"Canoë Rose" de Viktor Lazlo : Genèse, Réception et Année de Sortie d'un Tube Emblématique

La chanson "Canoë Rose", œuvre phare qui a marqué tant de générations, est aujourd'hui solidement inscrite au patrimoine de la variété française. C’est une mélodie qui continue de séduire le public, une triste histoire d'amour contée et chantée avec une profondeur émotionnelle particulière. Écrite et composée en 1985 par Boris Bergman pour les paroles françaises et Ian Walravens pour la musique, "Canoë Rose" a également une version anglaise, "Stories", dont le texte fut signé par Viktor Lazlo elle-même, en collaboration avec Gyle Waddy. Malgré son succès retentissant, cette pièce emblématique n'a curieusement jamais connu de clip officiel. La version originale de cette chanson a d'ailleurs inspiré un magnifique court métrage réalisé par Pierre Charmings, désormais disponible sur le web, dont la genèse et le "making of" passionnant ont été présentés par le réalisateur.

L'Émergence d'une Artiste : Les Débuts de Viktor Lazlo

Avant que "Canoë Rose" ne devienne un succès, la carrière de Viktor Lazlo, née Sonia Dronier en France d'un père martiniquais et d'une mère grenadienne, a connu des débuts prometteurs, marqués par une rencontre providentielle au début des années 80. Arrivée à l’âge de quatre ans en Belgique, la jeune femme suit des cours à l’Université de Bruxelles tout en donnant de la voix lors des soirées étudiantes. Sa beauté charismatique la fait d’abord remarquer, la menant à une brève carrière de mannequin. Elle a confié : « Je l’ai été pendant une période très courte de ma vie mais j’ai arrêté brusquement, comme tout ce que j’arrête d’ailleurs. » Son destin bascule véritablement lors de sa rencontre avec Lou Deprijck, son futur producteur, en novembre 1983. Cette rencontre eut lieu dans un club bruxellois, par l’intermédiaire du directeur de l’agence de mannequin où elle était inscrite.

Lou Deprijck, producteur aguerri ayant déjà monté le groupe Two Man Sound dans les années 70 avec des succès comme "Copacabana" (1972) et "Disco Samba" (1976), puis le trio Lou & the Hollywood Bananas avec le tube "Kingston Kingston" (1979), fut rapidement séduit par le grain de voix chaleureux, velouté et ensorceleur de Viktor Lazlo. Il la rêvait en diva du jazz et de la soul. Il mobilisa tout son réseau de musiciens pour elle. Il lui proposa d'abord d'intégrer son groupe, une proposition qu'elle refusa catégoriquement. Comme elle l'a raconté : « Je n’ai jamais intégré le trio. Dès le début j’avais précisé à Lou qu’il n’était pas question que je m’abaisse à me travestir en bunny (c’était pour moi une image dégradante de la femme) j’ai uniquement accepté de chanter les chœurs d’une seule chanson, en étant avec lui sur scène, comme son égale. Je crois que j’ai toujours été consciente de la place réservée aux femmes dans la société et je n’ai jamais capitulé. »

Viktor Lazlo enregistre ainsi en 1983 le single "Oh! Look at me Now", également paru en français sous le titre "Casanova", en duo avec Lou Deprijck, sans toutefois apparaître sur la pochette. Elle assure néanmoins la promotion du titre à la télévision, ce qui lui permet de faire la connaissance d’Alain Chamfort. Chamfort lui écrira sa première chanson solo, "Backdoor Man", qui sortira début 1984. Ce titre encourageant est un tournant : « C’était le 6 janvier 1984. En deux semaines, la chanson était en boîte. Elle a eu beaucoup d’ampleur en Belgique, et c’est ce qui m’a décidé à faire carrière », a-t-elle déclaré. Au même moment, un autre talent se révélait : le premier single d’une certaine Sade, "Your Love is King", commençait à pointer dans les classements belges en mai 1984.

