L’intellectuel total : Sartre et la quête de la conscience universelle

Sartre est mort il y a quarante ans, le 15 avril 1980. Plus de cinquante mille personnes avaient suivi le cortège au cimetière du Montparnasse. Nous savions que ces décès marquaient la fin d’une époque. La fin d’un monde dominé par le débat d’idées. Inutile d’ajouter « de gauche », ce serait un pléonasme. Ici encore, les exceptions ne font que confirmer la règle. L’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, avait réduit au chômage technique les derniers survivants de cette jadis glorieuse espèce. Enfin, la chute du mur faisait imploser les ultimes illusions de quelques irrédentistes. Depuis, les avis de décès et les permis d’inhumer se sont suivis à un rythme soutenu : on ne compte plus les livres, numéros spéciaux de revues et les articles consacrés à « la mort des intellectuels ». Le sujet est devenu un marronnier. Alors pourquoi ne pas rêver un instant, sinon de résurrection, du moins à ce mythe qu’est devenu l’intellectuel français à son apogée et se demander ce que ce mythe signifie pour nous et que cette figure pourrait encore nous dire ?

La genèse d’un magistère intellectuel

L’occasion nous est donnée par la relecture du texte de trois conférences que Sartre a prononcées au Japon, en septembre et octobre 1966, et qu’il a publié tardivement, en 1972, sous le titre, Plaidoyer pour les intellectuels. La date septembre-octobre 1966 - a son importance. Sartre est au faîte de sa gloire. Depuis la Libération, le père de l’existentialisme et de la littérature engagée a bataillé sur tous les fronts : guerre d’Indochine, guerre d’Algérie, guerre du Vietnam. C’était l’époque du grand combat contre l’impérialisme et le colonialisme, contre le capitalisme et la société bourgeoise. Du compagnonnage de route avec le PC, plus ou moins inconditionnel jusqu’en 1956. Sartre se sert de tous les genres : essais philosophiques, théâtres, romans, conférences. Il tire tous les registres : tracts, pétitions, rassemblements, manifestations. Pas de jours sans que son nom ne défraie la chronique.

Pourtant, son règne et son magistère commencent à être contestés, à commencer par tous ceux pour qui ce n’est pas l’histoire qui fournit la meilleure approche pour la compréhension des phénomènes sociaux. Ainsi par les structuralistes, dans le sens large. Dès 1960, Tel Quel se détourne de la littérature engagée et, en 1962, Claude Lévi-Strauss, dans La Pensée sauvage, se livre à une critique en règle de la philosophie existentialiste. Enfin, la contestation vient des camarades marxistes eux-mêmes, du côté de Louis Althusser, entre autres, qui propose une nouvelle lecture des textes canoniques. À ces différentes mises en cause, toutes caractérisées par « le refus de l’histoire », Sartre se sent finalement obligé de répondre. Il le fait dans un grand entretien avec Bernard Pingaud, qui paraît dans la revue L’Arc pendant qu’il est avec Simone de Beauvoir au Japon. Il le fait aussi, indirectement, par les trois conférences qu’il prononce dans l’Empire du Soleil levant.

L’apogée des « Beatles du savoir »

Véritable défense et illustration de cette figure de l’intellectuel telle qu’il l’a incarnée pendant vingt ans, ces conférences sont aussi un chant du cygne. Chacune des conférences de Sartre était d’ailleurs précédée d’une conférence de Simone de Beauvoir (sur la situation de la femme, sur la femme et la création, sur son expérience d’écrivain). La première conférence, prononcée à l’université de Keio, à Tokyo, eut lieu dans une salle où s’étaient entassées huit cents personnes ; elle fut retransmise sur plusieurs écrans dans pas moins de douze salles voisines, permettant ainsi à six mille auditeurs de la suivre en direct. Pour la deuxième conférence, deux mille places avaient été tirées au sort parmi les plus de trente mille demandes. Des audiences que plus aucun philosophe français n’a connu depuis. Sans parler des centaines d’articles de presse qui couvraient la tournée de ceux que l’on surnommait les « Beatles du savoir ». Le rayonnement de la pensée française dans le monde était alors à son apogée.

La définition de l’intellectuel total

Ce rayonnement n’est pas sans rapport avec la nature et le statut de cette figure que Sartre définissait alors comme l’« intellectuel total », écrivain, philosophe, journaliste, militant. Cette définition, Sartre en cherche l’origine dans l’affaire Dreyfus et, par-delà, dans les combats de Voltaire dans l’affaire Calas, l’affaire Sirven ou celle du chevalier de La Barre. Contrairement au savant qui ne sort pas de son champ de compétences et pour qui l’appartenance aux classes dirigeantes ne pose pas problème, l’intellectuel critique a déserté son milieu pour intervenir dans l’arène publique ; il est constamment en porte-à-faux, car il s’est éloigné de sa classe d’origine tout en restant suspect aux dominés qu’il prétend défendre.

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Après avoir donné une définition de l’intellectuel, Sartre précise sa fonction, qui est de dévoiler les contradictions dans lesquelles il se débat, car ce sont les contradictions de la société tout entière. L’intellectuel, par sa contradiction propre - qui devient sa fonction - est poussé à faire pour lui-même et, en conséquence, pour tous la prise de conscience. Certes, Sartre a lui-même dénoncé plus tard l’impuissance inhérente à cette position et s’est voulu, après avoir été un « intellectuel de gauche », un « intellectuel gauchiste », joignant l’action militante au verbe, allant jusqu’à vendre à la criée La Cause du peuple ou Libération. Une démarche dont la naïveté fait peut-être sourire aujourd’hui, mais qui témoigne d’une indéniable volonté de mettre ses actes en conformité avec ses paroles.

L’écrivain et la matérialité du langage

La troisième conférence essaie de répondre à la question « l’écrivain est-il un intellectuel ? ». Car, après tout, il semble échapper à la contradiction qui est celle du médecin ou du savant entre savoir pratique et idéologie, et qui caractérise l’intellectuel, c’est-à-dire celui « qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », mais grâce à l’autorité qu’il a acquise dans son domaine de compétence. Or, l’écrivain, celui qui vient après le naturalisme et le symbolisme, n’est plus celui « qui a quelque chose à dire », mais qui se heurte à la matérialité du langage. C’est celui qui nous parle, avec Jean Genet, des « brûlantes amours de la sentinelle et du mannequin », et ceci dans des termes glissant si subtilement sur les genres qu’ils rendent d’avance vaine toute essentialisation du masculin et du féminin en matière de langage.

Pas plus que quiconque, l’écrivain n’échappe à son insertion dans le monde et ses écrits ont évidemment deux faces complémentaires : la singularité historique et l’universalité des visées (ou l’inverse). Un livre, c’est nécessairement une partie du monde à travers laquelle la totalité du monde se manifeste sans jamais, pour autant, se dévoiler. Son sujet, « c’est l’unité du monde sans cesse remise en question par le double mouvement de l’intériorisation et de l’extériorisation ».

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