L’exploration cinématographique des profondeurs aquatiques constitue un défi technique et narratif majeur, transformant l’eau en un théâtre d’angoisse absolue. Lorsque l’on interroge les réalisateurs Alexandre Bustillo et Julien Maury, auteurs de Livide et de Leatherface, sur la genèse de leur projet The Deep House, l’idée est venue assez simplement. Julien et moi, on adore se challenger continuellement, se pitcher des idées toujours plus folles et marcher. Ça nous permet de mieux réfléchir. C’est au grès d’une longue balade dans les rues de Paris et en arrivant à une bouche de métro avant de se quitter, qu’on a échangé sur ce qu’on aimait à savoir les films de maisons hantée, les séquences sous-marines - dans les films en général, pas forcément dans les films d’horreurs - ainsi que le milieu de la plongée. L’idée de combiner les deux est partie de là. Ça nous a paru comme une évidence. Le soir même, on trouvait le titre, The Deep House, et on écrivait le concept sur trois lignes. Puis, on a pris un plongeur dans une banque d’images. Nous l’avons collé sur une photo d’urbex pour donner une ambiance d’un homme dans un salon en rajoutant par-dessus un filtre bleu afin de donner l’impression que l’action se déroule sous l’eau. Et, avec juste cette petite feuille, on a réussi à trouver un producteur : Clément Miserez de Radar Films. Ce qui était vraiment inespéré. Tout s’est passé assez vite entre le moment où nous avons eu l’idée et le début de la production. On n’a pas galéré à brainstormer comme on peut se l’imaginer parfois pour trouver un concept unique.
Les codes du genre transposés sous l’eau
Concernant les influences, tous les films de maisons hantées (rire). C’est un sous-genre assez galvaudé le film de maison hantées, un peu usé. Il y a, bien entendu, de très bons films mais aussi pas mal de nanars. Après, c’est un genre qui ne coûte pas cher à réaliser si on le fait comme Paranormal Activity, où il suffit de poser une caméra en plan fixe et faire grincer une porte. Pour nous, c’était important de respecter les codes imposés du genre : ambiance glauque, portes qui claquent, grincements sinistres, apparitions fantomatiques. On savait que c’était des « figures » un peu galvaudées néanmoins, on savait aussi qu’en les transposant sous l’eau elles allaient redevenir un peu uniques. Il fallait montrer un spectacle au gens qu’ils connaissent déjà mais sous un prisme nouveau qui est le milieu aquatique.
Défis techniques et tournage en milieu immergé
Pour concrétiser ce projet sans recours aux effets numériques, le choix s’est porté sur le réel. Nous avons tourné dans un grand bassin. Nous ne voulions pas de fonds verts, pas d’incrustations en numérique, nous voulions un film 100% en prises de vues réelles. On a grandi avec les films des années 70/80, où les effets spéciaux étaient réels, « en dur » (latex, faux sangs, acteurs maquillés…), c’est notre culture. C’était donc notre défi : trouver un endroit où l’on puisse construire la maison et l’immerger. Nous avons donc tourné dans le plus grand bassin d’Europe, à Bruxelles, qui ouvert il y a deux ans. Le bassin fait 9 mètres de profondeur et possède un sol amovible, qui remonte comme un ascenseur, et nous permet de placer nos décors avant de l’immerger sous l’eau.