Forte de ce premier succès, Lou Deprijck décide de lancer pleinement sa protégée, qui adopte alors le pseudonyme de Viktor Lazlo, inspiré d'un personnage masculin charismatique mais discret du film Casablanca. Ce choix, souvent expliqué au fil des ans, trouve une résonance plus profonde à travers son travail en psychanalyse : « Je crois qu’ayant été élevée dans une famille dominée par les hommes, j’ai dû en déduire que pour avoir voix au chapitre, il fallait être un homme. Alors en « endossant » le nom de ce personnage de fiction, charismatique mais discret, gagnant et plein d’honneur, j’ai dû m’imaginer que je pourrais viser quelque chose de plus grand que moi… De plus important… Et réussir à me dépasser. » Le double 45 tours "Last Call for an Angel / Mata Hari" est le deuxième single à sortir en 1984, posant les jalons d’une carrière prometteuse.

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"She" : La Naissance d'un Album International et le Mini-Album "Canoë Rose"

Après les premiers singles, l'équipe se lance dans la conception d'un album complet. Enregistré et mixé à Bruxelles dans les studios I.C.P., l'opus bénéficie de la collaboration de la crème des musiciens de jazz et de deux choristes qui feront vite parler d’elles : Beverly Jo Scott et Maurane. En prélude à l’album long format, un mini-album de six titres voit le jour en Belgique et en France, principalement composé de chansons en français et intitulé, de manière emblématique, "Canoë rose".

L’album complet, quant à lui, arrivera à la fin de l’année 1985. Intitulé "She", il se destine principalement au marché international, affichant un répertoire majoritairement en anglais, à l’exception notable des titres phares "Canoë rose" et "Pleurer des rivières". La pochette de "She", mettant en exergue le regard mystérieux de son interprète, annonce le style de l'album, un mélange sophistiqué de glamour, de smooth jazz et de variété classieuse. Ce répertoire ne laisse pas le public européen insensible, et l’album "She" enregistre de très bons scores dans les charts. Il atteint notamment la 27e place en Suisse, la 34e place en Allemagne où il figure parmi les 60 meilleures ventes pendant 23 semaines consécutives, et la 37e place au Japon. L'album est également certifié disque d’or en Belgique, confirmant son succès commercial et critique. En France, la presse spécialisée ne tarit pas d'éloges, comme le magazine Best en juin 1986 qui déclare : « De toute façon, la Belgique est trop petite pour cette jeune femme volcanique. (…) Viktor Lazlo a décidé un jour d’être une vedette, et je ne vois vraiment rien de plausible qui puisse l’empêcher d’arriver à ses fins. »

L'album "She" s’ouvre sur un instrumental saisissant, un morceau de saxophone et de basse enregistré dans une cave, qui donne le ton d’une carrière toujours imprégnée de sonorités jazzy. La chanson-titre, "She", est une composition de Guy-Bernard Cadière, un saxophoniste belge qui jouait également avec Claude Bofane dans le groupe reggae Seven Roots, tout en poursuivant une carrière de médecin, devenant même un chirurgien reconnu. C’est en cherchant des choristes pour son groupe que Cadière fait la connaissance de Viktor Lazlo, qui intégrera par la suite deux de ses compositions à son premier album. Une autre composition signée Guy-Bernard Cadière, avec la complicité de son ami Claude Bofane et la touche de Viktor sur le texte et la musique, est "Sweet, Soft n’ Lazy". Ce titre, l’un des phares de l’album, se distingue par son rythme entraînant et chaloupé, en faisant un choix évident pour un single, diffusé en Belgique, Allemagne, Italie et Japon entre 1985 et 1986. Une version longue fut même créée pour le maxi 45 tours. Convaincu du potentiel scénique de Viktor Lazlo, Guy-Bernard Cadière deviendra son manager, organisant son premier concert avec les musiciens de Seven Roots.

L'album inclut également une composition du guitariste belge Pierre Van Dormael, musicien de jazz réputé, à qui l’on doit des titres pour Philippe Lafontaine ou Mino, et le tube "Tout petit la planète" de Plastic Bertrand, une autre production de Deprijck. Le véritable tube de l’album, "Canoë Rose", est composé par Jan Walravens, ami et camarade de Viktor à l’Université Libre de Bruxelles, avec la chanteuse à ses côtés. Walravens, compositeur et pianiste, publiait ses premiers disques, entre blues et jazz fusion, au début des années 80, en parallèle de ses études à la faculté de philosophie et littérature.

