Chris Lemons : Le Miracle des Profondeurs et la Résilience d'un Homme

Quitter sa fiancée pour se rendre au travail était plus difficile pour Chris Lemons que pour la plupart des gens. Ce plongeur sous-marin de 32 ans, un Anglais de 1,96 m originaire de Cambridge, devait s’absenter quatre semaines d’affilée, plusieurs fois par an, pour exercer un métier aussi indispensable que dangereux. Il était plongeur et membre d’équipage sur un bateau de plongée, suivant une formation spécialisée à la plongée en saturation en 2011, une profession qui comprenait l’entretien des conduites sous-marines pour les industries gazières et pétrolières. Cette forme de plongée hautement spécialisée implique de vivre dans une chambre de décompression jusqu’à 28 jours à la suite. Le risque était réel - de l’accident de décompression à la noyade - et plusieurs plongeurs étaient morts dans le monde au cours des dernières décennies. Pourtant, ce travail est considéré comme l'une des formes de plongée les plus sûres au monde, pour peu qu'il soit bien géré, une réalité que Chris Lemons et ses collègues gèrent au quotidien, rendant les opérations acceptables.

Une Vie Ancrée dans l'Attente et l'Amour

Cinq ans avant l'incident qui allait changer sa vie, Chris avait rencontré Morag lors d’une fête à Dunoon, à l’ouest de Glasgow, où cette directrice d’école de 39 ans travaillait dans une école primaire. Il avait été charmé par le caractère sociable de Morag, et elle l’avait trouvé gentil et drôle. Leur amour s'était épanoui malgré les absences professionnelles de Chris. Le couple vivait modestement durant sa formation, mais leurs aspirations étaient grandes. Leur mariage était prévu pour le mois d’avril suivant l'année de l'accident, un événement attendu avec impatience. Morag avait récemment commencé à travailler dans une école de Mallaig, dans les Highlands écossais, et le couple faisait construire la maison de ses rêves, une demeure surplombant l’océan. Tous deux songeaient également à avoir des enfants et, quand ceux-ci seraient grands, à déménager en France, où Chris avait de la famille. Ces projets de vie, ces espoirs de bonheur familial, étaient le moteur qui poussait Chris à affronter les défis quotidiens de son métier. Morag, consciente de l’importance de ce travail pour Chris, l’avait toujours soutenu, malgré la difficulté des séparations, lui disant souvent : « Tu vas me manquer ». Les départs étaient toujours empreints d'une certaine mélancolie, mais aussi de la confiance en la sécurité des protocoles : « Ne t’inquiète pas. C’est un environnement minutieusement contrôlé. »

Les Exigences de la Plongée en Saturation : Un Métier à Haut Risque

La plongée en saturation porte ce nom car sous la pression des eaux profondes, l’oxygène qu’un plongeur respire sature dans son corps. Lorsqu’il refait surface et que la pression redescend, ce gaz peut former des bulles mortelles dans ses tissus - créant un accident de décompression aussi appelé « mal des caissons ». Pour cette mission spécifique, Chris ferait partie d’une équipe de trois hommes. Cette équipe partagerait la chambre hyperbare avec trois autres équipes durant un mois à bord du Topaz, un navire de 106 m de long. Ce cadre de vie et de travail très particulier est une constante pour les plongeurs en saturation, qui peuvent ainsi passer jusqu'à 28 jours d'affilée à de grandes profondeurs, le temps de se désaturer après les plongées avant de pouvoir retourner à la surface sans risque.

Dans le secteur compétitif de la plongée sous-marine commerciale, qui ne connaît que des contrats à court terme, la cohésion d'équipe est primordiale. Les équipes sont très définies par leur capacité à travailler de manière solidaire. Duncan, 50 ans, qui plongeait en mer du Nord depuis 17 ans, en était un exemple parfait. Il avait collaboré avec Chris dès ses premières plongées après l’obtention de son diplôme 18 mois plus tôt, devenant ainsi son mentor officieux. Duncan s’était efforcé de donner une bonne image de Chris devant leurs superviseurs, le conseillant et lui évitant de commettre des erreurs, adhérant à la maxime cruciale en plongée : « Si tu as un doute, ne bluffe pas. » Au fil du temps, ils étaient devenus amis ; Chris et Morag avaient récemment séjourné chez Duncan à Chesterfield, en Angleterre. Les premiers jours dans la chambre hyperbare, les hommes avaient discuté de la maison en construction de Chris et de son mariage, ainsi que du fils de Duncan, qui commençait tout juste à travailler comme plongeur. Ces moments de camaraderie et de partage d'expériences personnelles renforçaient les liens essentiels à leur survie et à leur efficacité dans un environnement aussi exigeant.

