L'étude de la question du voile dans l'islam révèle une complexité souvent occultée par les discours simplistes. Il est essentiel de comprendre les luttes internes au monde musulman entre rationalistes et islamistes, et de situer la Révélation du Coran entre la période mecquoise (spirituelle) et médinoise (sociale, politique et juridique). Les versets relatifs au "voile" ont été révélés à Médine, dans un contexte socio-historique précis.
Le Verset du "Voile" : Traduction et Interprétations
Un verset souvent cité pour justifier le port du voile est le suivant : "Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles (min jalâbîbihinna) : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées." Cette traduction est largement utilisée par les intégristes pour justifier le port du jilbâb, du niqab ou de la burqa. Ils interprètent "ramener sur elles leurs grands voiles" comme une obligation de couvrir certaines parties du corps.
Cependant, cette interprétation pose plusieurs problèmes. Tout d'abord, le verset ne précise pas quelles parties du corps doivent être couvertes ni comment le voile doit être porté. Il peut être porté de différentes manières, couvrant différentes parties du corps. De plus, la taille du voile n'est pas définie, ce qui rend difficile la détermination des zones à cacher.
Un point crucial est que l'adjectif "grand" ne figure pas dans le texte original en arabe. Il s'agit d'une commodité linguistique pour traduire ce qui est supposé être un long voile. Plus important encore, le texte original ne parle pas de "voile" mais de "mantes" (jalabibjhina), un vêtement féminin ample et sans manches porté par-dessus les autres vêtements, ou de "capes" ou de "châles amples". Ces vêtements étaient portés à l'extérieur de la maison, comme un gilet, un blouson ou un manteau aujourd'hui.
Le terme Jalabib fait débat depuis plus de mille ans entre théologiens, juristes et exégètes. Les intégristes considèrent que c'est une obligation adressée aux femmes de se voiler et ont détourné le sens original de Jalabib pour créer le jilbâb contemporain.
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Une Traduction Littérale Révélatrice
Une traduction littérale du verset offre une perspective différente : "Prophète ! Dis (Qul) à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de rapprocher (yudnîna), sur elles-mêmes ('alayhinna), une partie de leurs mantes (min jalâbîbihinna). C'est plus convenable pour elles afin qu'elles soient reconnues et qu'elles ne soient pas offensées."
Mohamed Talbi, figure de proue des "nouveaux penseurs de l’islam", explique que le verset n'utilise pas le terme "couvrir" (satara, akhfâ, ou ghattâ) mais "rapprocher" (adnâ), avec la particule "min" signifiant "une partie de". Ainsi, Allah ne demande pas aux musulmanes de se couvrir de pied en cap, mais seulement de rapprocher une partie de leurs jalâbîb (capes ou mantes) sur elles-mêmes, sans indication de proportion ni de partie du corps.
La définition de jalâbîb est débattue depuis toujours, mais il est généralement admis que c'était un vêtement porté par-dessus d'autres. Il n'existe aucune source historique, iconographique ou archéologique permettant de déterminer sa forme, sa longueur ou la surface corporelle qu'il couvrait. De plus, la traduction littérale suggère que le jilbâb n'était pas d'un seul tenant.
Le Contexte Historique et Social
Le but du verset n'est pas le port d'un vêtement particulier, mais plutôt un moyen de reconnaître les femmes musulmanes et de les protéger des offenses en les distinguant des prostituées. C'est un héritage culturel de l'antiquité.
Le Coran n'impose pas une tenue vestimentaire aux femmes pour les rendre responsables des offenses à leur encontre, ni pour dispenser les hommes d'avoir un bon comportement. L'islam n'excuse ni n'autorise les hommes à offenser les femmes non couvertes.
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La contextualisation du verset révèle que les offenses visaient les musulmanes de Médine durant une période de conflit, lorsque les hommes étaient au front et que les femmes étaient importunées par certains médinois qui prétextaient les confondre avec des femmes aux mœurs légères.
Un hadith rapporte que certains hommes pervers de Médine sortaient la nuit pour importuner les femmes, et que lorsqu'ils apercevaient des femmes portant des jilbâbs, ils savaient qu’elles sont des femmes libres de condition et les laissaient.