On a redécouvert notre métier. C’est notre sixième long-métrage, on pensait avoir acquis une certaine expérience, des réflexes de metteur en scène et, tout a été remis en question avec ce tournage. La manière de fabriquer un film sous l’eau est totalement inédite. On a dû avoir une préparation quasi-militaire parce que tout est beaucoup plus long, plus compliqué sous l’eau. Chaque plongée était répétée au sec, quelques jours avant, dans le décor avant son immersion puis, le jour du tournage, on répétait sur des maquettes avec des petits personnages façon Playmobil pour voir ce que les plongeurs devaient faire. Une fois dans l’eau, il fallait gérer sa densité : est-ce qu’on met du lait ? Est-ce qu’on met des particules en suspension ? Quand on a écrit le scénario, on avait des envies en fonction des pièces mais sous l’eau avec l’inertie dès qu’on ajoutait un quelconque liquide il continuait de s’éparpiller partout. On perdait alors 20 minutes avant que les particules retombent au sol. Et des soucis comme cela, il y en a des tas : déplacer un objet dans le décor, par exemple, devient un vrai défi. Habituellement, nous y allons et nous le déplaçons par nous-mêmes, ici, il fallait envoyer un plongeur qui attendait en stand-by pour le déplacer. La direction des comédiens, également, qui se faisait par micros interposés, d’autant que la plupart des prises de vues sont faites par eux puisque les caméras sont accrochées à leurs casques. Plus, la technique et le renvoi des images à la surface, tout ça faisait partie des milliers de contraintes à gérer. Cependant, ça donne un aspect unique à notre travail et au film. Une fois que ça roulait, c’était fabuleux. La magie aussi.
Direction d’acteurs et sécurité des cascades
Pour les acteurs, c’est un habile mélange des deux. Faire de la plongée demande une grande endurance. Même pour un professionnel, plonger une heure et demi/deux heures, est épuisant. On ne pouvait alors pas faire tourner nos acteurs huit-neuf heures par jour sous l’eau en continu. Surtout que Camille est novice en plongée et James occasionnellement, en loisir. Ils ont été doublés par Thibault et Justine qui sont des plongeurs professionnels, et ont encadré les comédiens, servi de conseillers techniques. C’est un film cascade. Il y avait de vrais dangers. On est aussi dans un décor réel de cinéma avec des câbles et de la machinerie partout donc, ça peut vite devenir un piège. Les assurances étaient au taquet là-dessus. Vous avez également les membres de la famille Montégnac qui sont interprétés par des apnéistes professionnels. On ne souhaitait pas de créatures numériques, pour plus de crédibilité. Très vite, on s’est posé la question de comment nous allions parvenir à ce résultat. Au départ, on voulait opter pour des animatroniques. Mais ça coûte une fortune. Puis, ce sont des technologies sensibles qui gafouillent beaucoup au sec. Sous l’eau, c’est cauchemardesque. On a vite abandonné cette option et on s’est tourné vers quelque chose de plus simple et de moins onéreux, qui était d’engager des apnéistes dont la jeune fille que vous voyez. Elle fait partie d’un club, c’est son sport hebdomadaire. Lorsque nous l’avons trouvée, ce fut une délivrance. Les parents Montégnac sont incarnés par deux yogistes et savaient contrôler leurs respirations et leurs stress. Quand ils étaient en tournage, c’était des scènes assez particulières à tourner. Il y avait un renforcement de sécurité maximale. Chaque apnéiste avait un plongeur sécu avec lui, trois médecins plongeurs, pour intervenir en cas de besoin.
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Esthétique et direction artistique subaquatique
Les seuls plans numériques sont ceux de la maison en extérieur. Nous n’avions pas l’argent pour construire la maison en extérieur parce que le film a un budget relativement petit. Aux États-Unis, ils ne réalisent pas un film comme ça en dessous de 30M de dollars, nous on l’a fait pour 5M de dollars. Ça reste une somme d’argent conséquente mais pour tourner un long-métrage de ce genre, c’est assez restreint. On aurait gaspillé tout l’argent si on avait décidé de construire l’extérieur de la maison sous l’eau. On a travaillé avec un chef décorateur Hubert Pouille, avec qui on a travaillé énormément en amont. La construction d’un tel décor est inédite et c’est pour ça qu’on a pu réussir ce film je pense. Tous les chefs de postes n’avaient jamais fait un truc pareil. Ils étaient excités, galvanisés de réaliser quelque chose qu’ils n’avaient jamais encore fait et davantage pour les décors. Hubert devait trouver des matériaux, des peintures, des vernis, des colles résistantes à l’eau, et qui rendraient bien à l’image. Car, sous l’eau, les couleurs sont différentes, la lumière n’a pas la même pénétration que dans l’air et, en fonction des ambiances colorimétriques qu’on souhaitait, il fallait éclairer en conséquence. On a fait beaucoup de tests et réalisé un petit court-métrage qu’on a tourné plusieurs mois avant, pour mettre les choses au clair sur tous ces aspects. Chaque objet qui était immergé avait une face très abîmée, avec de la mousse et l’autre était parfaitement propre. C’était pour nous le moyen de faire des choix en amont et de créer cette ambiance de maison figée dans le temps. Toujours dans l’idée de surprendre le spectateur, et ceux qui connaissent les codes du genre, on voulait faire de cette maison une entité vivante, qu’elle est sa propre conscience, sa propre volonté, conservée comme figée dans le temps par le mal. C’était donc plus surprenant d’arriver dans cette maison, sous l’eau, comme si elle avait été quittée seulement la veille par ses occupants. Ce fut notre fil conducteur. L’étrangeté viendrait ainsi de là.
