Gô Nagai, né en 1945 sous le nom de Kyoshi Nagai, est un mangaka dont l'influence sur la culture populaire japonaise, et au-delà, est monumentale. Enfant du Japon d'après-guerre, il fut profondément marqué par les cicatrices béantes de son pays et par la montée en puissance des nouvelles technologies de l'époque. Le déménagement de sa famille à Tokyo lui a permis de découvrir la culture moderne, lui offrant un accès simplifié aux mangas et surtout au cinéma. Celui qui deviendra artiste dévorait alors des centaines de films vus par an, se considérant comme un otaku avant que le terme ne se popularise. Il approfondit sa culture et tombe sous le charme des travaux de Mitsuteru Yokoyama et Sampei Shirato. Dès son plus jeune âge, Gô Nagai aspire à devenir mangaka après avoir lu avec fascination le manga d’Osamu Tezuka, Lost World.
Le parcours scolaire de Gô Nagai l'a mené à obtenir l’équivalent du baccalauréat en mars 1964, au lycée communal de Itabashi à Tôkyô. Son entrée dans le monde professionnel du manga s'est concrétisée en septembre 1965, lorsqu'il est devenu l’assistant de Shôtarô Ishimori, connu aujourd’hui sous le nom d'Ishinomori. Après quelques années folles où il a résisté à l’incroyable pression inhérente à son métier, là où de nombreux collègues abandonnaient, Go Nagai a vu sa première œuvre, Meakashi Polikichi, publiée en 1967 dans le numéro de novembre du magazine Bokura (Kôdansha). Cette œuvre était une comédie sur les aventures d’un policier à l’époque des samouraïs, annonçant déjà une polyvalence thématique.
Les Débuts Révolutionnaires et la Rupture des Codes : Harenchi Gakuen
L'année 1968 marque un tournant majeur avec le succès retentissant de Harenchi Gakuen (L’école impudique en français) dans le magazine Shônen Jump (Shûeisha). Ce manga est devenu un véritable phénomène de société qui a révolutionné la perception de l’industrie du manga. Avec Harenchi, Gô Nagai a participé au lancement du désormais célèbre Weekly Shonen Jump, un magazine qui verrait plus tard Dragon Ball et One Piece bercer de nombreux enfants. Harenchi Gakuen était une histoire érotico-comique située dans une école et a propulsé l'artiste sur le devant de la scène dans le genre Ecchi, pour lequel il s'est fait un nom au Japon. Fort logiquement, Gô Nagai s'est heurté à la censure, mais n’a pas abandonné sa vision originale, affirmant son approche audacieuse et transgressive.
L'année suivante, en 1969, il frappe un grand coup avec La Famille Abashiri. Ce manga met en avant une héroïne, nommée Kikunosuke, ce qui était avant-gardiste dans un shonen, le genre roi du manga qui cible les jeunes garçons. Les séries de Go Nagai ont en leur temps provoqué les foudres des associations familiales de protection de l’enfance et des mœurs, à l’image de la Parental and Teacher Association, qui a tenté de faire censurer La Famille Abashiri, puis plus tard Violence Jack, à cause de la brutalité et de l’aspect sanglant du récit. Ces premières œuvres ont posé les bases d'une carrière marquée par l'innovation et la controverse, faisant de Nagai un auteur qui n'a jamais hésité à défier les conventions et à explorer des thèmes tabous.
L'Exploration des Genres : De la Femme Forte aux Robots Géants
Si Go Nagai va explorer d’autres pistes créatives avec l’arrivée d’une nouvelle décennie, il reste capable de produire simultanément plusieurs œuvres. On le verra ainsi travailler encore sur la thématique de la femme forte, notamment avec Cutey Honey (1973), alias Cherry Miel en France, qui met en scène une androïde féminin. Le manga présente les aventures d’une ninja portant une cagoule et des bottes rouges, utilisant un nunchaku. Mais l'aspect le plus frappant est qu'elle ne porte littéralement pas d’habits, défiant les normes de l'époque. Elle défend des camarades filles qui sont maltraitées dans leur lycée, où si elles n’obtiennent pas un 19/20, elles subissent des sévices, soulignant une critique sociale sous-jacente. Cutey Honey, dont les versions animées ont vu le jour dès 1972, est l'androïde sexy qui combat un gang redoutable, illustrant la prédilection de Nagai pour les personnages féminins à la fois puissants et ambigus, souvent dévêtus.