Le Jour du Drame : Une Mission de Routine en Mer du Nord

Juste avant 21 h, le 18 septembre, c’était au tour de l’équipe de Chris de plonger. La mission consistait à changer des conduits au niveau d'un "conducteur", une structure de métal envoyant le pétrole foré vers la plateforme. Les trois hommes sont entrés dans une cloche de plongée, un abri qui leur permet de descendre au sec avec tout leur matériel. La cloche, un véritable "taxi pour le travail", a été descendue à l’aide de câbles à environ 75 m sous le Topaz. Ensuite, Chris et David descendraient de 15 m supplémentaires pour remplacer certaines conduites d’une structure posée sur le fond marin, atteignant ainsi une profondeur de 90 mètres.

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Chaque plongeur était connecté à la cloche par un cordon ombilical relié au niveau des hanches à leur combinaison de plongée. C’était en fait un faisceau de tuyaux de cinq centimètres de diamètre transportant leur oxygène, une ligne de communication essentielle, de l’électricité pour les lampes et caméras accrochées à leur casque, et de l’eau chaude pour maintenir la température de leur combinaison dans les 4 °C du fond marin. Au centre de ce cordon se trouvait une corde d’acier renforcé. Chaque plongeur disposait de 50 m de cette ligne de vie, enroulée et prête à servir sur un support à l’intérieur de la cloche. À la surface, les conditions météorologiques étaient rudes : le vent filait à 30 nœuds et les vagues montaient à près de quatre mètres. La mer était agitée, mais rien d’insurmontable pour le Topaz, un navire équipé de cinq propulseurs à rotation individuelle au lieu d’hélices fixes, assurant un système de positionnement dynamique crucial. Bien qu’il se fût agi d’une mission de routine, en attachant le lourd casque de Chris, Duncan lui a rappelé la règle d’or : « Il n’y a pas d’urgence. Prends ton temps. » Chris a levé les pouces, prêt à affronter les profondeurs. Se laisser tomber dans le trou de 80 cm au fond de la cloche pour glisser dans l’obscurité de l’océan représentait toujours un moment magique pour Chris.

Chris et David ont commencé à travailler dans le collecteur, une structure imposante de 9 m de haut et 20 m de long, dont les conduites et les valves acheminaient le flot de pétrole des puits vers les plateformes. Pendant une heure, Lemons et Yuasa ont œuvré dans l'obscurité, armés d’une lampe et d’une caméra frontale. Sur le bateau, le superviseur de plongée Craig Frederick scrutait les écrans diffusant les images des caméras frontales des plongeurs. Il suivait leurs progrès et leur délivrait des instructions par intercom à chaque étape du travail. Les niveaux de dioxyde de carbone des plongeurs étaient surveillés depuis la cloche. Tout se déroulait normalement. Pendant ce temps, dans la cloche exiguë, assis au milieu d’instruments de mesure, Duncan surveillait le niveau d’oxygène et de dioxyde de carbone de ses collègues.

La Panne Catastrophique : Quand l'Ombilical Cède

Chris travaillait depuis une heure lorsqu’il a entendu un bruit provenant du poste de commande de Craig. Une alarme. Une défaillance inattendue du système de positionnement dynamique du navire sous lequel il travaillait a entraîné une série d'événements tragiques. En réalité, le Topaz rencontrait un sérieux problème. La lumière verte du tableau de bord de Craig était soudain devenue orange… puis rouge. « Je n’ai jamais vu cela », a-t-il songé. Le système de positionnement avait cessé de fonctionner, entraînant la dérive du bateau. « Laissez vos outils et rejoignez la cloche », leur a enjoint Craig. L’ordre était très inhabituel, indiquant la gravité de la situation. Ce que les deux hommes pensent alors être un exercice est en fait un dysfonctionnement du système qui permet au navire de rester au-dessus d’eux.

Chris et David ont commencé à remonter leur long câble ombilical vers le haut de la structure. Dans la cloche, Duncan ne pouvait voir ce que les caméras frontales de Chris et David diffusaient. Levant les yeux, Chris, qui s’attendait à repérer les lumières de la cloche, ne voyait que ténèbres. Puis il a senti son cordon se tendre en atteignant le sommet du collecteur et s’est avisé qu’il s’était enroulé autour d’un affleurement de métal. Son ascension allait s’interrompre brutalement. Dans la cloche, Duncan a noté la tension du cordon de Chris. Craig a ordonné : « Donne plus de mou au plongeur 2. » « Je n’y arrive pas ! », a répondu Duncan. Non seulement le câble était trop tendu, mais il tirait son support de rangement, dont les montants d’acier se tordaient et les vis grinçaient. C’était inconcevable : si la corde cassait, Chris se retrouverait à la dérive, privé d’oxygène. Duncan savait également que, dans ce minuscule espace, si le support se décrochait, il le percuterait et le projetterait dans l’océan. Il a rapidement grimpé dans son siège pour se mettre hors de portée.

