La fondation de la société des chevaliers de la Foi par le comte Anne Ferdinand Louis de Bertier de Sauvigny marque un tournant décisif dans l’histoire politique de la France du XIXe siècle. Lorsqu’il initie ce mouvement, le comte ne sait pas encore qu’il vient de poser les premiers jalons d’un combat qui va permettre à Louis XVIII de revenir vers le trône, ni que son organisation va durablement influer sur toute la vie politique de la Restauration. Le comte de Bertier de Sauvigny, né le 13 mai 1782, est le fils d’un intendant massacré le 22 juillet 1789 par les révolutionnaires, ce qui le conduit à émigrer avec sa famille dès 1791, un an avant la chute définitive de la monarchie de Louis XVI.
Genèse et structure d’une société clandestine
Le bouillonnant jeune aristocrate s’engage, dès son adolescence, dans l’armée du duc de Condé où il fera ses premiers faits d’armes. Avec la chute de Robespierre en 1794, il décide de revenir en France. Le Directoire, qui a succédé à la Terreur, craint alors les complots de cette noblesse revancharde. La République, encore auréolée du souvenir sanglant de la guerre avec les Vendéens et de celle avec les chouans bretons, souhaite ancrer sa stabilité dans cette Europe des rois, mais le comte préfère l’ombre à l’action directe. Il songe à créer un ordre laïc de chevaliers, inspiré par les lectures de son enfance sur l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Exclusivement composée de nobles - à l’exception de quelques personnes issues de la société civile à Paris et Toulouse - cette société se caractérise par une hiérarchie secrète, dominée par un grand conseil supérieur de neuf membres et des comités appelés « Bannières ». L’organisation ressemble d’ailleurs à tout point de vue à celle de la franc-maçonnerie de l’époque. Les membres dirigeants ne se connaissent pas entre eux, et chacun doit se consacrer à des activités de charité avec pour seul objectif de se préparer militairement à soulever le peuple contre « l’ogre corse ». Le système est si bien rôdé, avec des échanges uniquement oraux, qu’il dépassera en efficacité le courrier impérial.
L’influence sous l’Empire et les réseaux de soutien
Parmi les membres les plus influents, on compte le comte de Villèle (1773-1854), un soutien de poids. Ce fonctionnaire impérial est aussi un royaliste convaincu bénéficiant de l’appui des colons des Mascareignes. Ces derniers, comme ceux des lointaines Antilles, n’avaient pas hésité à ouvrir leurs ports aux Anglais en échange du maintien de l’esclavage sur leurs îles. Napoléon Ier, alors Premier consul, avait vite compris le pouvoir de nuisance de ces colons et s’était empressé de leur garantir de nouveau leurs droits après que la République les eut abolis.
Ce n’est qu’en 1812 que le futur Louis XVIII apprend l’existence de cette société secrète. Le comte de Noailles, craignant une arrestation imminente, a décidé d’émigrer à Londres et a averti le comte de Provence qu’un soulèvement est en préparation. Bertier de Sauvigny s’active en ce sens. En 1813, il se rend à Bordeaux pour fédérer trois organisations monarchistes : l'ex-Institut philanthropique, la Garde royale de Saint-Germain et la Bannière de Bordeaux. La ville, connue pour ses sympathies royalistes, se plaint constamment des dégâts causés par le blocus continental ; le commerce viticole est en chute et le port ne peut se satisfaire du seul commerce des esclaves.
Lire aussi: Découvrez la planche de surf Chevalier
L’insurrection et le retour des Bourbons
Début octobre 1813, Louis XVIII écrit aux chevaliers : « Le temps de se montrer plus efficacement est arrivé ». C'est l'ordre d'insurrection tant attendu. Le 9, le conseil supérieur des chevaliers de la Foi se réunit chez Mathieu de Montmorency pour préparer les plans d’un débarquement royaliste en Bretagne et une insurrection intérieure. Le premier agent est arrêté, mais un deuxième plan est mis en place depuis Rodez. Bordeaux bascule dans la rébellion monarchiste, et Rodez devient la capitale de l’insurrection intérieure. Environ 200 chevaliers investissent la ville et les châteaux aux alentours.