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Gô Nagai a une autre contribution majeure à la pop culture : il a défini un des genres les plus prisés des otaku, celui des robots géants et surtout des mechas. Si Osamu Tezuka est considéré comme le père du robot avec l'androïde Astro Boy, c'est Go Nagai qui, avec Mazinger Z (1972), a véritablement repoussé les limites existant jusqu’alors dans les mangas sur les robots. Mazinger Z fut un coup de poing à la figure des lecteurs. C’est l’œuvre qui a tout changé en inspirant tout un pan de la pop culture. Le concept est simple : un scientifique a créé un robot géant pour empêcher la conquête du monde par un de ses collègues fou. C’est son petit-fils qui va devoir piloter cette machine géante nommée Mazinger Z. La saga Mazinger est une œuvre commerciale à succès qui met en scène un robot géant piloté par un homme. À la fin de la série, le méchant est vaincu, mais une nouvelle menace fait son apparition et parvient même à détruire Mazinger Z. Fort heureusement, un nouveau robot géant, Great Mazinger, va permettre de reprendre la lutte dans une nouvelle série, suivis par UFO Robot Grendizer (Goldorak), ce dernier sortant trois ans plus tard en Europe, marquant ainsi le début d’une renommée internationale.
Go Nagai va proposer avec Getter Robo (1974) une autre grande saga sur le même thème. Le concept est légèrement différent cette fois, puisque le héros solitaire laisse place à un trio d’adolescents pilotant chacun leur robot géant (Getter-1, Getter-2 et Getter-3). L’objectif est ici d’explorer l’espace et de devenir par la même occasion la ligne de défense de la Terre. Ces œuvres ont non seulement diverti des millions de lecteurs et de téléspectateurs, mais ont également établi des conventions narratives et visuelles qui continuent d'influencer les créateurs du genre.
Le Côté Sombre : Démons, Horreur Corporelle et la Condition Humaine
La fascination de Go Nagai pour le surnaturel est une constante dans son œuvre. Très jeune, il est rapidement fasciné par tout ce qui touche au surnaturel. Visions cauchemardesques, rêves étranges… autant de phénomènes qui touchent très jeune cet artiste et vont développer son imagination. Les monstres le fascinent, au point d’envahir sa vie. Nagai a reconnu avoir été pris de visions et de rêves troublants - voire de malaises - à chaque fois qu’il s’est investi dans un manga de démons. Ce n'est donc pas un hasard si en 1971, avec Mao Dante, il défriche un nouveau genre, celui des affaires démoniaques, en référence à La Divine Comédie. L’histoire mélange démons, cultes satanistes et meurtres. Un jeune héros apprend l’existence de démons et le fait que ces derniers vont se réveiller pour reprendre le contrôle de la Terre. Son propre père a été la victime de ces êtres cherchant à se libérer de leur prison. Nommé Akira, un prénom important dans la pop culture japonaise, il va sacrifier une part de son humanité pour devenir démon et être assez puissant pour protéger le monde.
Devilman : Un Chef-d'œuvre de l'Horreur et du Commentaire Social
Cette thématique atteint son apogée en 1972 avec Devilman, l'œuvre maîtresse de Nagai, dont les versions animées sont sorties à la télévision la même année, tout comme Cutie Honey. L’œuvre dont il est question est parue entre 1972 et 1973 dans le Weekly Shonen Magazine, un magazine de prépublication de la maison d’édition Kodansha, et met en scène des personnages dotés de capacités surnaturelles. Elle a par la suite été reprise en cinq volumes chez le même éditeur. En France, le manga a connu deux publications, l’une en 1999 par Dynamic Visions et l’autre en 2015 par Black Box. Le manga a été adapté à de nombreuses reprises en série d’animation, en OAV, ainsi qu’au cinéma, avec de l’animation, mais aussi en live-action.
L'histoire est celle d'un homme qui fusionne avec un démon pour combattre les créatures qui veulent prendre possession de notre planète, qu'elles occupaient autrefois. Devilman est une œuvre noire et violente, absolument culte au Japon et rééditée un grand nombre de fois. « Les démons, anciens habitants de la Terre, se sont réveillés de leur sommeil millénaire afin de reprendre possession de la planète, exterminant la race humaine. Ryô Asuka est convaincu que l’unique moyen de combattre cette menace est de mélanger son propre corps avec un de ces êtres diaboliques afin d’assimiler ses pouvoirs. Dans ce but, il se sert alors du jeune Akira Fudô. Voici donc l’histoire d’un adolescent obligé de lutter contre les violences et les souffrances. Voici Devilman ! »
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Devilman est publié dans les années 1970 au Japon, alors que le pays se trouve en pleine reconstruction, profondément marqué par les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale, avec l’explosion des bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Go Nagai est ainsi profondément marqué par ces événements et déclare que Devilman est un manga anti-guerre. Il écrit ainsi « Il n’y a pas de justice dans la guerre, dans aucune guerre que ce soit, pas plus qu’il n’y a de justification à ce qu’un être humain en tue un autre. » Ce contexte historique imprègne le récit d'une profondeur et d'une résonance particulières, en faisant une allégorie de la violence humaine et de ses conséquences dévastatrices.
