’eau.
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Ce nouveau scaphandre autonome offre une aisance de mouvement et une mobilité sans précédent. Les « hommes-grenouilles » équipés de palmes supplantent les « pieds-lourds » chaussés de plomb. Le scaphandre moderne du 20ème siècle doté d’une bouteille d’air comprimé est mis au point en 1926 par Maurice Fernez (1885-1952) et Yves Le Prieur (1885-1963) dont les essais ont lieu à Paris dans la piscine des Tourelles. L’air est respirable grâce à un détendeur que le plongeur doit actionner et la bouteille est transportable. L’autonomie reste encore limitée à une dizaine de minutes. Le capitaine Le Prieur a imaginé son appareil « pour pouvoir contempler à son aise, lors de ses plongées les merveilles de la flore sous-marine et les mystères de la vie au fond des océans », indique en 1926 la revue Armée et marine qui relate l’essai.
L'essor de la plongée moderne : explorations, découvertes et innovations
Les années 1950 et 60 voient de nombreuses réalisations scientifiques et techniques. À Riou, le navire océanologique Calypso localise en 1952 deux épaves antiques et des milliers d’amphores et de céramiques ! Cet emplacement et ses alentours sont désormais désignés sous le nom de « triangle Cousteau », et constituent une zone de protection archéologique.
En parallèle, à partir des années 50, la plongée sous-marine de loisir se développe. En 1962, côté professionnel, l’ingénieur Henri-Germain Delauze crée à Marseille la Comex ainsi qu’un centre hyperbare. En 1978, l’épave du Grand-Saint-Antoine est identifiée. En 1991, Henri Cosquer déclare la découverte d’une grotte engloutie ornée de peintures préhistoriques. En 2003, Delauze retrouve les restes de l’avion de Saint-Exupéry dans une zone prospectée par le plongeur Luc Vanrell ! Et en 2020, une équipe de plongeurs emmenés par Laurent Ballesta plongeait dans la zone des -100 mètres durant 28 jours consécutifs.
Le scaphandre dans l'imaginaire collectif
Le scaphandre et la plongée sous-marine ont rapidement captivé l'imagination du public, inspirant des œuvres de fiction telles qu'Atlantis d’André Laurie, La Guerre au vingtième siècle d’Albert Robida ou Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. Ces récits ont contribué à populariser l'exploration sous-marine et à nourrir le rêve de découvrir des trésors et des cités englouties.
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