Le verset 59 vise donc à protéger les musulmanes de Médine face à l'attitude de certains hommes de cette ville. En optant pour l'esprit du texte et non sa lettre (falsifiée par les islamistes), on réalise que les offenseurs d'aujourd'hui sont les intégristes qui déclarent que le voile est obligatoire pour les musulmanes "qui se respectent". Cette chosification des femmes est une offense pour de nombreuses féministes et une grande partie de la société.
Les Conséquences dans la Société Contemporaine
Au-delà de toute revendication religieuse contraire à notre culture contemporaine, c'est l'égalité des sexes qui pousse à limiter la manifestation du voile. La radicalité et l'intransigeance des femmes voilées, sous l'influence des prédicateurs, limitent leur accès à l'émancipation, à l'emploi et à certaines activités.
L'avancée de la conception intégriste de l'islam, dont le voile est l'élément visible, contribue également à exciter l'extrême droite traditionnelle, qui y trouve un angle pour développer son discours raciste et xénophobe.
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A cause des islamistes, les offenses envers les musulmanes voilées sont plus importantes que pour d'autres. L'idée n'est pas de leur demander de renier leurs convictions "religieuses" en ôtant leur voile, mais de les inciter à appliquer le message coranique et à se dévoiler pour ne plus être offensées.
L'islam ne se vit pas sur la tête par fétichisme d'un vêtement idolâtre, mais dans l'esprit et dans le cœur. Choisir d'être offensée en se voilant n'est pas de la piété.
L'Opinion des Musulmans Rationalistes
Les musulmans rationalistes partagent cette vision. Soheib Bencheikh, ancien mufti de Marseille, déclare que le voile n'est pas un signe religieux et que l'éducation est la meilleure arme contre l'offense et le meilleur moyen d'émancipation des femmes. La laïcité en est la garantie fondamentale.
La vague recommandation du verset 59 peut suffire à nombre de salafistes pour justifier le bâchage des femmes, mais elle ne peut convaincre tous les musulmans de "l'obligation du voile". Pour cela, le discours s'appuie sur un deuxième verset qui aurait été révélé peu de temps après le premier, pour le compléter.
Le Voile : Instrument Politique
Le voile contemporain est un uniforme politique standardisé pour être reconnu dans le monde entier. Il matérialise le rêve islamiste de l'Oumma, une communauté supranationale. L'argument principal était à l'origine la préservation de l'identité face à la colonisation, puis l'affirmation identitaire face à l'Occident.
Pour les islamistes, le corps des femmes est un corps public, un bouclier qui appartient à la communauté pour sa défense identitaire. Le particularisme des voiles culturels de chaque pays a laissé place à un uniforme international identificateur qui donne la certification labellisée “je suis une bonne musulmane”.
On retrouve donc aujourd’hui le même voile partout, que nous soyons en Égypte, au Maghreb, en Indonésie, en Europe ou ailleurs. Pour nombre de musulmans influencés par l'intégrisme, l’appartenance à l’islam est devenue la référence principale de leur citoyenneté, quel que soit le pays où ils se trouvent.
Les Voix de l'Islam des Lumières
De nombreux théologiens, historiens arabisants, islamologues et exégètes du Coran considèrent que le voile n'a absolument rien de religieux et qu'il marque au contraire un recul de la spiritualité au profit d'un apparat opposé à la discrétion religieuse prescrite par l'islam. Ils estiment que le voile est une innovation sexiste inspirée de traditions patriarcales qui n'ont pour but que de satisfaire les exigences sexuelles et la domination des hommes sur le corps des femmes.
Ghaleb Bencheikh, physicien et islamologue, affirme que le port du voile ne relève pas d'une obligation cultuelle absolue et que sa non observance ne minore en rien l'islamité de la femme musulmane non voilée. Pour lui, le voile est une régression.
Latifa Lakhdar, historienne tunisienne, estime que le voile est la partie visible d’une vision du monde basée sur la coupure en deux de l’universel, les hommes et les femmes, et qu'il est le signe de l’enfermement théologique des femmes.
Même des religieux qui considéraient le voile comme une obligation ont changé d'avis après avoir mené des recherches plus approfondies, comme Tareq Oubrou, qui a déclaré que le port du voile ne fait pas partie des obligations strictement religieuses.