Le trafic de stupéfiants emprunte des voies toujours plus ingénieuses et diversifiées pour acheminer des quantités massives de drogues à travers les océans. Parmi les méthodes qui gagnent en popularité, l'utilisation de voiliers de plaisance est devenue un point d'attention majeur pour les autorités de lutte contre la drogue. Ces embarcations, d'apparence inoffensive, sont de plus en plus souvent interceptées avec des cargaisons valant des millions d'euros, révélant un phénomène croissant d'une ampleur préoccupante. Les récentes saisies effectuées tant dans l'Atlantique que dans le Pacifique témoignent de la résilience et de l'adaptation des réseaux de trafiquants, qui exploitent la discrétion et la vastitude des zones maritimes pour leurs opérations illicites.
Interceptions dans le Golfe de Gascogne : L'Affaire du "Kermorvan" et la Tentative de Sabotage
Dans la nuit du 23 au 24 mai, une opération menée par la douane française a mis en lumière l'audace des trafiquants. Pilotée à partir de la direction nationale garde-côtes des douanes de Nantes et en lien étroit avec le procureur de la République de Brest, cette intervention a vu le patrouilleur des douanes "Kermorvan", basé à Brest, réaliser une saisie significative. Au large du golfe de Gascogne, le voilier "Le Dahu", battant pavillon polonais, a été arraisonné. À son bord, les équipes du "Kermorvan" ont découvert 406 kilogrammes de cocaïne, conditionnés en 19 ballots.
L'opération a été marquée par une tentative désespérée de l'équipage pour dissimuler leur crime. Les deux membres d'équipage, dont la nationalité était en cours de vérification au moment des faits, ont en effet incendié le navire. Leur objectif était de tenter de le couler avec sa précieuse cargaison, espérant ainsi effacer les preuves de leur trafic. Cependant, l'équipe du "Kermorvan" est intervenue rapidement, parvenant à maîtriser l'incendie et à récupérer les stupéfiants avant que le voilier ne disparaisse sous les flots. Les deux individus ont été pris en charge par les autorités. Cette prise est d'autant plus remarquable qu'elle est considérée par Alban Simon, capitaine de frégate, comme "une prise aussi importante en mer dans cette zone de l'Atlantique" qui n'avait pas été réalisée "depuis près de 20 ans". Cette saisie témoigne d'une accélération du trafic de drogue vers l'Europe et la France.
Saisie Historique aux Marquises : L'Océanis 60 et ses Casi Deux Tonnes de Drogues
Mi-juillet, un contrôle douanier effectué sur un voilier de croisière en escale à Nuku Hiva, dans l'archipel des Marquises en Polynésie française, a déclenché une enquête d'envergure, aboutissant à une "saisie historique". Initialement, 900 kilogrammes de cocaïne (précisément 932,7 kg) et 180 kilogrammes de méthamphétamine (182,6 kg), surnommée localement "ice", avaient été trouvés à bord du voilier Océanis 60.
Le voilier a ensuite été rapatrié à Papeete où l'Office anti-stupéfiants (Ofast) a poursuivi les investigations. Un démantèlement complet du bateau a été nécessaire pour révéler l'étendue réelle de la cargaison illicite. Cette fouille approfondie a permis de découvrir 714,1 kilogrammes de cocaïne et 49,8 kilogrammes d'ice supplémentaires. Au total, ce sont donc 1 646,8 kilogrammes de cocaïne et 232,4 kilogrammes de méthamphétamine qui ont été saisis, totalisant 1 878,2 kilogrammes de produits stupéfiants. En plus des drogues, un arsenal composé de 11 glocks et 24 chargeurs a également été découvert. La valeur marchande totale de cette saisie a été estimée par la procureure de la République à 329 millions d'euros, soulignant l'impact financier considérable pour les trafiquants.
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Le voilier était barré par un capitaine allemand et accompagné d'un passager hollandais, tous deux placés en détention provisoire. D'après les premiers éléments de l'enquête, la drogue avait été chargée au Mexique et était destinée à l'Australie. Le voilier avait subi des travaux au Mexique avant de s'engager dans une traversée transpacifique passant par les îles Tonga. Le ministère de l'Intérieur, par la voix du ministre Bruno Retailleau, a salué "une saisie historique", félicitant les Douanes, l'OFAST et les gendarmes pour cette opération exceptionnelle et affirmant que "l'État ne relâchera jamais la pression face aux trafics qui gangrènent nos régions".
