Le concept de dormir tout en nageant peut paraître paradoxal, voire irréel pour l'être humain. Pourtant, ce phénomène, qui relève de l'adaptation extrême chez certains animaux marins, est également exploré et maîtrisé, avec des conséquences parfois vertigineuses, par des athlètes d'ultra-endurance. Ces "hommes-poissons" repoussent les frontières du corps et de l'esprit pour accomplir des exploits hors du commun, souvent pour des causes qui leur tiennent à cœur. Leurs récits nous plongent au cœur des mécanismes complexes du sommeil et de la survie en milieu aquatique, révélant une capacité d'adaptation fascinante et une résilience inouïe face aux forces de la nature.
Noam Yaron : Un "Éco-sportif" au Service de la Méditerranée
Noam Yaron, un nageur suisse de 28 ans, se définit comme un « éco-sportif » souhaitant donner du sens à ses exploits. Il incarne parfaitement cette quête de dépassement personnel liée à une conscience environnementale aigüe. Sa tentative de traverser la Méditerranée de Calvi à Monaco à la nage, pour sensibiliser le grand public et les politiques sur la nécessité de préservation de la Méditerranée et la protection de la biodiversité, est un exemple frappant de cet engagement. En 2023, il avait déjà tenté ce défi fou l’an passé mais s’était arrêté au kilomètre 100. Sa deuxième tentative, en août, a été un pari largement réussi, bien qu'il ait échoué tout près du but, à seulement deux kilomètres du rivage.
Il a parcouru 191 kilomètres en mer Méditerranée pour dénoncer la pollution au plastique, une performance presque surhumaine réalisée en 102 heures et 24 minutes, soit cinq jours et quatre nuits de nage non-stop. Ce défi, le nageur suisse l’avait préparé mentalement autant que physiquement. Noam Yaron s’était mis à l’eau le mardi 12 août, dans le port de Calvi, au nord de la Haute-Corse, dans le but d’alerter sur la pollution marine en Méditerranée et d’établir, selon lui, « un record du monde pour la nature ». Son objectif était clair : battre le record du monde de la traversée la plus longue à la nage, et plus profondément, de changer un monde qu'il veut plus juste, comme il le dit. Il veut que sa traversée symbolise la lutte pour une meilleure protection de la biodiversité et de la qualité des eaux, et sensibiliser le public aux enjeux environnementaux de la Méditerranée, l'une des mers les plus polluées du monde. C'est dans l’eau, en étant seul avec ses pensées, qu'il a pris conscience des enjeux écologiques.
Les Stratégies de Sommeil Extrêmes de Noam Yaron
Durant ces 191 kilomètres de traversée, la question du sommeil était cruciale. Noam Yaron a dû faire face à la plus grande difficulté : le manque de sommeil. À cet effet, le nageur avait prévu plusieurs méthodes pour gérer le repos. Il utilisait l'hypnose et les micro-siestes en plein entraînement pour se préparer à la traversée. Pour dormir dans l'eau, il y a deux méthodes, comme il l'a expliqué : dormir comme une otarie, une loutre, sur le dos, fermer les yeux et répéter des mots importants pour que le cerveau se régénère. C'est une méthode d'hypnose. Et puis, il y a une deuxième option. C'est une méthode d'hypnose à nouveau qui consiste à avoir une partie de son cerveau qui se régénère, dort, pendant qu'une autre reste active. Donc, en fait, il nage, les yeux fermés, une technique qu'il ne pouvait faire que la nuit. Après ces quelques secondes et minutes consécutives, et parfois de sommeil en nageant, il perdait grandement les hallucinations. C'est la preuve que le cerveau récupère, dort, vraiment en nageant.
Certaines nuits, il est même parvenu à dormir en nageant, une demi-conscience qui permettait à son cerveau de récupérer, sans s’arrêter d’avancer. Pendant le défi, il prévoyait de réaliser des siestes de 7 minutes plusieurs fois par jour, flottant sur le dos, pour un total d'une heure de sommeil par jour. Cette capacité à se reposer, même brièvement, tout en restant en mouvement, est une prouesse qui témoigne d'une adaptation exceptionnelle à des conditions extrêmes. Selon Rémy Hurdiel, un des grands spécialistes de la gestion du sommeil dans les sports extrêmes, il est important de faire des pauses parce qu'à partir du troisième jour "on plonge dans l'inconnu", car "notre cerveau ne peut plus réagir comme on le fait quand on est bien reposé".