Devilman paraît à une époque où le Japon se montre très conservateur dans les mœurs, avec une vision très genrée des comportements et des rôles sociaux. Devilman secoue donc le public de l’époque à travers ses personnages qui remettent en question les stéréotypes de genre et montrent la libération sexuelle alors à l’œuvre dans le monde, notamment à travers le personnage de Miki, petite amie du héros, Akira. Cette dernière se défend seule contre des voyous et remet son comportement lâche en question, montre explicitement son désir pour lui dans plusieurs de ses répliques. Miki apparaît donc libérée sexuellement, ce qui contribue à la manière dont l’œuvre est perçue par une partie du public. Go Nagai aborde par ailleurs la question de la sexualité, d’abord à travers le personnage de Miki, mais aussi celle de l’homosexualité à travers le personnage de Ryô, démontrant une avant-gardisme et une audace remarquables pour l'époque.
Esthétique et Techniques Narratives dans Devilman
Le dessin de Devilman peut paraître vieilli aujourd’hui, puisque les codes graphiques du manga ont changé depuis les années 1970. Ainsi, la rondeur du trait confère un aspect presque cartoonesque au manga, et témoigne de l’influence d’Osamu Tezuka. Cette scène de dialogue entre le personnage principal, Akira Fudô et Miki Makimura, sa petite amie, permet de caractériser les personnages, à travers leurs discours, mais aussi leurs expressions faciales. Akira apparaît ainsi d’abord comme un jeune homme plutôt plaintif, mal à l’aise avec son corps, tandis que Miki se montre plutôt moqueuse et cherche à le faire réagir. Le trait de Go Nagai donne par ailleurs à voir toute la monstruosité des démons, dans leur apparence comme dans leurs actes, de même que celle des humains, qui sont conduits à commettre des exactions sanglantes.
À ce titre, les designs des démons, qui résultent d’hybridations entre plusieurs formes de vie et de déformations des corps humains qu’ils occupent, font la part belle (ou atroce, c’est selon) au Body Horror, et ce dès les premières confrontations d’Akira avec des démons. Pour rappel, le Body Horror est un registre de l’horreur qui montre des corps déformés, mutés, mutilés, de façon violente et explicite, pour susciter la terreur chez le lecteur ou le spectateur. La pleine page de droite montre la carapace de Jinmen, parsemée de visages de ses victimes souffrance, ce qui souligne le sadisme des démons, qui aiment particulièrement torturer les humains. Le manga use encore une fois du Body Horror, avec des êtres humains réduits à leur simple visage, pour témoigner de la violence des démons. La réification, c’est-à-dire la transformation d’êtres humains en objets, opérée par ce processus, témoigne aussi de la manière dont les démons voient les humains, des proies qu’il est amusant de faire souffrir.
Les planches de Devilman ne comportent souvent aucun texte, les onomatopées mises à part. Tout passe par le dessin. Ainsi, la terreur que ressentent les personnages qui observent la métamorphose est transcrite par des plans très rapprochés sur leurs visages, accentués par des fonds unis pour Akira et Ryô, et des emanata, c’est-à-dire des lignes et des spirales qui soulignent leurs émotions. On remarque que le découpage minimise les visages humains, puisqu’ils se trouvent sur des cases minuscules, comme écrasés par le corps du démon. La première planche repose sur un système de plans rapprochés sur des parties précises du corps qui le montrent avant et après la mutation, qui s’accélère avec la division du bras. La transformation se termine par un plan large qui montre la créature dans toute sa monstruosité, accentuée là encore par des emanata qui attirent l’œil du lecteur. Go Nagai mobilise le Body Horror et le grotesque, puisque des parties a priori inoffensives du corps humain, telles que les yeux, la poitrine ou les bras, deviennent monstrueuses, par la déformation, l’extension, ou l’ajout de caractéristiques, les faisant sortir de l’ordinaire et du naturel pour basculer dans le surnaturel horrifique.
