Au milieu des ombrelles et des chapeaux noirs, un cheval blanc s’avance sur une rampe. Seul, il monte tout en haut de la tour de bois. Arrivé au sommet, il regarde la hauteur qui le sépare du lac. Impossible de revenir en arrière. Il hésite, avance un sabot vers le bord puis, s’élance dans le vide avant de plonger, 10 mètres plus bas. Il ressort de l'eau au milieu des applaudissements et des cris de joie de la foule. Fiction ? Rêve ? Non, l’histoire est bien réelle. Dès la fin du 19e siècle, les spectacles de chevaux plongeurs deviennent célèbres en Amérique du Nord et cette curieuse attraction se répand dans plusieurs villes du continent, comme Atlantic City. Toronto a même accueilli deux d'entre eux.
Les origines d'une attraction singulière
Le cheval plongeur, King, au parc d'amusement Hanlan's Point de Toronto. Photo : Bibliothèque publique de Toronto. À cette époque, deux chevaux plongeurs se distinguent : King et Queen. Deux chevaux blancs mais surtout deux grandes vedettes que les parcs d’attractions s’arrachent. Le cheval qui plongeait dans les années 1910 était une des attractions qui attirait beaucoup de monde, explique Neil Brochu, superviseur du référencement des archives et de l'éducation à la Ville de Toronto. Mais comment ces chevaux ont-ils été amenés à sauter ? Très peu de documents historiques évoquent les chevaux plongeurs. À Toronto, seuls ces photos impressionnantes sont parvenues jusqu’à nous : on sait que cette performance a eu lieu parce qu’on a la documentation d'un photographe très renommé à Toronto, William James. Ces photos sont d’ailleurs consultables sur le site Internet du Département des archives de la Ville de Toronto. Si W. James n’était pas là, peut-être que nous ne l’aurions jamais su.
Les dates de la présence des deux chevaux dans la Ville Reine restent floues. Mais les photos prises par William James des deux équidés sont datées de 1907 et 1908. On peut supposer que c'est à cette période qu’ils arrivent à Toronto, accompagnés de leur propriétaire, J. W. Gorman, un producteur américain de spectacles itinérants originaire de Boston. D'après ce que je connais, M. Gorman a remarqué un jour que ces deux chevaux blancs, King et Queen, étaient capables de plonger dans l’eau, de nager et de le refaire, raconte Neil Brochu avant d'ajouter : Il a donc décidé que cela pourrait être une attraction à présenter à Coney Island, à Atlantic City et dans les villes comme Toronto. Je ne sais pas s'ils ont entraîné d’autres chevaux à faire la même chose. Mais j'imagine que c'est un cheval assez spécial qui peut faire ça.
Combien de temps sont-ils restés au Canada ? Nous l’ignorons, les sources sont très floues sur ce sujet. Je ne pense pas que l’attraction des chevaux plongeurs soit revenue plusieurs fois. On sait qu'il, M. Gorman, a visité plusieurs fois les villes américaines, mais pas à Toronto, on a seulement les images des années 10, explique Neil Brochu. Je pense qu’ils étaient ici pour quelques semaines avant de repartir vers d’autres parcs d’attractions. J’ai fait des recherches sur Gorman et je n’ai vu aucune autre trace de lui à Toronto.
La figure emblématique de William Frank « Doc » Carver
Été 1929. Au bout du Steel Pier, fameux parc d'attractions bâti sur une jetée d'Atlantic City (New Jersey), sur la côte nord-est des États-Unis, plusieurs centaines de personnes sont massées au bord de l'océan. Elles ont les yeux rivés sur un plongeoir hissé à douze mètres de hauteur. Chacun retient son souffle. La représentation dure moins de cinq secondes, mais l'attente fait partie du spectacle. Au signal de sa cavalière, le cheval s'élance, enjambant le plongeoir d'un bond élastique. Hypnotisé, le public voit le duo tomber à la verticale à plus de 80 km/h. Une seconde et demi plus tard, le cheval et la jeune femme percutent l'eau dans un grand fracas d'écume. Parmi les spectateurs, quelqu'un laisse échapper un cri. Fort heureusement, personne n'est blessé. La monture et la cavalière font rapidement surface, sous les applaudissements soulagés des touristes.
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Non loin de là, le directeur - et inventeur autoproclamé - de l'attraction de plongeon à cheval (horse diving), un certain William Frank « Doc » Carver, ne boude pas son plaisir. Certes, ce numéro n'est pas le premier à exploiter des animaux dans des attractions grotesques. À la même époque, on exhibe des ours dansants, des kangourous boxeurs et des chats funambules… Il n'empêche que son spectacle est l'un des plus courus de la côte est des États-Unis. En outre, avec six plongeons par jour et 50 cents par spectateur, c'est un business très lucratif.