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Les Épreuves Physiques et Mentales d'une Traversée Inédite
La performance de Noam Yaron n’a pas été sans son lot de souffrances et de défis, tant physiques que psychologiques. Après cinq jours et quatre nuits de nage non-stop (il faisait de mini-siestes allongé sur le dos), le corps et la tête ont dit « basta ». La quatrième nuit a été compliquée pour Noam en raison de la fatigue, des hallucinations, du froid et des brûlures, et à cause de l’impact du sel sur le corps. Le cinquième jour, Noam a commencé à subir les conséquences du manque de sommeil et était de moins en moins concentré. Il perdait le fil de la réalité, ne comprenait plus qu’il devait nager.
Après 48 heures sans sommeil véritable, Noam a vu sa ligne d’eau se transformer en serpent, son bateau en château, la Méditerranée en marais. Il se croyait parfois hors de l’eau, disqualifié, ou dans un jardin imaginaire. Il a même vu défiler des ombres étranges comme dans Le Voyage de Chihiro. Le défi a été de conjuguer l’avancée avec l’inconnu : il ne savait jamais quelle hallucination allait apparaître ensuite. C’était complètement imprévisible, mais, étrangement, rien ne l’a fait peur, rien n’était terrifiant, rien n’a provoqué d’angoisse. Beaucoup de nageurs racontent avoir vu des requins attaquer ou se sont vus mourir. Pour Noam, ça n’a pas été le cas : c’était plutôt déstabilisant et, d’une certaine façon, divertissant. Vers la fin de son périple, Noam a commencé à entendre des voix, comme s'il entendait le paradis et qu'il se voyait mourir. C'est là que l’équipe a décidé : « Ok, stop, on te sort de l’eau. »
Au-delà des hallucinations, les conséquences physiques ont été dévastatrices. Dire qu’il a mis sa vie en danger n’est pas exagéré, lorsqu’il raconte sa traversée exclusivement dans l’eau. À l’approche de Monaco, la fatigue, le sel et les frottements ont transformé ses aisselles en plaies béantes, ouvertes et refermées à chaque mouvement de bras - environ 200 000 au total. Ses lèvres, sa bouche, ses poumons, sa peau, étaient trop abîmés par le sel marin. Des brûlures profondes ont même touché 15 % de son corps. On l’a placé d’urgence sur le bateau, on lui a retiré la combinaison, et on a découvert l’ampleur des dégâts : environ 15 % de son corps brûlé au deuxième degré. Ce niveau de dégradation physique, notamment les brûlures causées par le sel, est une illustration directe des contraintes extrêmes imposées au corps humain dans un tel environnement.
Un Soutien Inconditionnel et une Récupération Héroïque
Derrière le nageur seul dans l’eau, c’est une armée de cinquante personnes qui a en effet œuvré : skippers, météorologues, scientifiques, médecins, coupeuses de feu pour soulager ses brûlures. Deux bateaux suivaient la progression, adaptant les arrêts, ravitaillements et soins. L'équipe, rompue à ces scénarios, le ramenait sans cesse à la réalité. Noam a été pris en charge par une équipe médicale et hospitalisé. Il respire, il parle, il est à l’hôpital, et allait devoir être suivi médicalement pendant quelques jours. Placé en réanimation au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG) à cause de ses blessures, il a reçu des soins intensifs pour éviter des cicatrices importantes et échapper à des greffes.