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La Dimension Lovecraftienne et la Monstrosité Humaine
Devilman met en scène le personnage d’Akira Fudô, au départ un adolescent timide et plutôt lâche, sauvé par son ami Ryô Asuka d’une bande de voyous qui l’agressaient alors qu’il se trouvait avec sa petite amie, Miki Makimura, qui se montre d’ailleurs plus courageuse que lui face à eux. Ryô emmène Akira avec lui dans la demeure de son père, archéologue de renom, et lui révèle l’existence des démons, une forme de vie extrêmement ancienne ayant précédé l’humanité et ayant momentanément disparu, gelée pendant l’ère glaciaire, mais sur le point de revenir à la vie et de reprendre la Terre aux humains. Cette révélation confère un aspect lovecraftien au récit, puisque les démons sont une espèce antérieure à l’humanité et incarnent alors un mal ancien auquel elle ne peut faire face, parce qu’il la dépasse complètement et la laisse démunie. Cet aspect lovecraftien s’observe par ailleurs dans la place des démons dans l’histoire de l’univers et de la culture de l’espèce humaine, qui prend conscience que ses contes et légendes sont dotés d’une part de vérité. Les démons sont ainsi une horreur certes cosmique dans leur origine, mais aussi et surtout physique, puisqu’ils sont le support d’une forme de Body Horror.
Par ailleurs, les démons apparaissent incompréhensibles pour la science des humains, qui ne parvient pas à expliquer leur anatomie ni la manière dont ils assimilent différentes formes de vie. L’humanité doit alors se confronter à ses propres mythes, qu’elle ne peut comprendre par le biais de la science, en étant presque totalement démunie. Elle ne dispose alors que du pouvoir de Devilman, qui a sacrifié son corps et une partie de son humanité pour lui venir en aide et tenter de la sauver des démons, mais aussi d’elle-même. Cependant, le manga de Go Nagai se distingue de l’œuvre de Lovecraft par le fait que les humains de Devilman luttent contre les démons, à travers Akira Fudô. En effet, Akira a une identité secrète, puisqu’il est Devilman lorsqu’il affronte les démons. Son nom renvoie à plusieurs figures des comics de super-héros, telles que Batman, Superman, mais aussi et surtout Spiderman, puisqu’il est un avant-être humain qui doit devenir un héros pour protéger ses proches et l’humanité, et non un héros qui doit vivre une vie humaine. Akira n’a pas véritablement choisi de devenir Devilman, ce sont les circonstances qui ont fait de lui un héros pour l’humanité.
Cependant, il ne constitue pas une figure providentielle, puisqu’il rencontre des difficultés, d’abord liées au nombre de démons et à leur puissance, qu’il ne peut facilement contenir seul, mais aussi à l’humanité elle-même. Cette dernière constitue des groupes armés chargés de traquer les démons, qui exécutent des individus sur la base de simples soupçons. Au-delà des affrontements entre Akira et les démons, Devilman met en lumière les démons intérieurs de l’humanité. Ces dérives sécuritaires liées au terrorisme sont à rattacher à l’intolérance qui gangrène l’humanité, puisque tous se soupçonnent d’être des démons et se rejettent au lieu de faire preuve de solidarité, ainsi qu’aux violences policières perpétrées sur des individus qui sont seulement soupçonnés de commettre des crimes et qui sont en réalité innocents. Sans rentrer dans les détails, la dernière partie du manga comporte de véritables chasses à l’homme, de la torture, des exécutions publiques, et même des profanations de cadavres. Toute la violence des humains, de la même manière que celle des démons, transparaît dans le trait de Go Nagai, qui montre leurs crimes dans toute leur atrocité. Devilman montre alors que les humains peuvent se révéler aussi monstrueux que les démons, parce qu’elle légitime ses crimes en les faisant passer pour la traque d’un ennemi intérieur à abattre pour préserver la société.
Autres Œuvres D'Horreur et de Science-Fiction
Go Nagai reviendra au genre démoniaque avec le manga Susano-O (1979) qui met en scène un jeune héros acquérant des pouvoirs pour empêcher la résurrection de la divinité Susano. Cette œuvre lui vaudra de remporter en 1980 la 4e édition du Kôdansha Manga Award, reconnaissance de sa maîtrise narrative et artistique.
Dans un registre différent, Go Nagai a également produit Violence Jack (1973), une série très longue qui laisse libre cours aux pulsions et fantasmes les plus malsains et sadiques de l’auteur. Le titre aura manifestement inspiré Ken le Survivant et on trouve nombre de clins d’œil à d’autres séries de Nagai dans ce pavé de l’horreur et de la violence. Cette œuvre présente un futur sans espoir où vit un justicier qui fait penser à Mad Max. Violence Jack, tout comme La Famille Abashiri, fut l'objet de tentatives de censure par la Parental and Teacher Association en raison de sa brutalité et de son aspect sanglant.