Analyse de l’immersion et background des antagonistes
Le synopsis propose une approche singulière : un jeune couple américain spécialisé dans l’urbex décide d’aller explorer une maison réputée hantée qui a été ensevelie sous un lac artificiel. Alexandre Bustillo et Julien Maury ne se sont pas contentés d’une banale histoire de maison hantée. Outre cet aspect unique d’un film de maison hantée sous l’eau, les deux réalisateurs offrent surtout une immersion totale dans cet univers aquatique insaisissable et plonge ainsi le spectateur dans l’angoisse permanente d’une menace tapie dans l’ombre, prête à surgir des profondeurs marines. Bien-sûr, les deux compères reprennent certains codes du genre, mais c’est avant tout cette manière de mettre le spectateur dans la peau des plongeurs qui est véritablement saisissante. Notre place est inconfortable et les quelques jump-scares maîtrisés qui parcourent le film surprennent d’effroi. Néanmoins, une telle immersion ne serait possible sans le travail des décorateurs et des accessoiristes. C’est peut-être la plus grande réussite de The Deep House, les minutieux détails de la maison hantée. Tout est pensé pour livrer cette plongée au cœur de la peur. L’histoire de la famille Montégnac, sa tragédie et la malédiction qui l’entoure est aussi une des clés du succès du film. Trop souvent les films d’horreur ne prêtent que peu d’attention à l’écriture et aux backgrounds de leurs antagonistes. Une erreur que ne commettent pas Alexandre Bustillo et Julien Maury. En effet, l’histoire de la famille Montégnac est redoutable d’intelligence et nous est amenée progressivement, par découverte d’éléments, de façon troublante d’abord puis, frontale dans son dernier acte.
Évolution des thrillers aquatiques contemporains
À l’instar de ce travail, d’autres œuvres explorent la peur viscérale de l’eau. Depuis le 3 janvier 2024, les amateurs de frissons peuvent découvrir Night Swim, un film d’horreur à grand concept produit par James Wan et Jason Blum. Night Swim suit les mésaventures d’une famille qui emménage dans une nouvelle maison dotée d’une piscine mystérieuse. Le père, Ray Waller, interprété par Wyatt Russell, est un ancien joueur de baseball qui souffre d’une maladie dégénérative. Le film reprend le concept du court métrage, qui mettait en scène une jeune femme qui se baignait dans une piscine isolée la nuit, et qui se rendait compte qu’elle n’était pas seule. Le réalisateur Bryce McGuire a expliqué qu’il voulait explorer le thème de la peur de l’eau, qu’il partage avec beaucoup de gens. Il a également voulu créer un film qui soit à la fois divertissant et intelligent, en abordant des sujets comme la famille, le deuil, la culpabilité et la rédemption. Night Swim est classé PG-13 aux États-Unis, ce qui signifie qu’il ne contient pas de scènes trop violentes ou gores, mais qu’il mise plutôt sur l’ambiance et le suspense.
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