Deux jours plus tard, ses poumons étaient intacts et ses plaies cicatrisaient plus vite que prévu, ce qui s’explique, selon lui, par le fait qu’il prend extrêmement soin de son corps toute l’année, ainsi que par ses vingt années de natation. Sorti de l’eau à deux kilomètres de la côte monégasque, Noam Yaron a lui aussi donné de ses nouvelles sur Instagram : « Après une centaine d’heures de nage, j’ai dû sortir de l’eau à seulement deux kilomètres de mon objectif final. Mais je suis bien pris en charge par des médecins. Je suis allé au bout de mes forces pour la nature. » Malgré les titres de certains médias qui parlaient d’« abandon » à deux kilomètres du but, les milliers de messages reçus sur les réseaux ont vite inversé la perception. Pour l’équipe et pour Noam, le constat est limpide : le défi est réussi haut la main. C’est aussi l’avis de ce Suisse de 28 ans, comme il l’a confié à son équipe, lui qui se définit comme un « éco-sportif ».
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L'incident le plus fou mais aussi le plus effrayant, comme l’a raconté Noam, fut cette rencontre inattendue : « J'étais en train de nager, tranquillement, la première nuit, encore zéro hallucination et puis tout à coup j'ai reçu un coup au niveau du ventre, et j'ai vu une queue, et je me suis dit, ça y est, c'est un requin, mon heure est arrivée, c'est fini. J'ai crié, j'ai dit à l'équipage, qu'est-ce qui se passe, il y a un requin ? Et deux secondes plus tard, c'est un bébé dauphin. C'était juste incroyable, un bébé dauphin qui devait venir de naître, il était vraiment tout petit, et pense qu'il a dû s'égarer, perdre ses parents, ou juste venir s'amuser un petit moment avec moi, ou essayer de m'adopter peut-être ? » Noam Yaron n'oubliera jamais ce bébé dauphin, ni les milliers de poissons, les milliers de méduses, et les déchets plastiques, qu'il a croisés durant cette traversée.
Au-delà de Calvi-Monaco : Les Exploits Passés et Futurs de Noam Yaron
Noam Yaron n’en est pas à son coup d’essai. Chez lui, en Suisse, il avait commencé par traverser les 80 kilomètres du lac Léman à la nage en 2021, avant de nager 188 kilomètres en 11 jours, lors de la traversée des cinq plus grands lacs du pays, un an plus tard. En 2023, sa polyvalence l’avait amené à se lancer dans un triathlon géant de l’Est à l’Ouest de la confédération helvétique, avec plus de 750 kilomètres à parcourir et 13 000 mètres de dénivelés positifs. Ces expériences antérieures ont forgé sa capacité d'endurance et sa résilience mentale. Aujourd'hui, fier de son exploit, il va en faire un documentaire, écrire un livre, puis s'engager peut-être pour d'autres causes, plus sociales, car ce qu'il aime par-dessus tout, c'est un monde juste qu'il veut changer pour le meilleur.
Stève Stievenart, "Le Phoque" : Dormir comme dans un Lit en Pleine Mer
Noam Yaron n'est pas le seul à explorer les limites du sommeil en milieu aquatique. Stève Stievenart, nageur de l'extrême habitant à Wimereux (Pas-de-Calais), surnommé « Le Phoque », a réalisé un autre exploit singulier : il dort dans l’eau comme dans un lit. Le Wimereusien âgé de 46 ans est le premier homme à accomplir cet exploit insolite. « Dormir dans l’eau, ça peut vous paraître un peu irrationnel mais c’est ce que j’expérimente depuis plusieurs années à différents endroits de la planète. J’arrive aujourd’hui à dormir une nuit complète dans l’eau comme vous vous dormez dans votre lit », confie-t-il dans son ouvrage "Stève le phoque, le destin exceptionnel d’un homme sauvé par la mer", publié en 2023.
Stève Stievenart parvient à développer une « nouvelle méthode de récupération » dans des sources naturelles dont l’eau a une température proche de celle de l’homme, c’est-à-dire, proche de 37 degrés. Il explique cette capacité par une mémoire cellulaire : « Je n’ai rien inventé, nous avons tous débuté notre vie dans le liquide amniotique de notre maman, nos cellules en ont la mémoire. » Cependant, il met en garde contre la reproduction de cette expérience à la maison, soulignant qu'il est très bien entouré et que son expérience fait l’objet d’une étude. Son équipe le surveille et compare les données mesurées dans son lit, qualifiant cette approche de « révolutionnaire ». Ses exploits passés incluent la traversée de la Manche à la nage, ou la double Triple couronne bouclée en aller-retour, et il prépare déjà son prochain défi : nager 50h non-stop. Ces témoignages humains soulignent l'ingéniosité et l'extraordinaire plasticité du corps et de l'esprit face aux exigences de l'endurance aquatique.
