Introduction
La pièce de théâtre "Les Filles Pêchées" de Cécile Cayrel met en lumière une page sombre et méconnue de l'histoire contemporaine : le sort des jeunes filles jugées "mauvaises graines" et enfermées dans des maisons de redressement. Ces institutions, telles que le couvent Saint-Cyr à Rennes, étaient destinées à "corriger" les filles considérées comme déviantes par rapport aux normes patriarcales de leur époque. À travers les récits poignants de Gisèle, Madeleine et Anne, Cayrel dénonce les injustices subies par ces femmes et explore les thèmes de la liberté, de la place des femmes dans la société et de la résistance à l'oppression.
Les "Mauvaises Graines" : Transgression et Enfermement
Au XIXe et XXe siècles, les filles et jeunes femmes qui ne se conformaient pas aux attentes sociales étaient rapidement étiquetées comme "mauvaises filles". Vagabondes, hystériques, voleuses ou simplement suspectées de fréquenter des lieux publics ou des garçons, elles étaient accusées de transgresser les normes de genre et envoyées dans des maisons de correction.
Cécile Cayrel se penche sur le cas du couvent Saint-Cyr, à Rennes, dédié dès 1810 au recueil des « orphelines et préservées » d’un côté, au redressement des « pupilles indisciplinées et enfants anormales » de l’autre.
Les récits de Gisèle, Madeleine et Anne illustrent la dure réalité de ces jeunes filles. Gisèle, née en 1865, est battue par son père alcoolique et sa mère pour avoir critiqué leur situation financière. Madeleine, née en 1843, est arrêtée pour "mendicité déguisée" alors qu'elle vend des fleurs pour éviter son beau-père. Anne, née en 1935, est dénoncée pour vol et tombe enceinte d'un homme qui l'abandonne.
Au tribunal, ces jeunes filles n'ont aucune défense et sont soumises à la loi du silence. Le juge, imbu de son pouvoir, se considère comme le garant de l'ordre patriarcal et n'hésite pas à les envoyer en maison de correction, même sans motif valable.
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La Vie au Couvent : Entre Travail Forcé et Rêves de Liberté
Une fois enfermées à Saint-Cyr, les filles sont soumises à un régime strict et répétitif. Leurs journées sont rythmées par les exercices religieux et le travail forcé : couture, blanchisserie, nettoyage. Elles fabriquent des chemises, des bonnets et nettoient les uniformes des soldats. Sœur Marie-Emmanuelle se réjouit de cette organisation où "tout le monde travaille" et où les filles donnent leur temps "pour la communauté".
Malgré la dureté de leur quotidien, les filles rêvent de liberté. Elles aspirent à franchir les murs du couvent, à s'enfuir et à vivre les vies qu'elles désirent. Pour réprimer ces aspirations, les sœurs recourent au cachot, à l'isolement et au pain sec.
Anne, brisée par l'enfermement, sombre dans la folie et est envoyée à l'hôpital psychiatrique. Elle rêvait pourtant de devenir coiffeuse ou couturière, de tomber amoureuse et de fonder une famille. Mais son rêve est brisé par un système qui la considère comme une "folle".
Gisèle, quant à elle, quitte Saint-Cyr à 21 ans et épouse un ouvrier agricole. Elle reconnaît que son passage au couvent a conditionné toute sa vie. Madeleine, enfin, ne quitte jamais Saint-Cyr et devient "sœur parmi les sœurs". Elle trouve la paix dans une communauté rassurante, loin des hommes qui lui font peur.
Un Système Patriarcal Oppressant
"Les Filles Pêchées" dénoncent un système patriarcal qui nie aux femmes le droit à l'autonomie et à la liberté. Au XIXe siècle, les femmes sont considérées comme des êtres inférieurs, soumises à l'autorité de leur père puis de leur mari. Elles n'ont pas le droit d'étudier, de travailler, de signer un contrat ou de voter. Leur rôle se limite à la procréation et aux tâches ménagères.
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La pièce met en évidence les injonctions normatives et paradoxales auxquelles sont soumises les femmes. La maison, censée être "l'endroit où nous sommes les maîtresses", se révèle être un lieu de travail acharné et sans reconnaissance. Les femmes doivent faire preuve de "poigne" pour accomplir les tâches ménagères et élever les enfants.
Les filles enfermées à Saint-Cyr sont victimes de cette oppression. Elles sont punies pour avoir transgressé les normes sociales et privées de leur liberté. Leur passage au couvent les marque à jamais et les empêche de réaliser leurs rêves.
Résonances Contemporaines et Luttes pour la Liberté
"Les Filles Pêchées" résonnent avec les luttes contemporaines pour les droits des femmes. La pièce rappelle que les inégalités de genre persistent et que les femmes sont toujours confrontées à des injonctions normatives et à des violences sexistes.
L'autrice explore ici la question de l’enfermement physique mais aussi celui plus invisible qui réside dans la condition même des filles et des femmes. L’écho avec la société actuelle résonne dans les injonctions de genre, dans les aspirations et revendications à la liberté, au droit de choisir.
La pièce célèbre également la résistance des femmes à l'oppression. Les filles enfermées à Saint-Cyr rêvent de liberté et refusent de se laisser briser. Leur révolte fait écho aux combats des militantes pour les droits des femmes, qui se battent pour l'égalité, la liberté et le droit de choisir.
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En 1947, elles grimpent sur le toit de la maison d’arrêt de Fresnes et elles crient Liberté ! » Les filles penchées, elles en ont marre et hurlent leur ras-le-bol. Choisir son métier, son partenaire, sa sexualité. Trainer dans l’espace public, danser, chanter, s’amuser. Être mère ou non. Décider du moment de l’être, décider avec qui. Et puis « dire merde, merde, merde, merde, merde ! »