Cette saisie met en évidence le rôle de l'océan Pacifique comme une véritable « autoroute de la drogue entre l'Amérique du Sud, premier producteur, et l'Australie, premier consommateur », comme le décrit la chaîne de télévision Polynésie la 1ère. Le maire de Nuku Hiva, Benoît Kautai, avait d'ailleurs réagi à cette interception en déclarant à l'AFP qu'il comptait « demander le renforcement des contrôles de la zone maritime des Marquises et plus largement de la Polynésie, sachant que c'est l'itinéraire des trafiquants ». Il avait également souligné le défi logistique posé par la quantité de drogue découverte à Nuku Hiva en termes de stockage, de gardiennage et de transport sur une île située à plus de 1 400 kilomètres de Tahiti et ne comptant que trois gendarmes, l'incinérateur de drogue le plus proche se trouvant à Papeete.
Le Trafic de Cannabis par Voilier : L'Exemple de Cherbourg
Le port de Cherbourg-en-Cotentin a également été le théâtre d'une importante saisie sur un voilier de plaisance. Le mercredi 21 août, des marins du service Garde-Côtes des Douanes de Nantes, avec l'appui de la Direction Nationale du Renseignement et des Enquêtes Douanières et le renfort des douaniers de la direction régionale de Caen, ont contrôlé un navire de plaisance de 14 mètres, le "Hold Fast II", battant pavillon norvégien, alors qu'il était au mouillage avec deux personnes à bord en petite rade de Cherbourg.
La visite approfondie du navire a permis la découverte de 56 ballots, qualifiés de "valises marocaines", contenant au total 2 114 kilogrammes de résine de cannabis. La valeur marchande de cette cargaison est estimée à environ 17 millions d'euros, compte tenu d'un prix de revente d'environ huit euros le gramme de cannabis. Les deux occupants du voilier, de nationalité norvégienne et âgés de 41 et 56 ans, sans antécédents judiciaires, ont été immédiatement placés en rétention douanière, puis en garde à vue. Cette opération, organisée et menée avec le soutien de la police nationale de Cherbourg pour sécuriser le transfert des stupéfiants, vise des infractions de crime d'importation en bande organisée de produits stupéfiants, de délit de trafic de produits stupéfiants, de délit de participation à une association de malfaiteurs, ainsi que des délits douaniers d'importation, de détention et de transport de marchandise dangereuse pour la santé publique.
Les Antilles, une Route Clandestine pour l'Europe : Multiples Saisies par la Marine Nationale
Les Antilles françaises constituent également un point de passage crucial pour le trafic de drogue à destination de l'Europe. La frégate de surveillance Ventôse de la Marine Nationale, faisant partie des Forces armées aux Antilles (FAA), a été particulièrement active dans la lutte contre ce phénomène.
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En janvier, la frégate Ventôse a intercepté deux voiliers de trafiquants de drogue, transportant une quarantaine de ballots de cocaïne, représentant près de 1,2 tonne de stupéfiants. La frégate française avait appareillé le 4 janvier, avec du personnel des douanes, suite à une information transmise par la Joint Interagency Task Force (JIATF), une structure américaine basée à Key West en Floride, qui regroupe des représentants de pays concernés par le trafic de drogue dans les Caraïbes. Cette information signalait un voilier suspect, le "Jo Ann Moore", croisant à environ 600 nautiques de la Guadeloupe. Le 5 janvier après-midi, l'hélicoptère Panther du Ventôse a localisé une première fois le voilier. Malgré des conditions météorologiques défavorables, la surveillance a continué. Le lendemain matin, l'hélicoptère a relocalisé le "Jo Ann Moore" et a détecté un second voilier dans la zone. Observant les deux voiliers se rapprocher bord à bord, l'hélicoptère a été repéré par les équipages qui ont alors jeté des objets à la mer et se sont séparés. La frégate Ventôse a accéléré son approche et, environ une heure et demie plus tard, son équipe de visite a intercepté sans difficulté le premier voilier. À son bord, elle a trouvé 45 ballots de cocaïne, saisis et transférés à bord du Ventôse avec les quatre membres d'équipage.
