L'univers de la voiture miniature, riche de sa propre histoire, conserve des noms emblématiques qui résonnent encore aujourd'hui. Parmi eux, Norev, cousine de la célèbre Majorette, a tracé un chemin fascinant, marqué par l'innovation, la croissance industrielle et une adaptation constante aux évolutions du marché. Loin d'être un simple fabricant de jouets, Norev incarne une véritable prouesse miniature, façonnant l'imaginaire des enfants et la passion des collectionneurs depuis des décennies. Son parcours, débuté dans l'après-guerre, est une illustration parfaite de l'ingéniosité française et de la capacité à transformer un objet ludique en un art de la reproduction fidèle.
La Genèse d'un Empire Miniature : De la Montre à la Simca Aronde
L'aventure Norev prend racine à Lyon, en septembre 1945, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale. Trois frères, Joseph, Paul et Émile Véron, décident de s'unir pour fonder leur entreprise de jouets. Leur nom de famille, inversé, donnera naissance à l'appellation "Norev", ouvrant ainsi les portes de l'imaginaire. C'est Joseph, ouvrier chimiste de formation chez Rhodiacéta, qui en prend les manettes, ayant eu le premier l'idée fondatrice. Il profite de son temps libre pour fabriquer des fausses montres munies d'aiguilles tournant pour de vrai. L'idée et l'objet, en plastique, convainquent rapidement ses frères, et plus tard Pierre, de se lancer dans cette audacieuse aventure.
Le premier jouet produit par Norev est en effet cette montre pour enfant. Suivent rapidement d'autres créations, loin encore des bolides de course : des biberons, des machines à coudre, et même des pots de chambre miniatures. Ces premiers articles sont fabriqués en plastique, plus précisément en Rhodialite, un matériau issu de la firme Rhône Poulenc, où Joseph Véron avait été employé. Le succès initial des montres jouets est notable, notamment grâce à une invention astucieuse de Joseph Véron : un pignon permettant de faire tourner à la fois l'aiguille des heures et celle des minutes. Cette innovation réduit le coût de construction tout en faisant la joie des enfants.
L'entreprise s'installe alors à Villeurbanne, dans un atelier en fond de cour situé dans le quartier des Iris. Si les débuts sont prometteurs avec des objets du quotidien en miniature, le tournant décisif survient en 1952. Après quelques échecs auprès d'autres marques, les frères Véron obtiennent enfin le feu vert de Simca pour reproduire l'une de leurs voitures en version miniature. Ce sera une Simca 9 Aronde, lancée en 1953, hommage aux premiers amours de Joseph. Ce choix marque le véritable début de Norev dans le monde des automobiles réduites.
La Simca Aronde de Norev se distingue immédiatement. Fabriquée en matière plastique, en Rhodialite précisément, elle répond à un besoin de concurrencer les autres marques de miniatures de l'époque, souvent produites en zamak, un métal lourd sur lequel la peinture s'écaillait facilement. La nouvelle Norev n'aura pas ce problème, car la couleur est prise dans la masse, la Rhodialite étant livrée sous forme de sacs de granules de couleurs différentes. Joseph Véron va même jusqu'à faire changer les couleurs du fabricant afin de se rapprocher le plus possible des couleurs « usine » des modèles représentés. Cette Aronde, avec sa carrosserie en plastique teintée dans la masse, son plancher métallique lui conférant plus de solidité, et surtout ses détails particulièrement fignolés, fera rapidement la réputation de la marque. Légère mais solide, réaliste mais économique, elle s'arrache « comme des petits pains ». C'est un coup de maître, la réalisation est surprenante et la finesse qu'offre la Rhodialite est impensable avec le zamac de l'époque.
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Fort de cette réussite éclatante, les frères Véron retournent chez Ford, qui les avait éconduits auparavant. Cette fois, l'accueil est plus favorable, "certainement charmé par la finesse de la première miniature de Norev", Ford donne son accord pour la Vedette 54. La deuxième réalisation Norev est, elle aussi, parfaite, avec un petit plus : un cachet sur la boîte indiquant la couleur de la miniature contenue. D'autres modèles emblématiques viennent rapidement compléter la collection : la Citroën Traction, la Panhard Dyna Z (présentée fin 1954, peu après sa révélation au salon), la Renault 4 CV et la Peugeot 203. Norev, n'oubliant jamais le "coup de pouce" de Simca, présentera d'ailleurs quasiment toutes les nouveautés de la marque de Poissy au fur et à mesure des années, une amitié durable perdurant entre les deux entités.