"Canoë Rose" : Un Phénomène Culturel aux Multiples Facettes

L'année 1985 est donc cruciale pour la chanson "Canoë Rose", marquant sa composition et la sortie du mini-album éponyme. Cependant, c'est en 1986 que le titre connaît sa pleine efflorescence commerciale en tant que single. Commercialisé en 45 tours en Belgique, en France et au Japon, "Canoë Rose" devient rapidement le premier tube de Viktor Lazlo, celui auquel on l’associe encore aujourd’hui, tout particulièrement dans les pays francophones. En France, le single fait son entrée remarquée au Top 50 le 3 mai 1986 et y demeure classé jusqu’au 13 octobre de la même année, atteignant une honorable 14e place et dépassant les 150 000 ventes. En Flandre, il se hisse à la 33e place des classements, à une époque où la Wallonie ne disposait pas encore de classement officiel. Il est intéressant de noter qu’une version de "Canoë Rose" très légèrement différente dans son mixage et raccourcie de dix secondes a été placée sur la réédition allemande de l’album en 1986, démontrant l'adaptation du titre aux différents marchés. La chanson, qui dure intégralement 4 minutes 45 secondes, figure également sur des compilations de l'époque, comme "Les Oscars de l'année" d'AB Productions, où sa position sur la fin de la face du vinyle témoigne de son importance.

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L'histoire de la création des paroles de "Canoë Rose" est aussi riche. Viktor Lazlo, inspirée par la mélodie de Jan Walravens, y posa tout d’abord un texte en anglais, comme elle le raconta à Sports and People News en 2018 : « J’ai d’abord écrit le texte anglais de Canoë Rose. Cela s’appelait Autumn Leaves. Cette chanson est devenue un tube en Chine et a été reprise par des artistes chinois. » Boris Bergman fut ensuite sollicité pour en écrire la version française, s’inspirant de ce que Viktor lui racontait pour « coucher le texte sur un coin de nappe en papier dans un café. » La version anglaise, renommée "Stories" sur l’album, fut finalement co-signée avec la collaboration de Gyle Waddy, chanteur et auteur américain installé à Bruxelles qui signera plus tard les adaptations anglaises des premiers singles de Lara Fabian. Cependant, une divergence existe concernant l'auteur des paroles. Selon des propos de Lou Deprijck rapportés en 2004, il affirmerait être l’auteur des paroles de cette merveilleuse chanson et serait même en procès concernant les droits d’auteurs, une information glanée lors d’une rencontre en Floride. Lou Deprijck, qui vit désormais en Thaïlande et y fait fureur en chantant en thaï, a même offert son gîte à ceux qui passeraient par là, illustrant une "belgium connection" qui s'étend aux quatre coins du globe.

"Canoë Rose", désormais un classique de la variété des années 80, a connu de multiples reprises, témoignant de sa pérennité. Leslie l'a reprise sur l’album abandonné Futur 80 en 2008, et Mathieu Rosaz sur Ex-fan des 80’s en 2017. En 1989, Jan Walravens a lui-même repris "Canoë Rose" en version instrumentale sur son album Ambiances, incluant l'orchestration originale.

Un Répertoire Élargi : Au-delà de "Canoë Rose"

Le succès de Viktor Lazlo ne se limite pas à "Canoë Rose". Son répertoire s'est étoffé de plusieurs titres marquants, souvent issus de collaborations fructueuses. La chanson "Pleurer des rivières" en est un exemple éloquent. Il s'agit d'une adaptation en français par Boris Bergman du standard jazz "Cry Me a River", écrit en 1953 par Arthur Hamilton, et déjà adapté en français par Pierre Delanoë et Christophe. Cette chanson a été un véritable cadeau de Lou Deprijck à sa chanteuse, comme elle le raconte : « … pour mon anniversaire, il m’emmène en studio pour me faire écouter les backings de Pleurer des rivières. Il me dit : « Bon anniversaire. Et maintenant chante. » Le cadeau d’anniversaire a été pour lui puisqu’il s’est fait un paquet de fric avec cette chanson. » Le parolier Boris Bergman a nuancé les débuts de cette collaboration, se souvenant que Viktor Lazlo, « qui chantait merveilleusement bien, ne voulait pas enregistrer ce titre en français. » Piquée au vif par la fermeté de Lou Deprijck, elle l’a finalement enregistrée : « Mais au départ elle ne voulait pas. Maintenant, je crois qu’elle est contente. »