Tandis que ce dernier s’efforçait de se libérer, David tentait désespérément de le rejoindre pour lui venir en aide, repoussant l’eau de ses bras. Il a failli y parvenir. Les mains des deux plongeurs n’étaient qu’à quelques mètres l’une de l’autre lorsque la corde de David l’a brutalement tiré en arrière. Frénétique, Chris a redoublé d’efforts pour décoincer la corde. Un craquement inquiétant s’est fait entendre - puis le tuyau d’oxygène a cédé, suivi de la ligne de communication. Incapable d’inhaler, Chris a ouvert la bouteille d’oxygène d’urgence qu’il portait sur le dos, comme il l’avait fait de nombreuses fois au cours de ses entraînements, une réserve faite pour tenir 8 à 9 minutes. Quelques secondes plus tard, le reste du câble s’est rompu dans un bruit semblable à un coup de feu. Le cordon, tiré toujours plus fort par le bateau, avait cédé avec le câble de sa radio. « C’est comme une prise jack qu’on arrache d’une enceinte », expliquera plus tard Lemons. « J’ai perdu toute communication et je me suis retrouvé seul. Puis j’ai perdu le cordon et d’un seul coup je ne pouvais plus respirer. » Chris a été projeté en arrière, coulant lentement, son casque devenu silencieux en l’absence d’intercom, ses lumières éteintes, sa combinaison commençant à refroidir, et plus d'eau chaude qui coule pour garder sa combinaison au chaud.

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Dans la cloche, Duncan enroulait fiévreusement le câble soudain détendu, espérant que Chris se trouverait au bout. Son cœur s’est serré lorsque le tuyau d’eau brisé lui est parvenu. Puis la conduite d’air est arrivée en sifflant. Il s’est senti pris de nausée, la terrible certitude que son ami était perdu s'installant progressivement.

L'Odyssée Solitaire dans le Noir Absolu

En atterrissant sur le sol meuble du fond marin, Chris s’est péniblement redressé dans l’obscurité totale. Il pensait principalement à Morag, sa fiancée, qui l'attendait en Écosse où ils construiraient ensemble la maison pour vivre ensemble. Tombant vers le fond, Lemons avait activé sa réserve d’oxygène et s'était immobilisé tant bien que mal, dans le noir. Il comptait alors sur la balise de sa combinaison pour être retrouvé. Chris savait que le navire pouvait le localiser grâce à une balise sur sa combinaison, et il savait qu’il aurait plus de chances d’être sauvé s’il parvenait à atteindre le sommet du collecteur. Encore devait-il savoir où il se trouvait. Il a esquissé de petits pas au hasard. Ses pieds ne rencontraient que de la vase. Puis, soudain, ses mains tendues en avant ont heurté du métal. En atteignant le sommet, la cloche était toujours hors de vue. Pas un seul point lumineux. Où était passé le Topaz ? Il s’est hissé sur la plateforme et s’est accroché à la grille de métal, effrayé à l’idée d’être emporté par le courant.

La situation était encore plus dramatique qu’il ne le pensait. Le bateau se trouvait maintenant 225 m plus loin. Le Topaz avait déjà dérivé trop loin et peinait à faire demi-tour pour le rejoindre. L’équipage tentait un demi-tour, mais sans le système de positionnement, deux personnes étaient nécessaires pour coordonner manuellement les propulseurs, une manœuvre difficile et lente. Les minutes passaient, et la peur de Chris s’est muée en chagrin. Il a compris qu'il allait probablement mourir. « C’est certainement ici que je vais mourir », se dit-il. Étrangement, cette prise de conscience l'a calmé : la peur et la panique ont disparu. « Je me souviens avoir pensé 'est-ce que je vais vraiment mourir ici, seul, dans le noir ?' », se rappelle le plongeur. Il ne verrait jamais leur maison terminée, il n’aurait jamais d’enfants. « Je suis désolé Morag », s’est-il écrié. Son esprit bouillonnait de détails triviaux. Il a crié à l’adresse de Duncan. Sa poitrine se serrait à mesure que l’oxygène se raréfiait, jusqu’à disparaître complètement. Chris Lemons partage son cauchemar de vivre sans oxygène pendant 38 minutes alors que les gens normaux ne tiennent que 3 minutes sans respirer. Il perdra conscience quelques minutes plus tard, après que sa réserve d'urgence de 8-9 minutes fut épuisée, marquant le début de sa période prolongée sans oxygène. Il s'est retrouvé bloqué pendant 25 minutes sans lumière ni oxygène, à 92 m de profondeur en pleine Mer du Nord.