L'année 1955 marque une expansion significative pour la marque. Dès les premiers mois, Norev déménage à Villeurbanne dans la banlieue lyonnaise. C'est aussi l'année de la motorisation : depuis le début de l'année, les miniatures de Norev sont disponibles en version mécanique, différenciables par leurs roues noires, et équipées d'un moteur à friction. Le slogan "Légèreté solidité fidélité" remplace alors le simple "Légèreté solidité", témoignant d'une précision accrue dans la reproduction. L'arrivée de la Citroën DS19 fin 1955, une "bombe de Javel" technologique qui "crée des attroupements presque des émeutes", représente un défi majeur. Norev se doit de sortir le plus rapidement possible cette fameuse DS19, mais la mise au point prend du temps. Il faudra attendre presque un an après la présentation au salon de l'automobile, pour la voir immortalisée dans la Rhodialite, disponible au troisième trimestre 1956. Pour souligner sa modernité, il lui faut quelque chose en plus : des vitres ! Bien qu'ayant un châssis plastique, la DS, ainsi que la Dauphine, sont associées aux « châssis tôle » et se distinguent par leurs roues rouges (ou noires pour les versions mécaniques) chaussées de pneus blancs.
L'Apogée Industrielle des "Trente Glorieuses" à Villeurbanne
En ces « Trente glorieuses », période de forte croissance économique (1945-1974), le temps est à la consommation de masse et aux loisirs, pour les enfants comme pour les grands. Avec un sens inégalé du marketing et de la publicité, les frères Véron partent à la conquête des gosses de France, entrent dans toutes les maisons et, "en peu de temps, se hissent au premier rang, et de loin, dans leur domaine", comme le souligne Philippe Videlier.
Le succès est tel que l'entreprise déménage en 1956 pour la rue du 4-Août-1789 à Villeurbanne. Cette usine de 10 000 m² emploie alors entre 200 et 300 ouvriers, principalement des femmes, un effectif qui passera à plus de 400 salariés. Le rythme de production s'accélère considérablement dans les années 60, poussant Norev à embaucher 500 ouvriers à domicile pour assembler les pièces. Pour répondre à la demande croissante, une seconde usine ouvre en 1970, toujours à Villeurbanne, rue Decomberousse, dans le quartier de La Soie. Cette nouvelle installation est capable de sortir 100 000 petites voitures par jour.
La firme atteint son apogée en 1976. À ce moment, le catalogue Norev compte plus de 150 modèles différents, incluant des automobiles, des camions en tous genres, des tracteurs, des caravanes, et "tout ce qui roule sur les routes, sur les chantiers ou dans les champs". Progressivement, la fabrication s'oriente vers un alliage métallique, le "zamac", plus seyant et offrant une sensation de poids et de robustesse par rapport au plastique des origines.
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Norev, dans cette période faste, conserve quelques véhicules cultes tout en collant au plus près de l'actualité, en sortant ses miniatures seulement quelques mois après la mise en circulation des vraies automobiles. Aux Panhard, Peugeot 203 et Traction Avant des premiers temps succèdent des modèles tout aussi emblématiques : Coccinelle, 4L, R5, DS, la SM du président Giscard-d'Estaing, ainsi que les reines des circuits comme les Ferrari, les Ligier, Lola, Alpine, Matra, Maserati, et bien d'autres. Certains de ces modèles sont fabriqués à plus d'un million d'exemplaires, témoignant de l'ampleur du phénomène Norev dans les foyers français et au-delà.
L'engouement pour ces miniatures est palpable dans les cours de récréation, comme en septembre 1973. Le petit Julien et son copain Kader se présentent avec leurs bolides sur la ligne de départ. Kader fait vrombir les cylindres de sa Chevron BMW 23, un modèle de l'année, magnifique dans sa carrosserie bleue, qui s'est illustré aux 24 heures du Mans sous le numéro 21. À droite, Julien se tient prêt à écraser l'accélérateur de sa Porsche Carrera 1500, un modèle mythique de 1958, que son frère aîné pilotait déjà avant lui et qui a remporté au moins dix fois le grand prix de la rentrée. Dans la cour de récréation, les enfants en blouse s'agglutinent autour du circuit tracé à coups de craie sur le goudron. Au signal, les voitures s'élancent dans un grand rugissement de voix d'enfants imitant les moteurs. "S'il n'y avait pas les murs de l'école pour rappeler la réalité, on se croirait presque à une course de grands." Il faut dire que les voitures miniatures poussent le réalisme jusqu'à afficher les publicités des sponsors réels des champions du Mans ou du Nürburgring, nourrissant les rêves d'une génération.
La Concurrence, les Défis et la Renaissance Orientée Collection
Alors qu'elle roule à pleine vitesse sur la voie du succès, Norev effectue une première embardée en 1978. Cette période coïncide avec le début d'une crise économique mondiale (1973) et l'intensification de la concurrence. La compétition des Majorette et des Matchbox fait rage, tandis que les goûts des enfants évoluent et se tournent vers de nouvelles formes de divertissement comme les jeux de société, les légos et les premiers jeux vidéo. C'est à ce moment que les déficits apparaissent, et les caisses de l'entreprise commencent à se vider.