"Pleurer des rivières", qu’elle enregistre aussi dans sa version originale mais qui ne paraîtra que plus tard sur une compilation, connaît à nouveau les faveurs du Top 50 en France, où il prend la 27e place en mars 1987 et se vend à plus de 100 000 copies. Ce succès est une confirmation pour l'artiste : « Être au Top 50 est pour moi une récompense, cela montre que travailler sert à quelque chose, et que si on aime le public, ça marche. On ne peut pas tricher », déclarait-elle à la presse de l’époque. Une première version de "Pleurer des rivières" figurait déjà au programme du maxi 45 tours "Last Call for an Angel" en 1985, mais cette version n'était pas encore tout à fait aboutie, notamment sans les cuivres.

Le single "Last Call for an Angel" lui-même est une chanson qui remonte à 1984, parue uniquement en Belgique après le petit succès de "Backdoor Man" et couplée à "Mata Hari" dans sa version originale. "Last Call for an Angel" fut d’abord édité en 45 tours avec une pochette argentée et la version française de "Mata Hari" en face B, puis dans une pochette dorée avec la version anglaise de cette dernière. Un rare maxi 45 tours avec une pochette totalement différente fut également édité, incluant "Mata Hari" en version remixée (en français et en anglais, cette version figurera plus tard sur le mini-album "Canoë rose" et le 45 tours "Pleurer des rivières"), ainsi qu’une première mouture de "Pleurer des rivières". On note que la version 45 tours de "Last Call for an Angel" démarre avec une intro différente de la version album (moins de batterie et moins de synthé) et que le saxophone n’est pas présent sur le pont. La réédition allemande de l’album propose une version encore différente, similaire à la version album mais sans la batterie au début. "Last Call for an Angel" servira plus tard de face B au 45 tours "Slow Motion", distribué en Allemagne.

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Une autre collaboration notable est celle avec Alain Chamfort pour "Backdoor Man". C'est en fin 1983, alors qu’il est en promotion sur une émission de RTL, qu’Alain Chamfort fait la connaissance de Viktor Lazlo, invitée pour chanter "Casanova" avec Lou & The Hollywood Bananas. Peu de temps après, Chamfort est sollicité par Eddy Mitchell pour des musiques originales pour le film de Jean-Pierre Mocky, À mort l’arbitre. Mitchell ayant suggéré le nom de Chamfort, ce dernier imagine très bien la voix de Viktor pour une musique romantique. Sur des paroles de Boris Bergman, Chamfort lui offre "Backdoor Man", qui deviendra ainsi son premier 45 tours début 1984. Le succès est au rendez-vous, particulièrement en Belgique. Dans la foulée, Chamfort invite Viktor à faire les chœurs sur son nouveau spectacle, qui passe par Lille, Bruxelles et l’Olympia de Paris, où elle interprète également "Backdoor Man".

Le répertoire de Viktor Lazlo inclut aussi "Loser", une composition de Pierre Roger (qui écrira également pour B. J. Scott et Maurane), sur un texte de Viktor Lazlo elle-même. "Loser" est l’une des chansons les plus enlevées de l’album. Adaptée en français par Boris Bergman sous le titre "Blueser", elle figure sur le mini-album "Canoë rose". "Loser" sera extraite en single dans sa version album légèrement raccourcie en Belgique en 1985, puis dans les pays germaniques l’année suivante dans une nouvelle version ré-enregistrée. Cette nouvelle version, plus "pêchue" et très "live" avec un tempo plus rapide, bénéficiera d’une version longue en maxi accompagnée d’une photo très sexy. Enfin, pour clore l’album, une chanson signée Piet van den Heuvel et Jan Verheyen, tous deux musiciens du groupe Scooter qui signèrent quelques succès entre 1981 et 1983 ("You", "Sand Out", "Minute by Minute"), vient compléter ce panorama musical. Jan Walravens continuera par ailleurs à collaborer avec Viktor, notamment en 1987 sur un projet de comédie musicale de sa composition, "Nonchalance, histoire d’un marin", qui prendra forme sur un album où Viktor Lazlo, Maurane et Muriel Dacq sont les principales vocalistes. La chanson "Fais-moi confiance", extraite de cet album, sera renommée "Manhattan" sur la première compilation de la chanteuse. Jan Walravens s’illustre aujourd’hui en tant que comédien de doublage.

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