Le 12 mars 1814, à Bordeaux, ils font ouvrir les portes au duc d’Angoulême, Louis Antoine de Bourbon, accueilli en héros. Lynch se précipite devant le prince et crie « vive le roi ». Bordeaux fait immédiatement détruire tous les symboles impériaux pour les remplacer par des Lys. Un « Te Deum » est prononcé par l'archevêque Aviau du Bois de Sanzay. Toutefois, la tâche est encore loin d’être terminée. Le retour du roi Louis XVIII est l’objet d’âpres discussions : les Autrichiens et les Russes ne souhaitent pas nécessairement le retour des Bourbons, et l'Autriche souhaite que Napoléon II soit proclamé Roi de France. C’est Alexis de Noailles, soutenu par Londres, qui est chargé de faire fléchir le Tsar Alexandre Ier et d’obtenir l’aide de l’ancien ministre de Napoléon, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord.
L’ultraroyalisme et la conquête du pouvoir
Après les Cent-Jours, les chevaliers se réorganisent en neuf bataillons pour former le gros des troupes ultraroyalistes acquises au comte d’Artois, les futurs « Verdets ». À défaut de pouvoir restaurer les principes de l’Ancien Régime, ils s’opposent à la Charte de 1814. Le 14 décembre 1821, Joseph de Villèle accède à la présidence du Conseil. Les chevaliers de la Foi gouvernent alors la France. Le duc Victor de Bellune reçoit le maroquin des armes quand de Montmorency occupe celui des affaires étrangères.
Dès 1822, les chevaliers imposent le retour du religieux dans tout le royaume. Ferdinand de Bertier de Sauvigny écrira : « Je suis convaincu que les prêtres ne peuvent être les apôtres les plus efficaces ». Les restes de Voltaire et de Rousseau sont retirés du Panthéon de Paris, les recteurs d'académies sont remplacés par des membres du clergé, et des pairs ecclésiastiques sont nommés à la Chambre des pairs. Le marquis Adrien de Rougé résumait le programme : « C'est ce grand principe de la Légitimité que nous devons surtout proclamer dans nos discours, affermir par nos travaux et défendre par nos épées, s'il était jamais ouvertement attaqué ».
Opposition et déclin de l’influence
Cet ultraroyalisme forcené fait naître des oppositions armées, comme la société des chevaliers de la Liberté. Ces derniers, composés de républicains, de bonapartistes et de monarchistes libéraux, s'organisent clandestinement dans le saumurois et à Poitiers. Très curieusement, dans leur charte, ils soutiennent celle de 1814 et réclament la limitation des privilèges de l’aristocratie. De Villèle, inquiet de l’omniprésence des chevaliers de la Foi, finit par limoger Montmorency en 1823, poussant les chevaliers dans l’opposition.
Lire aussi: Accident de rafting : enquête ouverte
À la veille de la révolution de 1830, François-Régis de La Bourdonnaye avertissait la couronne : « Messieurs, souvenez-vous que c'est aujourd'hui le 14 juillet, et comparez ce qu'il faut d'efforts pour renverser une monarchie de quatorze siècles et ce qu'il en faudrait pour renverser une monarchie de quatorze ans ». Malgré son entrée au ministère de l’intérieur sous Jules de Polignac en 1829, la monarchie de Charles X amorçait sa chute. Le comte Anne Ferdinand Louis de Bertier de Sauvigny, après avoir favorisé l’abolition des « lois impies de la Révolution », finit par se retirer de la politique avant de décéder en 1864.