Une partie de cette concurrence directe vient de l'intérieur même de la famille Véron. Entretemps, Émile Véron, l'un des fondateurs, a quitté Norev pour créer Rail-Route Jouets. En 1964, il lance sa propre miniature sous la marque Majorette, devenant ainsi un concurrent direct et de poids pour Norev. Au fil des ans, les deux marques, en proie à des difficultés financières successives, prennent deux voies divergentes. Majorette se concentre sur la petite voiture jouet produite à grande échelle, tandis que Norev va opérer un virage stratégique.
Un premier redressement intervient en 1980, mais il ne suffit pas à sauver l'entreprise de ses difficultés croissantes. Les effectifs de Norev tombent alors à 300 personnes. Joseph Véron, le grand patron historique de Norev, passe le volant à son neveu, Marc Fischer, qui est également son gendre. Mais un nouvel incident survient en 1986 : Norev dépose le bilan et frôle la sortie de route, évitant de justesse le rachat de la marque par Majorette. Le salut vient alors de son nouveau PDG, Marc Fischer, qui mise sur les voitures de collection, essentiellement des modèles rétros destinés à une clientèle adulte.
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Norev doit néanmoins restreindre la voilure et ferme en 1991 ses deux usines villeurbannaises, marquant la fin d'une ère de production de masse locale. L'aventure des petites voitures se poursuit, mais désormais à Vaulx-en-Velin, avec une trentaine d'employés. Si les deux usines villeurbannaises ont fermé leurs portes, la marque continue de penser ses modèles depuis son siège. Cette transformation a permis à Norev de se repositionner avec succès. Chaque mois, près de 20 modèles différents, aujourd'hui principalement en métal (zamac), sont produits, allant de quelques euros à plusieurs centaines d'euros, selon l'échelle et la rareté du véhicule. Norev commercialise également des jouets et des garages en bois, diversifiant son offre tout en conservant son cœur de métier. Marc Fischer restera le dirigeant jusqu'en 2008, date à laquelle il transmettra les rênes à son fils, Frédéric Fischer, perpétuant ainsi l'héritage familial.
La Fabrication d'une Miniature : Une Prouesse d'Ingénierie et d'Artisanat
La fabrication d'une réplique miniature d'une voiture représente un véritable tour de force, nécessitant une précision et un savoir-faire remarquables. Le processus, bien que modernisé au fil des ans, conserve une part d'artisanat qui fait le charme et la qualité des modèles Norev.
Dès qu'un nouveau modèle sort chez un constructeur automobile - qu'il s'agisse de Renault, Simca, BMW ou autre - Norev se procure ses plans cotés auprès du fabricant. C'est la première étape cruciale pour garantir la fidélité de la reproduction. Toutes les dimensions sont ensuite réduites, initialement à l'échelle 1/22e pour la création du modèle physique. Des ouvriers spécialisés sculptent alors une maquette en plâtre, un travail minutieux qui capture les volumes et les lignes de la voiture réelle.
Un pantographe prend ensuite le relais. Cette machine reproduit à l'échelle 1/43e les formes générales de la maquette en plâtre sur un bloc d'acier. Ce bloc est destiné à devenir le moule des futures miniatures, une pièce maîtresse du processus de fabrication. C'est à ce stade que les détails les plus fins sont ajoutés : les poignées de portes sont gravées, les lignes de carrosserie affinées, et toutes les subtilités du design original sont intégrées au moule.
Une fois le moule terminé, la phase de production en série peut commencer. Initialement, le plastique (Rhodialite) était coulé à l'intérieur. Avec l'évolution de la marque, notamment le virage vers le marché des collectionneurs et le passage au zamac, l'alliage métallique est désormais privilégié pour de nombreux modèles. Le matériau est injecté dans le moule, donnant naissance à la carrosserie du modèle réduit.
Après le moulage, l'assemblage prend place. Des ouvrières, avec une grande dextérité, munissent à la main la carrosserie de ses roues et de tous ses accessoires. Ce travail, effectué à la chaîne, demande une précision et une agilité considérables, car les pièces sont petites et délicates. Pneus, jantes, vitres, phares, rétroviseurs, intérieurs détaillés : chaque élément est soigneusement mis en place. L'attention aux détails est primordiale pour restituer le réalisme qui a fait la réputation de Norev.
L'auto est enfin terminée. Il ne reste plus qu'à la ranger dans sa boîte en carton, souvent conçue pour imiter une caisse en bois, ajoutant au charme du produit. La petite Norev est alors prête à rejoindre les rayonnages du marchand, où elle commence son parcours entre les mains des enfants ou des collectionneurs, faisant naître ou ravivant de nombreux souvenirs.