Le Sommeil en Mouvement : Une Stratégie Évolutive chez les Animaux Marins
Dormir en nageant n’est pas une curiosité exclusivement humaine ; c'est une réponse directe et millénaire aux contraintes de l’environnement marin pour de nombreuses espèces. Dans l’océan, le sommeil n’a souvent rien d’un moment immobile. Pour certaines espèces, continuer à avancer est une nécessité absolue : respirer, éviter les prédateurs, maintenir la flottabilité ou accompagner un jeune encore vulnérable. Ce repos en mouvement n’a rien d’un caprice biologique : c’est une adaptation évolutive à un environnement où s’arrêter peut coûter la vie.
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Requins : Nageurs Obligés et Dormeurs Immobiles
Contrairement aux images véhiculées par la culture populaire, seule une minorité de requins doit absolument nager pour survivre. Les espèces dites nageurs obligés, comme le requin mako, le requin-pèlerin, le grand requin marteau halicorne ou encore certains requins taupes, dépendent du flux d’eau traversant leurs branchies pour s’oxygéner. Chez eux, le « sommeil » correspond à une phase de ralentissement général, une nage plus linéaire et une réactivité affaiblie. Ils ne s'arrêtent jamais complètement. À l’inverse, beaucoup de requins benthiques, comme les requins-nourrices ou les requins de récifs, peuvent dormir immobiles en pompant l’eau grâce à leurs muscles buccaux, ce qui leur permet de se reposer au fond sans risque d'asphyxie.
Dauphins : Un Cerveau Qui Alterne pour ne Jamais Perdre le Contrôle
Les dauphins maîtrisent l’un des phénomènes les plus fascinants du monde animal : le sommeil uni-hémisphérique. Ce mécanisme permet à une moitié du cerveau de s’endormir pendant que l’autre reste active. Cette alternance est cruciale, car elle permet de maintenir une nage lente, de remonter respirer volontairement (les dauphins ont une respiration consciente) et de rester attentifs aux mouvements du groupe ou à la présence de prédateurs. Cette alternance peut durer plusieurs heures, avec de longues dérives contrôlées, optimisant ainsi leur récupération sans compromettre leur survie ou leur cohésion sociale.
Baleines à Bosse : Un Sommeil Fragmenté, Souvent Près de la Surface
Chez les baleines à bosse et d’autres grands cétacés, le sommeil est court, irrégulier et très fragmenté. Elles alternent des phases brèves, parfois quelques minutes seulement, de flottement quasi immobile et de nage lente à faible profondeur. Ce comportement leur permet de conserver le contrôle de leur respiration volontaire, essentielle pour leur survie, mais aussi de suivre des routes migratoires qui peuvent s’étendre sur des milliers de kilomètres. Le fait de rester près de la surface facilite également l'accès à l'air sans une dépense énergétique excessive.
Tortues Marines : Un Repos Qui Dépend du Voyage et de l’Espèce
Les tortues marines ont une stratégie de sommeil très diversifiée, qui s'adapte à leur environnement et à leurs besoins. En pleine migration, elles alternent des phases de nage douce et des moments où elles se laissent porter par les courants, limitant leur dépense énergétique tout en conservant une trajectoire générale. Cette optimisation énergétique est vitale pour des voyages de longue distance. Les tortues vertes, par exemple, privilégient des zones rocheuses pour se caler sous un relief où elles peuvent s’assoupir plusieurs heures, trouvant un abri sécurisé. En revanche, les tortues luths, mieux adaptées aux grandes profondeurs, descendent dans la colonne d’eau avant de remonter lentement pour respirer, utilisant la pression de l'eau pour un repos plus profond et moins vulnérable aux prédateurs de surface.
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