Go Nagai n’a pas limité ses influences à la culture japonaise. Il apprécie le mélange des genres et propose avec Oni (1970) puis Shutendoji (1976) une association entre les mythes japonais et la science-fiction, démontrant une ouverture sur le monde et une volonté constante d'innover.
Au-delà du Manga : Animation, Stratégie Commerciale et Portée Globale
Telle Osamu Tezuka, dieu du manga, l’artiste ne s’est pas limité aux planches à dessin. Lui aussi a très rapidement compris l’intérêt de s’allier aux autres médias, notamment l’animation, pour développer ses nombreux univers et toucher un plus large public. Alors que Tezuka a pris en main les adaptations animées de ses œuvres pour des raisons artistiques, défrichant un nouveau média, Go Nagai comprend dès le départ l’intérêt du public pour les dessins animés, genre déjà établi alors que sa carrière décolle. C’est donc en 1969 que l’artiste fonde Dynamic Productions, une chose assez rare à l’époque, une société associée à la Toei, mastodonte de l’animation. L’entreprise existe encore actuellement et gère les œuvres du mangaka. Go Nagai n’a jamais été attaché à un seul éditeur et est souvent invité pour des projets spéciaux d’un seul tome. Il n’hésite pas à collaborer avec des nouveaux partenaires pour proposer des projets inédits.
Le coup de génie de Nagai est d’avoir, dès Devilman, inauguré une production simultanée entre manga et anime. L’auteur en a bien conscience et lance en 1974 Dynamic Planning, une filiale de Dynamic Production. Ce studio d’animation va générer ses propres productions et viser dès 1976 le marché international, faisant, comme vu plus haut, la réputation de l’artiste à travers le monde. En lançant sa société Popy, qui sera par la suite intégrée à Bandai, Go Nagai est conscient que de son travail découle des produits tout aussi populaires. Art et business se confondent, on peut dire que c’est une machine à fric qui participe à la vitalité de toute une industrie. Si Go Nagai est aussi considéré au Japon, c’est parce qu’il a su développer ses idées au-delà du manga.
Initialement, de fortes tensions sont nées entre le maître et la Tôei Animation, qui gérait les adaptations TV de son œuvre, dans la deuxième partie des années 70. Concernant l’édition de ses mangas, des problèmes complexes sur leur exploitation à l’étranger ont été aussi légion pendant longtemps. En France, des essais furent tentés, mais que ce soient les mangas ou les vidéos, les éditions de ses titres n’ont jamais été disponibles bien longtemps dans les années 90 et 2000. L’affaire des DVD français de Goldorak en 2005 a défrayé la chronique et a inquiété l’auteur lui-même, soulignant les défis rencontrés pour la diffusion internationale de son œuvre. Cette boulimie de travail n’est pas possible sans l’apport de ses nombreux assistants, dont Ken Ishikawa et Gosaku Ota qui vont souvent reprendre en main des séries alors que le maître se penche sur d’autres projets.
Gô Nagai a également été un acteur institutionnel important de la science-fiction et de la fantasy japonaises. Il a rejoint le Comité des Auteurs Japonais de Science Fiction et Fantasy en 1978, dont il est devenu le président à deux reprises, de 1996 à 2002. Sa contribution à la reconnaissance de ces genres est notable. En juin 1997, la célébration de ses 30 ans de carrière a eu lieu au Tokyo Hilton International, sponsorisée précisément par le Comité des Auteurs Japonais de Science Fiction et Fantasy. Une exposition intitulée « Les 30 ans de carrière de Gô Nagai » s'est tenue à la Tokyo galerie Bunshun, dans le quartier de Ginza, offrant un aperçu rétrospectif de son immense travail. En juillet 1998, l’exposition « La fin du siècle de Gô Nagai » a été présentée au Iwaki Art Museum, et en 2000, l’exposition « Devilman Illustrations » a pris place au Shibuya Parco. La même année, il fut invité d'honneur du salon Nopoli COMICON, témoignant de sa reconnaissance internationale croissante. En 1989, Gô Nagai a même fait ses débuts en tant que réalisateur avec Gô Nagai’s Scary Zone, suivi de Zone 2 et Kûsô Kagaku Ninkyôden Dosuryu, explorant ainsi de nouvelles facettes de la création audiovisuelle.