Lorsqu'on lui demande comment il a eu l'idée saugrenue de faire plonger des chevaux, William Frank Carver a toujours la même réponse. En 1881, alors qu'il traversait à cheval la rivière Platte, dans le Nebraska (Midwest américain), le pont sur lequel il cheminait se serait effondré. Secoué mais vivant, le rescapé aurait décidé de transformer un défaut d'infrastructure en opportunité commerciale. Le horse diving venait de naître. Même si on peine à y croire, William Frank Carver savait entretenir sa légende, en mélangeant astucieusement réalités et mensonges dans le récit de sa vie. Avec son mètre quatre-vingts, sa moustache fière et ses larges épaules, celui que l'on surnomme « Doc » - il aurait été dentiste autrefois - n'est pas le genre d'homme qu'on aime contredire. Avant de créer son numéro de chevaux plongeurs, il était tireur de précision dans les shows ambulants de Buffalo Bill. On dit qu'il pouvait trouer une pièce jetée en l'air d'un coup de fusil.
Pourtant, tout porte à croire que William Frank Carver n'est pas l'inventeur du numéro. De telles performances écument déjà les carnavals, fêtes foraines et cirques nord-américains depuis les années 1880. Mais celui « Doc » contribue néanmoins à en accroître la popularité… en dépit des dangers encourus. L'homme derrière la vague du "Diving Horse" se nomme William F. "Doc" Carver, un personnage très flamboyant du Far West, raconte Cynthia Branigan, autrice de The Last Diving Horse in America. Carver donne deux versions pour expliquer la création de cette discipline, dans les années 1880. Des Indiens qui le pourchassaient. Il arriva au bord de la rivière Platte au Nebraska et n'avait nulle part où aller. Avec son cheval, il plongea dans la rivière et nagea jusqu'à la rive opposée, détaille Branigan. La seconde version ? C'était une nuit sombre et orageuse. Carver était dehors avec son cheval. Un pont s'effondra. Peu importe l'origine, la discipline est créée. La tour et la rampe apparaissent. La première cavalière fut Lorena Carver, présentée comme la fille, puis comme la belle-fille de William Carver. Elle fit immédiatement sensation.
Les risques du métier et les drames humains
Car le moindre faux mouvement du cheval peut se traduire par une blessure très grave en contrebas : fractures du crâne, commotions cérébrales, détachements rétiniens font partie des dommages collatéraux. William Frank Carver a douloureusement appris cette leçon. Alors qu'il peaufinait l'un de ses premiers spectacles du côté de San Antonio (Texas), en 1907, un adolescent qu'il employait se tua à l'impact dès son premier saut. Sonora Webster, sa propre belle-fille, deviendra aveugle après un plongeon bâclé en 1931 (ce qui ne l'empêchera pas de continuer à plonger pendant les onze années suivantes). Malgré les incidents de parcours, le numéro rencontre un succès retentissant. Après la mort de William Frank Carver, en 1927, l'entreprise familiale passe aux mains de son fils et les shows d'Atlantic City continuent d'ameuter les foules américaines pendant plus de quarante ans.
Le plongeon de cheval n’était pas qu’un simple numéro spectaculaire, il était aussi extrêmement risqué. Lors de l’un des premiers spectacles du plongeon de cheval à San Antonio, au Texas en 1907, Oscar Smith, à peine âgé de 18 ans, se tue lors de son premier et dernier plongeon après une mauvaise chute, relate Slate. Malgré le drame, le spectacle continue. En 1931, un autre drame se produit. Sonora, vedette de l’attraction, se décolle la rétine en faisant une mauvaise chute et devient aveugle. Contre toute attente, cette chute ne l’empêchera pas de continuer à sauter pendant encore 11 ans. Au sein du spectacle, les blessures et fractures étaient courantes, souligne le magazine Géo. Si les accidents humains étaient rapportés, les blessures animales, elles, étaient rarement évoquées, voire passées sous silence. Pourtant, sauter d’une hauteur de 15 mètres pour plonger dans une piscine de seulement 3 mètres de profondeur ne pouvait être sans conséquences pour les animaux.
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Sonora Webster, plus tard connue sous le nom de Sonora Carver, est recrutée en tant que plongeuse en 1923 après avoir répondu à une annonce de William Carver, rapporte Los Angeles Times. Elle n’a alors que 19 ans. Elle entame une carrière hors du commun en tant que « diving girl » (plongeuse), devenant rapidement la star du spectacle. Pendant des années, elle sillonne les États-Unis, captivant le public par son audace et son sang-froid. Dans une archive vidéo disponible sur YouTube, on l’entend déclarer : « On me demande beaucoup si je n’ai pas peur de monter à cheval et je peux vous dire que je ne le ferais jamais si c’était le cas ». Son autobiographie, Une fille et cinq chevaux courageux, a été adaptée par Disney en film en 1994 sous le nom de À cœur vaillant rien d’impossible rappelle le The New York Times.
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