Après avoir laissé une équipe sur place pour prendre en charge le "Jo Ann Moore", la frégate Ventôse est partie à la recherche du second voilier, le "Sangria", qui faisait route vers le sud-ouest. Dans la nuit du 6 au 7 janvier, le "Sangria" a été repéré et pisté par un avion du Regional Security System, une organisation de coopération regroupant des États insulaires des Caraïbes, ainsi que par la frégate française Ventôse. Le 7 janvier à l'aube, le Panther était au-dessus du "Sangria". L'équipe de visite du Ventôse a intercepté le voilier, avec à son bord trois membres d'équipage, qui ont été immédiatement transférés sur la frégate tandis qu'une équipe du Ventôse prenait en charge le voilier. Le Ventôse est rentré à Fort-de-France le 9 janvier en fin de journée avec les sept membres d'équipage interpellés, les deux voiliers et les 45 ballots de drogue, contenant au total 1,2 tonne de cocaïne.
Une autre intervention au large de la Martinique a vu la frégate de surveillance Ventôse détecter un comportement suspect chez l'équipage d'un voilier. Les militaires ont pris possession du voilier, où ils ont découvert « plus d'une tonne de cocaïne, répartie en une quarantaine de ballots ». Après cette découverte, le voilier a été placé sous le régime des mesures restrictives et privatives de liberté (MRPL) avant d'être détruit en mer par les militaires de la Marine nationale, à l'aide d'explosifs dédiés. Le principal mis en cause, dont la nationalité est inconnue, a été placé en garde à vue à Fort-de-France le mardi 23 juillet. Après vérification complète de la cale du voilier, la cargaison de cocaïne s'est élevée à 1 292,13 kilogrammes.
Ces saisies s'inscrivent dans une tendance inquiétante. En effet, les autorités ont saisi 11 tonnes de cocaïne dans les Antilles en 2023, et elles en sont déjà à plus de 20 tonnes sur les cinq premiers mois de l'année. Début mai, 1 200 kilogrammes ont été interceptés sur un voilier au large de la Martinique. Deux semaines auparavant, 2 400 kilogrammes avaient été découverts sur un bateau de pêche vénézuélien. Pour Clarisse Taron, procureure de la République en Martinique, "deux raisons expliquent ce départ massif de cocaïne. D'abord, il y a quasiment eu un doublement de la production de cocaïne en Amérique du Sud. Ensuite, on se détourne un peu de la cocaïne en Amérique du Nord. Il faut donc bien trouver des débouchés. Et ces débouchés, c'est l'Europe de l'Ouest et la France". Ce constat soulève la question d'un éventuel "mouvement de bascule vers les voiliers et les bateaux de pêche", bien qu'il soit encore "trop tôt pour tirer ce type de conclusion", comme le souligne Sébastien Tiran, président (par intérim) de la DNRED (Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières), insistant sur le fait que c'est "un point d'attention très important".
Le Réseau Mondial : L'Opération "Professeur" et le "Cartel des Balkans"
Au-delà des saisies ponctuelles, l'ampleur du trafic international par voiliers a été révélée par une vaste opération de recherche de la police espagnole, qui a réussi à mettre fin au plus grand trafic de cocaïne à la voile du monde. Cette enquête, débutée dès 2020 et impliquant onze pays, a conduit à l'arrestation de cinquante personnes et à la saisie de 15 tonnes de cocaïne ainsi que de huit voiliers. Les forces de l'ordre sont parvenues à démanteler ce qu'elles considèrent comme le plus grand gang, qui transportait depuis des années de la cocaïne d'Amérique du Sud vers l'Espagne à bord de voiliers.
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Le chef de cette bande, connu sous le nom de "Professeur", serait un Sud-Américain établi depuis 20 ans dans le trafic de drogue. Il aurait collaboré avec les cartels de la drogue colombiens et mexicains, organisant la fabrication et le transport de la drogue jusqu'à l'embarquement pour l'Espagne. Ses méthodes incluaient l'embauche de l'équipage et même la bénédiction de chaque voilier par un prêtre. Selon la police, la responsabilité du trafic incombait ensuite à un intermédiaire en Espagne, qui pouvait disposer d'une flotte d'une dizaine de yachts, chacun capable de transporter jusqu'à une tonne de drogue par traversée de l'Atlantique. Cet Espagnol faisait partie de ce que l'on appelle le cartel des Balkans sur la Costa Brava. Il est à noter que seize de ses voiliers transportant de la drogue étaient originaires de Norvège.
Ce réseau disposait de bases dans plusieurs ports espagnols, notamment à Valence, Alicante, Almería, Malaga et aux îles Canaries. De ces points de départ, les voiliers faisaient escale dans des ports stratégiques en Amérique du Sud et dans les Caraïbes, tels que le Brésil, la Colombie, le Guyana, Trinidad et Tobago, Sainte-Lucie, la Barbade et le Panama, afin de charger la drogue.