L’idéal chevaleresque à travers les âges
L’histoire des chevaliers ne saurait se limiter à cette période de la Restauration. Au Moyen Âge, les chevaliers symbolisaient la gloire de la puissance militaire, le triomphe du génie militaire. La nécessité de posséder chevaux, armures et armes suggérait que c’était un métier pour les riches. Beaucoup tinrent d’importantes positions religieuses ou écrivirent des histoires contribuant à construire l'image héroïque que nous avons aujourd’hui. Guillaume de Poitiers, aumônier de Guillaume le Conquérant, a offert un récit crucial de la conquête normande, tandis que le Cid, Rodrigo Díaz, est resté dans les mémoires pour avoir mené les chrétiens à la victoire, bien que sa vie fut plus complexe et marquée par des alliances mercenaires.
Hugues de Payens, cofondateur des Templiers, a illustré une autre facette : la protection des pèlerins et le développement d’un réseau financier majeur, avant que Philippe le Bel ne porte le coup fatal à l’Ordre. Guy de Lusignan, quant à lui, illustre les aléas de la politique médiévale, son règne à Jérusalem étant marqué par la défaite de Hattin face à Saladin. William Marshal, l’un des chevaliers les plus admirés de l’histoire anglaise, a servi cinq rois et a participé aux négociations de la Magna Carta, devenant le régent du jeune Henry III.
La prouesse, la vaillance et la foi
L’armure du chevalier était un équipement des plus modernes, le rendant presque invincible. La prouesse désignait les qualités morales et physiques d’un chevalier, qui devait être aussi fort spirituellement que physiquement. La loyauté impliquait qu’un chevalier ne pouvait trahir son serment, comme l'illustre la Chanson de Roland. Le code de la chevalerie valorisait également la « largesse », un refus de valoriser la richesse pour elle-même. Dans le roman de Chrétien de Troyes, Perceval et le Conte du Graal, le chevalier devait porter assistance à toutes les femmes et leur témoigner du respect.
Godefroy de Bouillon, chef de la Première croisade, refusa le titre de roi à Jérusalem, estimant qu’il ne pouvait porter une couronne dorée là où le Christ en avait porté une d’épines. Bertrand du Guesclin, durant la guerre de Cent Ans, s’est distingué par sa guerre d’usure, prouvant que le courage donne ce que refuse la beauté. Jeanne d’Arc, bien qu’issue de parents modestes, partageait de nombreuses qualités avec les chevaliers : elle créa des stratégies militaires, portait une armure et attribuait ses victoires à sa foi. Pierre Terrail, le « chevalier sans peur et sans reproche », incarne la perfection de l’honneur français. Il s’opposait fermement à la violence gratuite des mercenaires et à la corruption, protégeant les églises et les monastères avec une rigueur absolue.
Lire aussi: Informations rafting Serre Chevalier
Le mythe de l’engagement : Alexandre Gonsse de Rougeville
L’histoire de la chevalerie se prolonge dans l’imaginaire collectif à travers des figures comme Alexandre Gonsse de Rougeville, le vrai chevalier de Maison-Rouge. Ce personnage, immortalisé par Alexandre Dumas, était un contre-révolutionnaire dévoué corps et âme à la famille royale. Né à Arras en 1761, il rêve de noblesse et entre dans la compagnie des Gendarmes du Roi. Lors de la Révolution, il prépare des plans d’évasion pour Louis XVI et Marie-Antoinette, notamment l’épisode célèbre des œillets à la Conciergerie.
Rougeville, après avoir survécu à la Terreur, tente de corrompre les jurés au procès de la reine et s’exile en Autriche. Malgré ses efforts, il est souvent perçu comme un personnage complexe, oscillant entre des engagements politiques risqués et une vie de gentleman-farmer surveillé par la police. Son destin tragique, fusillé en mars 1814 quelques heures avant l’arrivée des troupes coalisées, souligne la figure du chevalier solitaire, prêt à tout pour ses convictions.
#