La Course Contre la Montre : Recherche et Espoir au Fond de l'Océan

Pendant ce temps, à bord du Topaz, la tension était insoutenable. Craig avait ordonné au sous-marin téléguidé du Topaze de plonger à la recherche de Chris. Il en recevait des photos qui le montraient gisant sur une grille de métal. Ses mains semblaient tressaillir ? « Était-il encore en vie ? », se demandait Craig, un mince espoir se frayant un chemin. D'abord repéré par un drone sous-marin équipé d'une caméra, Lemons est filmé allongé dans les profondeurs, agitant faiblement les mains. Mais le plongeur ne faisait pas signe au robot : il était en train de se noyer.

David avait rejoint la cloche et se tenait prêt à récupérer Chris s’ils parvenaient à se remettre en position. Craig les tenait au courant, Duncan et lui, de la situation du bateau, mais embellissait un peu la réalité pour ne pas les décourager. David supposait déjà qu’ils ne retrouveraient qu’un cadavre. Duncan, lui, se demandait comment il allait annoncer à Morag que son fiancé ne rentrerait pas à la maison. L’attente était insoutiable, mais il tentait de garder espoir. « On ne t’a pas oublié, mon garçon », pensait-il, sa détermination inébranlable.

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Les tentatives des ingénieurs du Topaz pour relancer le système de positionnement n’avaient rien donné. En désespoir de cause ils l’ont éteint et redémarré. Et cela a fonctionné. Le navire finalement en place au-dessus du site de plongée, David s’est jeté à l’eau et a trouvé Chris allongé sur le dos. Comme un mauvais signe, il y avait de l’eau à l’intérieur de son masque. David s’est attaché à Chris à l’aide d’une longe de sauvetage et a commencé à remonter son ombilical. David était en bonne condition physique, mais son compagnon était un homme de grande stature ; il avait l’impression de porter une étoile de mer géante.

Le Miracle Inattendu : Un Souffle Retrouvé

Remonté dans la cloche de plongée où Allcock les attendait, Lemons avait déjà viré au bleu lorsque ses collègues lui retirèrent son casque. Les chances de survie à tout ce temps sans oxygène étaient minces. Duncan le savait, mais il ne cessait de lui parler. « Tu as eu un accident. Je vais pratiquer la réanimation cardiopulmonaire. » Il a soufflé deux fois dans les poumons de Chris. Il a fallu plus de 40 minutes à ses sauveteurs héroïques pour revenir le chercher, et son histoire de survie miraculeuse a fasciné les experts depuis.

L’incroyable s’est produit. Après deux insufflations en bouche-à-bouche, le plongeur a pris une respiration. Ses yeux se sont ouverts. Duncan aurait voulu se mettre à danser. « Il est revenu parmi nous ! » Pour Craig, qui observait la scène à l’écran, c’était un grand moment. Chris était étourdi, mais, étonnamment, il semblait lui-même. David et Duncan se sont "pris dans les bras", comme ce dernier le décrit, submergés par l'émotion et le soulagement. Le cadavre après 25 minutes et il a fallu 38 minutes pour le remonter.

De retour dans la chambre hyperbare du navire, Chris a reçu des soins. Une fois son état stabilisé, ses collègues ont pu lui rendre visite. Les hommes ont passé les trois jours suivants à décompresser à bord du Topaz, désormais à quai à Aberdeen, et la conversation revenait sans cesse sur ce qui s’était produit. Cela les aidait à surmonter le choc. Duncan taquinait gentiment Chris au sujet de la réanimation cardiopulmonaire.

L’expérience de survie de Chris Lemons demeure une énigme pour les médecins et les scientifiques. On ignore encore comment Chris a pu survivre sans lésions cérébrales. L’air contenu dans les bouteilles des plongeurs est environ quatre fois plus riche en oxygène que l’air normal ; son corps en était donc peut-être suffisamment saturé pour le garder en vie. Malgré une période prolongée sans oxygène, il s'en est sorti sans la moindre lésion cérébrale, peut-être grâce au fort taux en oxygène de l'air de sa réserve.

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